Patrick Tosani, l’art de la photographie comme transformation et activation du réel

« Je ne pense pas avoir pris la décision de devenir artiste, je ne me posais pas la question de faire de l’art ou pas. C’est plutôt en réalisant des expérimentations, en travaillant, en échangeant autour des choses montrées, que cela a attiré certaines personnes. On est dans cette notion d’échange, à un moment donné, les choses se révèlent par le regard des autres; davantage que dans une décision que je qualifierai presque d’autoritaire et suspecte au sens d’une prétention.  Cela dit, j’ajouterai deux précisions. J’ai commencé mes expériences photographiques très jeune, vers 14 ou 15 ans, avec déjà une certaine rigueur et régularité. Peut-être la volonté était-elle déjà là, dans cette persistance à expérimenter et dans un certain regard sur le monde. Et puis, pour des raisons diverses, j’ai fait des études d’architecture et non une école d’art.

Vue d’exposition Reflets et Transpercement, Contrepoint#4. Musée de l’Orangerie, Paris, 2020, ©Adagp

En 1973 ce n’était pas possible en France d’étudier la photo dans une école d’art, il y avait une vraie opposition. Le seul champ d’enseignement de la photo, c’était la technique et la science, au sens de Louis Lumière, et ce n’était pas ma fibre. Sauf l’école de Vevey en Suisse qui existait déjà, qui tout en étant très technique était aussi plus artistique que les françaises. Dans ce contexte d’école d’architecture qui a été une grande chance, j’ai continué à travailler la photographie, en sachant que la profession d’architecte ne m’intéressait pas. Par contre cela m’a fait rencontrer beaucoup de monde, dont certaines rencontres furent très importantes pour mon travail très en lien avec l’espace, comme celle avec Paul Virilio.

Vues III, V et IV, Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, 1994, ©Adagp
Vue I, 1990, 234 x 420 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

Ce que je peux définir comme mon premier travail interrogeait l’idée d’image source et ce sera d’ailleurs en partie l’objet de l’exposition à venir cet été : Introspective.

Au milieu de mes études d’architecture, l’encadrement intellectuel m’a fait prendre conscience qu’une forme plastique fait sens en tant que regard sur le monde, spécifique, argumenté et avec un concept. J’avais donc beaucoup travaillé en extérieur en essayant d’inventorier dans la ville ce qui pouvait constituer l’amorce d’un vocabulaire formel qui permettrait l’élaboration d’un espace. Je prends en compte les élèments formels / plan, lumière, texture. Leur combinaison crée un espace. Et je constate la capacité de la photo de re-construire un espace visuellement, ce qui est aussi le contexte de l’architecture. Cela constituait un petit ensemble de vues urbaines ».

Né en 1954, Patrick Tosani vit et travaille à Mayet et Paris. Il fait des études d’architecture à Paris de 1973 à 1979 (DESA). Depuis 1976, il développe un travail photographique où les questions d’espace et d’échelle sont centrales. Le processus photographique, ses potentialités, ses limites, la relation au réel sont constamment interrogés à travers des séries sur les objets, le corps, les vêtements.

Les chaussures de lait IVB, 2002, 84 x 106 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

Il expose régulièrement en France et à l’étranger notamment à l’Institute of Contemporary Art de Londres, à l’Art Institute de Chicago, à l’ARC, Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, au Museum Folkwang d’Essen, au Musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône, au Centre National de la Photographie à Paris, aux Rencontres d’Arles, au Centre Photographique d’Ile-de-France à Pontault-Combault et à la Maison Européenne de la Photographie à Paris. Il participe à de nombreuses expositions collectives dont « Angles of vision : French Art Today », au Solomon R. Guggenheim Museum à New-York, aux Rencontres d’Arles, « Der Mensch und seine Objekte », Fotografische Sammlung, Museum Folkwang à Essen.
Patrick Tosani a enseigné à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris de 2004 jusqu’en 2019.

CDD IV, 1996, 237 x 156 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp
Corps et vêtements, vue d’exposition, Centre National de la Photographie, Paris, 1998, ©Adagp

Qu’est ce qu’un photographe ?

« Une personne qui a une vraie curiosité envers le process photographique qui va capter un morceau de réel qui est déjà là. L’objet photographique est fait de cette concomitance permanente entre cette forme photographique et son lien au réel. Que se passe t-il lors de cette transformation, via l’opération d’enregistrement optique, avec ses règles scientifiques et normées ? Cette question de l’enregistrement du réel et de sa transformation en un autre réel qui nous échappe totalement ne m’a jamais quitté. Avec un développement méthodique et analytique, je continue de l’interroger.

Si je reprends quelques séries précédentes, notamment les objets (Cuillères, Tambours, Talons, Géographies, Vues), j’ai agrandi et modifié démesurément l’échelle afin de provoquer le regard du spectateur et de le confronter physiquement à l’image. Dans les séries suivantes (Ongles, Têtes, CDD ) je vais ajouter l’élément du corps. C’est un grand chapitre de mon travail, il vient aussi expliquer les séries Masques, Zones, Corps du Sol, Prises d’air qui sont des extensions du travail sur le corps.

Masque n°10, 1999, 109 x 140 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

Pour Masques, dans la réalité, ce sont des pantalons qui ont été encollés et deviennent une forme rigide comme si le corps habitait le vêtement. L’angle de vue de l’objet photographique va induire une forme de masque d’où le titre.  

Il y a une notion primordiale dans la photo telle que je la pratique : l’image devient un objet photographique au sens large (corps, objet, paysage), c’est un objet actif. Et c’est l’image qui active ou ré-active le réel.

Si je fais de la photo de manière exclusive depuis près de 40 ans (et non pas de vidéos, de sculptures ou d’installations) c’est bien parce ce que ce process photo me questionne et me passionne toujours doublement : par sa capacité à très bien enregistrer le réel et en même temps par sa défaillance totale à le faire. Par exemple, que dit une photo d’identité de la réalité de l’individu ? Avec une photo de guerre, de quelle réalité parle t-on ? 

Territoire III, 2002, 120 x 154 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

Je dirais que les artistes qui m’attirent, font des formes très contemplatives, très concentrées. Pendant mes études, c’était Malevitch, Rothko et les peintres américains des années 50, pas de références photographiques, plus celles des peintures du Quattrocento comme Piero della Francesca, ou des peintres comme Chardin, des choses simples et épurées. Par la suite je vais être intéressé par l’art conceptuel américain des années 70,  par Joseph Kosuth, par Gordon Matta-Clark, par William Wegman ou Jan Dibbets. Ceux qui se servent de la photo pour en faire un médium d’analyse sur le corps, l’espace et l’échelle. Ils ont aussi un regard sur les choses simples et ils simplifient le visuel avec à la fois une charge analytique, philosophique et spirituelle. 

Zone VII, 2001, 40 x 29 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

Quand j’ai enseigné, j’ai fait en sorte d’être dans une attitude d’extrême écoute et de comprendre la personne et l’objet de son travail. Selon moi, ces moments d’écoute, c’est ce qu’on attend d’un professeur, mais c’est aussi peut-être une piste, une manière de dire qu’écouter le monde et en retraduire ce qu’on entend c’est faire de l’art. Je le dis en tant que praticien, c’est probablement la qualité que doit avoir un artiste, cet état d’être au monde. 

Prise d’air I, 2010, 153 x 123cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

J’ai de beaux projets, actuellement avec l’exposition collective « Double-Je » qui présente la donation de la galerie Durant-Dessert au Musée de St Etienne et qui dure jusqu’en septembre 2022.  A venir l’exposition monographique Introspective à partir du 7 juillet au Château de Montsoreau-Musée d’art contemporain où en plus de mes premiers travaux  j’essaie de mettre à plat ma manière de travailler, en révélant ma base de données sur une période choisie, son enregistrement et son indexation qui est faite de manière très précise, les choix qui sont faits et tous les chemins de traverse expérimentés. C ‘est un livre de bord de toutes les expériences menées. J’essaie de faire cela de manière très méthodique et complète, il faudra venir voir, cela dure tout l’été.  » 

MARS 02-5, 2015, 160 x 204 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

Interview réalisée par Valentine Meyer le 12 avril 2022. Chaleureux remerciements à Patrick Tosani. Pour en savoir plus, voici deux liens vers son site personnel et celui de sa galerie parisienne In Situ – Fabienne Leclerc.

https://www.patricktosani.com

http://www.insituparis.fr/fr/artistes/presentation/5394/tosani-patrick

Patrick Tosani, the art of photography as transformation and activation of the real

« I don’t think I made the decision to become an artist, I didn’t ask myself whether to make art or not. It is rather by carrying out experiments, by working, by exchanging around the things shown, that it attracted some people. We are in this notion of exchange, at some point, things are revealed by the gaze of others; more than in a decision that I would almost describe as authoritarian and suspicious in the sense of a claim.  Having said that, I would like to add two points. I started my photographic experiments very young, around 14 or 15 years old, with a certain rigour and regularity. Perhaps the will was already there, in this persistence to be experienced and in a certain look at the world. And then, for various reasons, I studied architecture and not an art school. 

Géographies, vue d’exposit ion, CNAC, Magasin, Grenoble, 1991, ©Adagp

In 1973 it was not possible in France to study photography in an art school, there was a real opposition. The only teaching field of photography was technique and science, in the sense of Louis Lumière, and it was not my fibre. Except for the Vevey school in Switzerland that already existed, which while being very technical was also more artistic than the French. In this context of architecture school which was a great opportunity, I continued to work in photography, knowing that the profession of architect did not interest me. On the other hand, it made me meet many people, some of whom were very important for my work very related to space, like that with Paul Virilio.

Géographie V, 1988, 160 x 160 cm, photographie cibachrome, ©Adagp.

What I can define as my first work was asking about the source image idea and that will be part of the focus of the upcoming exhibition this summer: Introspective.

In the middle of my architecture studies, teachers made me realize that a plastic form makes sense as a look at the world, specific, reasoned and with a concept. So I had done a lot of outside work trying to inventory in the city what could constitute the beginning of a formal vocabulary that would allow the development of a space. I take into account the formal/ plane, light, texture. Their combination creates a space. And I see the ability of photography to re-build a space visually, which is also the context of architecture. This was a small set of urban views ».

Born in 1954, Patrick Tosani lives and works in Mayet and Paris. He studied architecture in Paris from 1973 to 1979 (DESA). Since 1976, he has been developing a photographic work in which space and scale issues are central. The photographic process, its potentialities, its limits, the relationship to reality are constantly questioned through series on objects, bodies, clothes.

Noir replié, 2005, 102 x 146 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

He exhibits regularly in France and abroad, notably at the Institute of Contemporary Art in London, the Art Institute in Chicago, the ARC, the Musée d’Art Moderne in the city of Paris, the Palais des Beaux-Arts in Charleroi, the Folkwang Museum in Essen, the Nicéphore Niépce Museum in Chalon-sur-Saône, the Centre National de la Photographie in Paris, the Rencontres d’Arles, the Centre Photographique d’Ile-de-France in Pontault-Combault and the Maison Européenne de la Photographie in Paris. He has participated in numerous group exhibitions, including «Angles of vision: French Art Today», at the Solomon R. Guggenheim Museum in New York, at the Rencontres d’Arles, «Der Mensch und seine Objekte», Fotografische Sammlung, Museum Folkwang in Essen.

Patrick Tosani taught at the École nationale supérieure des beaux-arts de Paris from 2004 to 2019.

What is a photographer?

« A person who has a real curiosity about the photographic process that will capture a piece of reality that is already there. The photographic object is made of this permanent concomitance between this photographic form and its connection to reality. What happens during this transformation, via the optical recording operation, with its scientific and standardised rules? This question of the recording of reality and its transformation into another real that escapes us completely has never left me. With methodical and analytical development, I continue to question it.

If I repeat a few previous series, including objects (Spoons, Drums, Heels, Geographies, Views), I have enlarged and modified the scale disproportionately to provoke the viewer’s gaze and physically confront the image. In the following series (Nails, Heads, CDD) I will add the body element. This is a big chapter of my work, it also explains the series : Masks, Zones, Body of the Ground, Air Intakes which are extensions of work on the body.

Masque n°2, 1998, 101 x 141 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

For Masks, in reality, these are pants that have been glued together and become a rigid form as if the body were in the garment. The angle of view of the photographic object will induce a form of mask from which the title.  

There is a primordial notion in the photo as I practice it: the image becomes a photographic object in the broad sense (body, object, landscape), it is an active object. And it is the image that activates or re-activates the real.

If I’ve been doing photography exclusively for nearly 40 years (and not videos, sculptures nor installations) it’s because this photo process always questions and excites me twice: by its ability to record the real very well and at the same time by its total failure to do so. For example, what does an identity photo say about the individual’s reality? With a war photo, what reality are we talking about? 

Zones, vue d’exposition, 2003, Musée Niépce, Chalon sur Saône, ©Adagp

I would say that the artists who attract me, make forms very contemplative, very concentrated. During my studies, it was Malevitch, Rothko and the American painters of the 50s, no photographic references, plus those of the paintings of the Quattrocento like Piero della Francesca, or painters like Chardin, simple and clean things. Later I will be interested in the American conceptual art of the 1970s, by Joseph Kosuth, by Gordon Matta-Clark, by William Wegman or Jan Dibbets. Those who use the photo to make it a medium of analysis on the body, space and scale. They also have a look at simple things and they simplify the visual with both an analytical, philosophical and spiritual charge.

Prise d’air III, 2012, 153 x 121 cm, photographie couleur c-print, ©Adagp

When I taught, I made sure to be in an attitude of extreme listening and to understand the person and the object of his-her work. In my opinion, these listening moments are what we expect of a teacher, but it is also perhaps a way of saying that to listen to the world and to recreate what we hear is to make art. I say this as a practitioner, it is probably the quality that an artist must have, that state of being in the world. 

OCT 04-08-1830, 2017, 58 x 78 cm, impression numérique sur papier Canson Baryta Prestige 340 gr. ©Adagp

I have beautiful projects, currently with the group exhibition «Double-I», which presents the donation of the Durant-Dessert gallery to the St Etienne Museum and which lasts until September 2022.  To come the monographic exhibition Introspective from July 7 at the Château de Montsoreau-Musée d’art contemporain where in addition to my first works I try to lay down my way of working, revealing my database over a chosen period, its recording and indexing that is done very precisely, the choices that are made and all the experienced side roads. It is a logbook of all the experiments conducted. I try to do this in a very methodical and comprehensive way, you’ll have to come and see, it lasts all summer long. 

Interview conducted by Valentine Meyer on April 12, 2022. Warm thanks to Patrick Tosani. 

To learn more, here are two links to his personal website and that of his Parisian gallery In Situ – Fabienne Leclerc.

https://www.patricktosani.com

http://www.insituparis.fr/fr/artistes/presentation/5394/tosani-patrick

VOID, l’art de matérialiser l’onde sonore

VOID Portrait

VOID est un tandem d’artistes visuels composés d’Arnaud Eeckhout (1987, BE) et de Mauro Vitturini (1985, IT).

Lauréats du Salomon Foundation Residency Award 2018, Arnaud et Mauro ont fondé VOID en 2013 autour d’une ambition commune : utiliser le son comme médium pour représenter la réalité. Ils l’interprètent empruntant les formes de différents domaines : installations, sculptures, objets, dessins, vidéos, peintures, performances et livres. VOID est représenté par la Galerie Papillon à Paris et la galerie LMNO à Bruxelles. Il bénéficie actuellement d’une exposition monographique SARA au Musée Botanique à Bruxelles.

« Nous nous sommes rencontrés à la fin de nos études, Mauro revenait de Londres. Nous avons tous les deux étudié les Beaux Arts, Mauro la peinture, et moi plusieurs disciplines. Nous avions un fort interêt commun pour le son, traité davantage comme medium en arts plastiques, que dans sa dimension technique. Nous sommes en quelque sorte des musiciens ratés, des autodidactes en la matière. (Rires). 

Nous avons décidé de nous installer tous les deux à Bruxelles en 2013 et choisi de créer notre studio : « Void ». Ce choix de nom était comme un manifeste. Le son n’a pas de corps, il a besoin de parasiter un matériau pour prendre forme. Alors comment réussir à creuser cette matière qui n’en n’est pas une ? Comment rendre visible ce qui ne l’est pas ?

Notre définition de l’art ?

Ce serait de générer des objets, un peu comme une philosophie appliquée à l’objet. L’idée verse dans la réalité, on peut la regarder, lui tourner autour. Car la réalité nous rattrape vite, il y a par exemple, la gravité, la résistance, la durée des matériaux. Ces contraintes nous permettent de penser le concept autrement. Ce serait comme des crash-tests pour les scientifiques, qui mesurent et enregistrent les paramètres et sortent de la théorie.

L’art c’est aussi un language, différent et plus complexe que la parole. Selon nous, il permet une plus grande liberté, on peut plus facilement sortir d’un cadre donné. Il permet de dire des choses difficilement traduisible en mots, ou en tous cas en peu de mots, car actuellement tout s’accélère et il faut être bref. L’art c’est aussi comme la recherche, la vision pré-voyante, où l’on parle de la société dans laquelle on vit.

Une de nos premières oeuvres c’est Ostéophonie, une pièce pour laquelle on a transformé un os animal en haut-parleur. Ce qui diffuse le son, ici, c’est l’os. 

Osteophony, 2013

En revanche pour Vanitas, l’os est utilisé pour lire un disque vinyle. Tout ce qui vient lire un sillon, résonne et produit un son, comme la roue d’une cariole sur une route pavée.

Vanitas, 2019

Notre dernière oeuvre, SARA est une vaste installation immersive conçue pour le Musée Botanique à Bruxelles. Nous avons imaginé une société fictive SARA (Souvenir Archival Recording Apparatus) qui propose une exploitation industrielle d’une technique ancienne d’enregistrement visible du son. C’est le détournement contemporain de la mécanique du phonautographe inventé au XIXe siècle par Edouard-Léon Scott de Martinville (17 ans avant l’invention du phonographe par Edison).

Aujourd’hui le spectateur est invité par une voix de synthèse, l’avatar numérique de SARA, à livrer un souvenir personnel dans une cabine d’enregistrement. Un programme informatique transmet le son en différé à l’unité de production. Trois cylindres recouverts de papier sensibilisés au noir de fumée tournent sur eux même. Un stylet vibre et grave des sillons blancs dans la suie. Les techniciens en combinaisons blanches veillent sur l’unité de production. Toutes les feuilles gravées par les machine sont accrochées au fur et à mesure et forment ainsi un paysage des souvenirs des visiteurs.

Les premiers retours d’expérience sont très positifs, du fait du côté participatif. Nous sommes surpris de voir combien les gens sont émus, certains pleurent au sortir de la salle, malgré un environnement de laboratoire assez déshumanisé du fait de cette voix de synthèse qui les guide.

SARA, Galerie des souvenirs

Cela pose aussi la question de la fermeture de l’exposition. Que fait on après des enregistrements sonores, des enregistrements sur papier?  Que garde-t-on ? Que supprime-t-on ?

Nous avons décidé de supprimer les enregistrements sonores, et de garder ceux fixés sur le noir de fumée ce qui est absurde car comme le dit SARA : « Personne ne sait de quoi le futur sera fait, c’est pourquoi le papier et le noir de fumée sont aujourd’hui la solution la plus durable pour garantir la conservation de vos plus précieux souvenirs ».  Et puis cette oeuvre est anachronique vu le temps très long nécessaire à l’enregistrement par rapport aux vitesses actuelles, et cela nous intéresse aussi. 

SARA, Souvenir gravé sur noir de fumée

Donc en partant du son, on inclut d’autres choses dans la réflexion comme par exemple la question de la  finitude de la technologie; et on ouvre un espace, un espace du souvenir et de la quête de traces mémorielles aussi fugaces soient elles.

Ce qu’on veut éviter c’est une pratique du son pour le son, et l’écueil de devenir hermétique. Donc on essaie toujours d’ouvrir sur une autre dimension.

Pour Mappe Sonore, c’est l’idée qu’on peut représenter un espace par le son. Ce concept serait l‘enfant que Georges Perec aurait eu avec Max Neuhaus. Pour les réaliser, on reste à l’intérieur du lieu pendant plusieurs heures, et on dessine, on note ce qu’on entend in situ, par exemple une route qui passe à côté. Ce dessin c’est comme un paysage rendu en négatif par les sons.

Mappe Sonore 2019

Avec Composition c’est davantage pictural. On a utilisé un matériau acoustique, conçu pour absorber les sons. On attaque sa surface, on sculpte aussi la manière dont les ondes vont se répartir dans l’espace. C’est le même principe pour Orgue Basaltique, on construit visuellement dans l’espace, petit à petit l’installation annule l’echo du lieu. La forme visuelle perturbe le son de l’espace et vice-versa.

Composition 2019
Orgue Basaltique 2017

Ce qui a le plus évolué dans notre manière de travailler, c’est notre plus grande ouverture mentale certainement du fait de notre travail et de nos connaissances accrues sur les matériaux. Au départ, on avait certainement une représentation du son plus directe, petit à petit on a ouvert. 

Nous n’avons pas encore de projet spécifique pour les NFT, que l’on regarde avec une grande curiosité. La démarche de Damien Hirst de réaliser 10 000 peintures et de demander aux collectionneurs de choisir entre la peinture et le NFT est jusqu’à maintenant la proposition peut-être la plus intéressante.

Il y a certainement quelque chose à jouer, si l’on va chercher vers le conceptuel, le protocole, l’archivage car nous ne voyons pas l’intérêt de traduire une image en NFT.
C’est comme une discussion que j’ai avec mes étudiants qui veulent faire un art écologique sans considérer d’ailleurs ni les transports ni les matériaux. Ce à quoi je réponds que l’art est toujours un gaspillage, car pas vital au sens premier du moins. Et les NFT c’est comme les bitcoins, c’est hyper-énergivore.

L’homme qui tend une parabole vers le ciel, sculpture 2021-2022

Ceux qui nous inspirent sont nombreux. Musicalement, John Cage et les musiciens expérimentaux minimalistes. On aime beaucoup sa performance « 4’33 », car si on ne voit pas l’image on ne comprend rien. Olafur Eliasson pour son côté recherche scientifique. L’exposition d’Anne Imhoff au Palais de Tokyo était inspirante surtout pour le montage, la mise en scène, ses choix de matériaux et de couleurs. Ou encore, Alva Noto, le pseudo de Carsten Nicolai, quand il joue avec Ryuichi Sakamoto.

Nous venons d’une culture rock à la base, on aime les Nirvana et puis le noise et le stoner, des trucs un peu sombres, agressifs et méchants. (rires)

A un(e) jeune artiste nous conseillons, de travailler sans arrêt, de triturer la matière.

De se lancer si il-elle est vraiment motivé(e), pas pour les paillettes, car c’est un milieu stressant, on travaille beaucoup, en fait on n’arrête pas. (Rires). Le boulot à l’atelier ne représente que vingt pour cent de notre temps. S’il faut être sans arrêt être dans la recherche, il faut aussi être entrepreneur, gérer les gens, s‘occuper des PR, faire le site internet, penser et écrire le catalogue, et puis la communication et les medias sociaux. C’est loin d’une vision romantique de certains étudiants qui n’existe plus vraiment.

Cela dit, après on s’amuse à fond. On fonctionne comme un studio, c’est un travail d’équipe, c’est important. Cela nous permet aussi de diminuer notre charge mentale, en choisissant à chaque fois qui est le chef de projet. On leur conseille également de toujours rester ouverts, d’écouter les critiques et de ne pas oublier la recherche.

One Drop 2013

Comme actualité et projets, l’installation SARA est présentée jusqu’au 17 Avril au Botanique à Bruxelles. Nous présenterons des pièces sur Art Brussels le mois prochain avec notre galerie belge LMNO (du 28 Avril au 1er Mai). Nous avons un projet de collaboration Art-Sciences avec l’Université de Namur et enfin à la rentrée cet automne, une belle exposition collective est prévue à la Fondation VKV Mesher à Istanbul.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 23 Mars 2022. Chaleureux remerciements à Arnaud Eeckhout Mauro Vitturi, Claudine et Marion Papillon, Marion Prouteau.

Pour en savoir davantage sur le travail de VOID, voici deux liens vers leur site personnel et le site de leur galerie parisienne.

https://www.collectivevoid.com/works

http://galeriepapillonparis.com/?oeuvre/VOID&navlang=fr

VOID is a tandem of visual artists composed of Arnaud Eeckhout (1987, BE) and Mauro Vitturi (1985, IT). 

Winners of the 2018 Salomon Foundation Residency Award, Arnaud and Mauro founded VOID in 2013 around a common ambition to use sound as a medium to represent reality. They interpret it in the form of installations, sculptures, objects, drawings, videos, paintings, performances and books. VOID is represented by Galerie Papillon in Paris and Galerie LMNO in Brussels. He currently has a SARA monographic exhibition at the Botanical Museum in Brussels.

« We met at the end of our studies, Mauro was coming back from London. We both studied Fine Arts, Mauro Painting, and I studied several disciplines. We had a strong common interest for sound, treated more as a medium in plastic arts, than in its technical dimension. We’re kind of failed musicians, self-taught musicians. (Laughter). 

We both decided to move to Brussels in 2013 to create our studio: «Void». This choice of name was like a manifesto.  Sound has no body, it needs to parasitize a material to take shape. So how can you dig into this material that is not? How can you make visible what is not?

Our definition of art?
It would be to generate objects, a bit like a philosophy applied to the object. The idea pours into reality, we can look at it, turn it around. Because reality quickly catches up with us, there is, for example, gravity, resistance, the duration of materials. These constraints allow us to think of the concept differently. It would be like crash tests for scientists, who measure and record parameters and go beyond theory.
Art is also a language, different and more complex than speech. In our opinion, it allows greater freedom, it makes it easier to get out of a given framework. It makes it possible to say things that are difficult to translate into words, or at least in a few words, because things are currently accelerating and we have to be brief. Art is also like research, the vision of vision, where we talk about the society in which we live.

One of our first works is Osteophony, a piece for which we transformed an animal bone into a loudspeaker. What’s broadcasting the sound here is the bone.

But for Vanitas, bone is used to play a vinyl record. Anything that comes to play 

Our latest work, SARA is a vast immersive installation designed for the Botanical Museum in Brussels. We imagined a fictional company SARA (Souvenir Archival Recording Apparatus) which offers an industrial exploitation of an old technique of visible sound recording. It is the contemporary misappropriation of the mechanics of the phonautograph invented in the 19th century by Edouard-Léon Scott de Martinville (17 years before the invention of the phonograph by Edison).

SARA 2022

Today the spectator is invited by a voice of synthesis, the digital avatar of SARA, to deliver a personal memory in a recording booth. A computer program transmits the recorded sound to the production unit. Three cylinders covered with smoke-black sensitive paper spin on themselves. A stylus vibrates and engraves white grooves in soot. Technicians in white suits look after the production unit. All the sheets engraved by the machine are hung as they go and thus form a landscape of the memories of the visitors.

The first feedback is very positive, because of the participatory side. We are surprised to see how moved people are, some cry when they leave the room, despite a laboratory environment that is quite dehumanized because of this synthetic voice that guides them.

This also raises the question of closing the exhibition. What do we do after with the sound recordings, with the paper recordings? What is kept? What is deleted?

We decided to delete the sound recordings, and keep the ones fixed on the smoke black which is absurd because as SARA says: « Nobody knows what the future will be made of, which is why paper and smoke black are today the most durable solution to guarantee the preservation of your most precious memories ». And then this work is anachronistic given the very long time required to record compared to the current speeds, and this interests us too.

So starting from sound, we include other things in the reflection such as the question of the finiteness of technology; and we open up a space, a space of remembrance and the search for memory traces as fleeting as they are.

What you want to avoid is sound practice for sound, and the pitfall of becoming airtight. So we always try to open up to another dimension. 

Mappe Sonore

For Mappe Sonore it’s the idea that you can represent space by sound. This concept would be the child that Georges Perec would have had with Max Neuhaus. To realize them, we stay inside the place for several hours, and we draw, we note what we mean in situ, for example a road that passes by. This drawing is like a landscape rendered negative by sounds.

Composition, 2019

With Composition, it’s more pictorial. We used an acoustic material, designed to absorb sounds. We attack its surface, we also sculpt the way the waves will be distributed in space. It is the same principle for Orgue Basaltique, we build visually in space, little by little the installation cancels the echo of the place. Visual form disturbs the sound of space and vice versa.

What has changed the most in our way of working is our greater mental openness, certainly due to our increased work and knowledge of materials. At first, we certainly had a more direct representation of the sound, little by little we opened.

We do not yet have a specific project for NFT, which we look at with great curiosity. Damien Hirst’s approach of producing 10,000 paintings and asking collectors to choose between painting and NFT is perhaps the most interesting proposal so far. 

There is certainly something to play, if we look at the conceptual, protocol, archiving because we don’t see the point of translating an image into NFT. It’s like a discussion I have with my students who want to do an ecological art without considering either transport or materials. To which I reply that art is always a waste, because not vital in the first sense at least. And NFT is like bitcoins, it’s hyper-energy-intensive.

1024 Mouths 2013

There are many who inspire us. Musically, John Cage and the experimental minimalist musicians. We really like his performance « 4’33 », because if we don’t see the image we don’t understand anything. Olafur Eliasson for his scientific research. Anne Imhoff’s exhibition at the Palais de Tokyo was inspiring especially for the editing, the staging, and her choice of materials and colours. Or Alva Noto, Carsten Nicolai’s nickname, when he plays with Ryuichi Sakamoto.

We come from a rock culture at the base, we like Nirvana and then noise and stoner, kind of dark, aggressive and nasty stuff. (Laughter) 

A young artist we advise, to work non-stop, to grind the material.

To jump if (s)he’s really motivated, not for glitter, because it’s a stressful environment, you work a lot, you actually don’t stop. (Laughter). Studio work is only 20 percent of our time. If you have to be constantly in research, you also have to be an entrepreneur, manage people, take care of PR, do the website, think and write the catalog, and then communication and social media. This is far from a romantic vision of some students that no longer really exists.

That said, after we have a great time. We work like a studio, it’s a team effort, it’s important. This also allows us to reduce our mental load, choosing each time who is the project manager.  They are also advised to always remain open, to listen to criticism and not to forget research.

As news and projects, the SARA installation is presented until April 17 at the Botanique Museum in Brussels. We will be presenting pieces on Art Brussels next month with our Belgian gallery LMNO (from April 28 to May 1). We have an Art-Sciences collaboration project with the University of Namur and finally this autumn, a beautiful collective exhibition is planned at the VKV Mesher Foundation in Istanbul.

Interview conducted by Valentine Meyer on March 23, 2022. Special thanks to Arnaud Eeckhout Mauro Vitturini, Claudine and Marion Papillon, Marion Prouteau.

To learn more about the work of VOID, here are two links to their personal site and the site of their Parisian gallery.

https://www.collectivevoid.com/works

http://galeriepapillonparis.com/?oeuvre/VOID&navlang=fr

Justine Emard, l’art comme espace de rencontre entre intelligences humaines et artificielles

Justine Emard – Portrait Courtesy Shin Suzuki

Née en 1987, Justine Emard est une artiste qui aime faire dialoguer créations et nouvelles technologies. Après des études aux Beaux Arts, c’est au cours d’une résidence en 2010  dans un centre de Réalité Virtuelle, qu’elle a réellement découvert le monde informatique, qu’elle a voulu apprendre à coder et s’immerger dans le monde des technologies afin d’y apporter son regard critique.  Ses dispositifs prennent pour point de départ des expériences de Deep-Learning (apprentissage profond) et de dialogue entre l’humain et la machine. Depuis, elle est reconnue internationalement au Japon, au Canada en passant par l’Allemagne pour mettre en scène la rencontre plastique des intelligences humaines et artificielles. À travers ses protocoles, où elle laisse une part à l’imprévisible, elle fait ressortir la singularité de chacun entre perfection technique et créativité humaine, entre patrimoine culturel et innovation scientifique. En 2020, elle est en résidence au ZKM, Centre d’Art et des Médias Karlsruhe, et elle est lauréate de la commande nationale photographique “IMAGE 3.0” du Centre national des arts plastiques (CNAP) en partenariat avec le Jeu de Paume à Paris. En 2021-22, elle est artiste-professeure invitée au Fresnoy, Studio national des arts contemporains et est en résidence hors-les-murs en 2022 à l’Observatoire de l’Espace, le laboratoire culturel du CNES. 

Pourquoi avez vous choisi de devenir artiste ? Quelle est selon vous votre première oeuvre ?

« Je n’ai pas vraiment choisi de devenir artiste.  Comme j’ai toujours crée des formes et des images, c‘était très naturel de m’orienter vers une voie artistique. Cela a guidé mes choix depuis mon enfance jusqu’à ma vie adulte. 

Je me souviens quand j’étais enfant on m’avait emmenée voir la grotte de Lascaux, ou plutôt son fac similé. J’étais très déçue de voir la copie, je n’avais pas compris l’intérêt. J’ai alors ramassé sur le bord de la route de la terre et des pigments et j’ai peint un cerf sur une petite ardoise. Peut-être avais je eu besoin de retrouver une forme d’authenticité par le geste et la matière en dessinant ce petit cerf ? 

Soul Shift, Justine Emard Vidéo, 2018, 6′
( Avec Alter et Alter 2, développés par Ishiguro Lab, Université d’Osaka et Ikegami Lab, Université de Tokyo)

Quelle serait votre définition de l’art ?

Je cherche, comme tout artiste, à délivrer une experience que j’ai du monde. L’art est une recherche, on y crée des outils, tel un scientifique, pour mesurer et interpréter le monde. C’est un long chemin pour arriver à ces visions que nous communiquons ensuite à nos contemporains. Oui il m’est arrivé plusieurs fois de collaborer avec des scientifiques pour interpréter le monde d’aujourd’hui. Plutôt que de rester dans la science-fiction, je préfère délivrer une expérience du présent.

Qu’est que l’art apporte à la science ?
Je dirais qu’une collaboration est réussie, quand les deux univers s’apportent quelque chose mutuellement. J’aime travailler avec des objets scientifiques pour aller vers des installations artistiques et défricher de nouveaux territoires. J’aime travailler sous forme de protocoles, mais je laisse toujours une grande part à l’imprévisible que je valorise, alors que le protocole scientifique est très rigoureux et ne vous autorise pas à aller dans certaines directions. J’aime cette porosité entre art et science, car nous vivons dans le même monde.

Co(AI)xistence, Justine Emard
Installation vidéo, 2017, 12′
(Avec Mirai Moriyama & Alter- développés par Ishiguro Lab, Université d’Osaka et Ikegami Lab, Université de Tokyo)

Co(AI)xistence est une installation vidéo de 12 minutes. Dotés d’intelligences différentes, l’humain et le robot dialoguent à travers les signaux de leurs langages respectifs, tant corporels que verbaux. En utilisant un système d’apprentissage profond non anthropomorphique (Deep Learning), le robot peut apprendre de sa rencontre avec le danseur, Mirai Moriyama et réciproquement. Cette experience nous  interroge : comment peuvent ils malgré leur différence créer quelque chose ensemble? Le robot Alter, est animé par une forme de vie primitive basée sur un système neuronal, une intelligence artificielle (IA) programmée par le laboratoire de Takashi Ikegami (Université de Tokyo), dont l’incarnation humanoïde a été créée par le laboratoire de Hiroshi Ishiguro (Université d’Osaka). Son apparence minimale autorise une projection émotionnelle, en ouvrant un espace pour l’imagination. L’oeuvre a été créée avec un protocole qui a nécessité une grande préparation technologique afin de garder une forme d’imprévisibilité.

The vision of the machines / Heavy Requiem, 2019 performance, 30′
Keiichiro Shibuya + Eizen Fujiwara + Justine Emard
Monastery of the Canons Regular of St. Augustine’s Order at St. Florian, Linz, Austria

La Vision des Machines (2019) est née d’une performance Heavy Requiem pour laquelle j’ai travaillé avec un compositeur de musique électronique et un moine bouddhiste. C’est une experience assez mystique, elle a eu lieu une fois dans un monastère à Linz pendant Ars Electronica. J’ai animé des scans 3D que j’ai captés dans les montagnes sacrées du Japon, à Koya San, qui réagissent en temps réel à la voix du moine bouddhiste. C’est une incarnation de ces chants ancestraux connus sous le nom de shomyo qui ont une histoire de 1200 ans, les classant avec le chant grégorien occidental comme l’une des plus anciennes formes vivantes du genre.  C’était une exposition sur la rencontre entre l’intelligence artificielle et la musique, la créativité humaine et la perfection technique. La musique peut être la plus émotive de toutes les formes d’art, mais elle est aussi profondément liée aux mathématiques, à la physique de la production sonore et à l’artisanat des fabricants d’instruments. Cela signifie que, dès le début, l’histoire de la musique est aussi l’histoire des instruments, des outils et des dispositifs nécessaires pour la jouer, l’enregistrer et la reproduire.

L’origine des images – prototype, Justine Emard 2019, en partenariat avec Lascaux IV

L’origine des images est une recherche initiée en 2019 avec le chercheur canadien Sofian Audry et que je continue cette année dans le cadre de l’invitation faite par le Fresnoy en tant qu’artiste-professeure invitée.  Il s’agit d’entrainer une intelligence artificielle sur des photographies de peintures pariétales, de manière à créer de nouvelles images. Pour la première fois depuis la préhistoire, nous avons franchi une étape importante : la majorité des images produites dans le monde n’est pas destinée à être vue par l’œil humain, mais plutôt par des machines. Les réseaux neuronaux artificiels (une branche de l’intelligence artificielle) apprennent à reconnaître les images, à détecter les formes et à les imiter, voire à créer de nouvelles images de manière autonome, sans intervention humaine.
Nous entrainons des réseaux de neurones artificiels sur une collection d’images de peintures rupestres. En observant ces images, ces réseaux de neurones développent progressivement leur propre appareil perceptif autour de l’univers visuel des peintures analysées : couleurs, formes floues, puis éventuellement silhouettes et profils d’animaux apparaissent, révélant une nouvelle forme de perception des premières œuvres humaines.

Avez vous des projets en Réalité Virtuelle ou Augmentée ? en NFT ?

J’ai travaillé avec la Réalité Augmentée dès 2010 lors d’une de mes premières résidences où j’ai commencé à programmer pour Screencatcher (2011) une installation qui mêle dessin et technologie.  Au départ c’est une enquête sur la disparition des cinémas de plein air américains. Je présente une série de quinze dessins au feutre, de driver-in theaters laissés à l’abandon, que le spectateur est invité à regarder s’animer à travers son écran de téléphone ou de tablette. Grâce à un logiciel, des vidéos se superposent aux dessins et augmentent l’espace dessiné d’une réalité virtuelle et proposent ainsi une expérience inédite du paysage.

Plus récemment, pour la commande photographique IMAGE 3.0 du Cnap, j’ai créé avec une interface cerveau-machine. Ce dispositif de contrôle numérique basé sur l’attention visuelle, développé avec des neuroscientifiques, rend tangible l’interaction entre le cortex visuel de notre cerveau et un monde virtuel. La matière se reconfigure dans des imaginaires liés à la plasticité neuronale en hommage à notre capacité de génération du cinéma intérieur.

Supraorganism, Justine Emard
Installation (verre soufflé, robotique, capteurs et système de machine learning), 2020 Photo Caroline Lessire
Supraorganism, Justine Emard
Installation (verre soufflé, robotique, capteurs et système de machine learning), 2020 Photo Caroline Lessire

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

La manière dont les architectes travaillent de manière décomplexée avec la technologie et la science, comme par exemple Zaha Hadid ou le design de modélisation paramétrique. Je suis sensible aux environnements que crée Hito Steyerl, aux écrits de la philosophe Catherine Malabou et sa pensée sur la plasticité, mais aussi aux récits du paléontologue Yves Coppens et de Jean-Michel Geneste, qui sont des personnes majeures dans la découverte de notre humanité.

Quelles sont les différences de perception en fonction des pays et des cultures où vos oeuvres sont présentées ?

Sans tomber dans le cliché, elles correspondent aux différents rapports entretenus avec la technologie et l’art, surtout avec la question éthique qui est souvent pensée différemment. Au Japon, la robotique et l’intelligence artificielle sont tournées pour répondre à des problèmes de  société. Ils ont une compréhension émotionnelle des œuvres. En Europe, je dirai que l’approche est plus intellectuelle et philosophique. Sur le continent américain, on est à la frontière entre plusieurs mondes, dont celui des industries créatives. Ils ont un rapport fonctionnel à l’objet, les œuvres prennent souvent le sens du détournement de cette fonctionnalité. À ce sujet, je suis en faveur des livres d’or dans les expositions, nous avons ainsi des retours passionnants sur l’experience de l’exposition. Comme c’est anonyme, je pense que c’est plus honnête que sur les réseaux sociaux.

Vos conseils à un(e) jeune artiste ?

Je dirai que la clé c’est la détermination. Qu’il-elle aura certainement beaucoup d’obstacles à franchir, qu’il est important de ne pas se laisser détourner. Et il faut oser aller vers ce qu’on ne connait pas et les choses qui nous font peur.

Quels sont vos projets ?
En 2022, je suis en résidence hors-les-murs à l’Observatoire de l’Espace , le laboratoire culturel du CNES (Centre National d’Etudes Spatiales) pendant un an. Cette résidence me permet de travailler en collaboration avec le milieu spatial, plus particulièrement sur les rêves en micro-gravité, sachant que le cerveau fonctionne différemment en apesanteur.  

Je m’intéresse à l’évolution du sommeil avant, pendant et après un séjour dans l’espace.  C’est un travail en collaboration avec la neurologue Rachel Debs (CHU de Toulouse), qui étudie le sommeil au cours des voyages spatiaux dans le cadre de l’expérience DREAMS avec l’ESA. À partir des mesures encéphalographiques d’astronautes, je vais composer une série d’œuvres dont un paysage de sculptures imprimées en 3D pour matérialiser les rêves. J’ai créé un protocole, entre neurosciences et sculptures, pour imprimer ces rêves en trois dimensons grâce à un bras robotique industriel. Il s’agit de produire des formes en céramique à partir de signaux enregistrés au plus profond de notre inconscient, et de révéler une signature neuronale architecture mentale. Le résultat de cette recherche sera présenté au sein d’une installation au Fresnoy à l’occasion de l’exposition PANORAMA 24 à l’automne 2022.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 2 Février 2022. Chaleureux remerciements à Justine Emard. Pour connaitre son actualité et plus encore, voici le lien vers son site 

Justine Emard, art as a meeting place between human and artificial intelligences


Co(AI)xistence
, Justine Emard
Installation vidéo, 2017, 12′
(Avec Mirai Moriyama & Alter- développés par Ishiguro Lab, Université d’Osaka et Ikegami Lab, Université de Tokyo)

Born in 1987, Justine Emard is an artist who likes to bring together creations and new technologies. After studying at the Beaux Arts, it was during a residency in 2010 in a Virtual Reality center, that she really discovered the computer world, that she wanted to learn to code and to immerse herself in the world of technologies in order to bring her critical look. Her devices take as a starting point the experiences of Deep-Learning and dialogue between the human and the machine. Since then, she has been recognized internationally in Japan, Canada and Germany, to name few, to stage the plastic encounter of human and artificial intelligences. Through her protocols, where she leaves a part to the unpredictable, she brings out the singularity of each one between technical perfection and human creativity, between cultural heritage and scientific innovation. In 2020, she is in residence at the ZKM, Centre d’Art et des Médias Karlsruhe, and is the winner of the national photographic commission “IMAGE 3.0” from the Centre national des arts plastiques (CNAP) in partnership with the Jeu de Paume in Paris. In 2021-22, she was a guest artist-professor at the Fresnoy, Studio national des arts contemporains and is in residence outside the walls in 2022 at the Observatoire de l’Espace, the CNES cultural laboratory. 

Why did you choose to become an artist? What do you think is your first artwork?

I didn’t really choose to become an artist. As I have always created shapes and images, it was very natural to orient myself towards an artistic path. It guided my choices from childhood to adulthood. 

I remember when I was a kid I was taken to see the Lascaux Cave, or rather its facsimile. I was very disappointed to see the copy, I didn’t understand the interest. I then picked up on the side of the road some dirt and pigments and I painted a deer on a small slate. Maybe I needed to find a form of authenticity through gesture and matter by drawing this little deer? 

What would be your definition of art?

I seek, like any artist, to deliver an experience that I have of the world. Art is research, it creates tools, like a scientist, to measure and interpret the world. It is a long way to arrive at these visions that we then communicate to our contemporaries. Yes, I have worked several times with scientists to interpret the world today. Rather than remain in science fiction, I prefer to deliver an experience of the present.

What does art bring to science?

I would say that a collaboration is successful, when the two universes bring something to each other. I like working with scientific objects to go to artistic installations and clear new territories. I like to work in the form of protocols, but I always leave a lot to the unpredictable that I value, whereas the scientific protocol is very rigorous and does not allow you to go in certain directions. I like this porosity between art and science, because we live in the same world.

Co(AI)xistence is a 12-minute video installation. Endowed with different intelligences, the human and the robot dialogue through the signals of their respective languages, both corporeal and verbal. By using a non-anthropomorphic deep learning system, the robot can learn from his encounter with the dancer, Mirai Moriyama and vice versa. This experience questions us: how can they despite their difference create something together? The Alter robot, is driven by a primitive life form based on a neuronal system, an artificial intelligence (AI) programmed by the laboratory of Takashi Ikegami (University of Tokyo), whose humanoid incarnation was created by the laboratory of Hiroshi Ishiguro (University of Osaka). Its minimal appearance allows an emotional projection, opening a space for the imagination. The work was created with a protocol that required a great technological preparation in order to keep a form of unpredictability.

La Vision des Machines (2019) was born from Heavy Requiem performance for which I worked with an electronic music composer and a Buddhist monk. It is a rather mystical experience, it took place once in a monastery in Linz during Ars Electronica. I animated 3D scans that I captured in the sacred mountains of Japan, in Koya San, which react in real time to the voice of the Buddhist monk. It is an embodiment of those ancestral chants known as shomyo, which have a 1200-year history, classifying them with Western Gregorian chant as one of the oldest living forms of the genre. It was an exhibition on the encounter between artificial intelligence and music, human creativity and technical perfection. Music can be the most emotional of all forms of art, but it is also deeply linked to mathematics, the physics of sound production and the craft of instrument makers. This means that, from the beginning, the history of music is also the history of the instruments, tools and devices needed to play, record and reproduce it.

The origin of the images is a research initiated in 2019 with Canadian researcher Sofian Audry and which I continue this year as part of the invitation made by the Fresnoy as a guest artist-professor. It is a matter of training an artificial intelligence on the photographs of parietal paintings, in order to create new images. For the first time since prehistory, we have taken an important step: the majority of images produced in the world are not intended to be seen by the human eye, but rather by machines. Artificial neural networks (a branch of artificial intelligence) learn to recognize images, detect and imitate shapes, or even create new images autonomously, without human intervention.

We were training artificial neural networks on a collection of images from cave paintings. By observing these images, these neural networks gradually develop their own perceptive apparatus around the visual universe of the paintings analyzed: colors, fuzzy shapes, then possibly silhouettes and profiles of animals appear, revealing a new form of perception of the first human works.

Soul Shift, Justine Emard
Vidéo, 2018, 6′
( Avec Alter et Alter 2, développés par Ishiguro Lab, Université d’Osaka et Ikegami Lab, Université de Tokyo)

Do you have projects in Virtual Reality or Augmented Reality? in NFT?

I worked with Augmented Reality since 2010 during one of my first residencies where I started programming for Screencatcher (2011) an installation that mixes design and technology. Initially it’s an investigation into the disappearance of American open-air cinemas. I present a series of fifteen drawings with felt, of driver-in theaters left to the abandonment, that the spectator is invited to watch coming alive through his screen of phone or tablet. Thanks to software, videos are superimposed on the drawings and increase the space drawn of a virtual reality and thus offer a unique experience of the landscape.

More recently, for the Cnap’s (National Center for Visual Art)  IMAGE 3.0 photographic commission, I created with a brain-machine interface. This digital control device based on visual attention, developed with neuroscientists, makes tangible the interaction between the visual cortex of our brain and a virtual world. Matter is reconfigured in imaginations linked to neuronal plasticity in homage to our ability to generate indoor cinema.

What are your sources of inspiration ?

The way in which architects work in an uninhibited way with technology and science, such as Zaha Hadid or parametric modeling design. I am sensitive to the environments created by Hito Steyerl, to the writings of the philosopher Catherine Malabou and her thought on plasticity, but also to the narratives of the paleontologist Yves Coppens and Jean-Michel Geneste, who are major figures in the discovery of our humanity.

What are the differences in perception depending on the countries and cultures where your works are presented?

Without falling into cliché, they correspond to the different relationships with technology and art, especially with the ethical question that is often thought differently. In Japan, robotics and artificial intelligence are turned to address social problems. They have an emotional understanding of works. In Europe, I would say that the approach is more intellectual and philosophical. On the American continent, we are on the border between several worlds, including the creative industries. They have a functional relationship to the object, the works often take the sense of diversion of this functionality. In this regard, I am in favour of the golden books in the exhibitions, so we have exciting feedback on the experience of the exhibition. Since it’s anonymous, I think it’s more honest than social media.

Your advice to a young artist?

I’d say the key is determination. It will certainly have many obstacles to overcome, which it is important not to be distracted. And we must dare to go to what we don’t know and the things that frighten us.

What are your plans?

In 2022, I am in residence outside the walls at the Observatoire de l’Espace, the CNES cultural laboratory (National Center for Space Studies). This residency allows me to work in collaboration with the space community, especially on dreams in micro-gravity, knowing that the brain functions differently in weightlessness. 

I am interested in the evolution of sleep before, during and after a stay in space. This is a collaboration with neurologist Rachel Debs (Toulouse CHU), who is studying sleep during space travel as part of the DREAMS experiment with ESA. Based on astronaut encephalographic measurements, I will compose a series of works including a landscape of 3D printed sculptures to materialize dreams I created a protocol, between neurosciences and sculptures, to print these dreams in three dimensions thanks to an industrial robotic arm. It involves producing ceramic shapes from signals recorded deep in our unconscious, and revealing a neural signature mental architecture. The result of this research will be presented in an installation at the Fresnoy on the occasion of the exhibition PANORAMA 24 in autumn 2022.

Interview conducted by Valentine Meyer on February 2, 2022. Warm thanks to Justine Emard. To know its news and more, here is the link to her website 

NeoConsortium, l’art d’être leader sur le marché des formes plastiques à grande ubiquité 

Image d’archives – Chroniques du Tricentenaire

Créé en 2014 par un collectif, le NeoConsortium est connu pour son Moduloform et son site internet, qui s’approprient souvent le vocabulaire, les mécanismes et le mode opératoire des multinationales, de l’art et de son marché qu’il investit avec humour pour mettre à jour les dogmes, l’uniformisation, les dérives et in fine la vacuité. Adoptant la posture de l‘artiste confronté à des pans entiers de la société qui se retrouvent soumis aux logiques impersonnelles de rentabilité et de croissance, le NeoConsortium développe dans ses créations plastiques et ses énoncés, une stratégie de la contre-productivité ou ce que le philosophe Elie During nommait le contre-emploi.

Envahissement d’une cabine du bassin couvert de la piscine Molitor- Bureau des Polygones- Paris, 2014

«  Nous avons créé le NeoConsortium à un moment de convergence de ressentis et de questionnements dans nos vies.

Comment en tant qu’artiste, ingénieur, ou créatif répondre à l’envahissement de formes impersonnelles dans notre travail et les mettre à distance ?

En échangeant avec un médecin qui nous racontait être appelé dans la nuit pour des urgences, nous nous sommes demandés s’il existait un service d’urgences picturales.  Quels noms et quelles formes pourrait-on lui donner ? 

Et troisièmement, comment répondre avec justesse à l’invitation d’un lieu d’usage public qui devient un espace de luxe, en l’occurence la piscine Molitor à Paris ?

Donc à ce moment-là, nous avions eu l’idée de créer notre multinationale Le Consortium avec dès le départ le nom et la forme du Moduloform et des départements de l’entreprise. Il s’agissait d’envahir l’espace. Depuis lors, à chaque fois que nous créons un projet, nous créons un département associé. Nous avons également créé un générateur d’organigramme infini qui peut être consulté sur notre site.

Organigramme infini du NeoConsortium – Site internet du NeoConsortium – 2016

Pour le nom nous le voulions le nom le plus générique possible pour évoquer les multinationales, et par la suite nous l’avons rebaptisé NeoConsortium pour éviter la confusion avec le centre d’art de Dijon. 

Pour la piscine Molitor, notre idée était d’envahir une cabine de la piscine avec notre forme et de lui faire traverser les murs vers d’autres espaces de la piscine comme l’escalier. Ce que nous avons fait. Mais lors d’une soirée privée pour la marque Mercedes, un peu avant le vernissage, les formes qui débordaient ont été détruites par la direction de la piscine car elles gênaient. (rires) Après coup nous avons retravaillé les photos sur Photoshop et nous l’avons réalisé virtuellement à nouveau sur notre site. Nous avons même inventé un témoignage d’un membre du NeoConsortium que nous vous laissons lire.

La même semaine nous étions aussi invités par l’Atelier de l’OPH d‘Ivry-sur-Seine pour présenter une oeuvre dans leur locaux. Nous avons imaginé reconstituer un logement social des années 1950 avec son mobilier et qu’il soit envahi par le Moduloform. Au mobilier, on a même ajouté le son d’époque : musique et réclames. Nous avons été surpris par le fort écho émotionnel que cela a provoqué chez le public. 

L’idée du site internet est arrivée en même temps, en 2014 aussi. Tous les projets listés dans la rubrique « Qui sommes-nous vraiment ? » existent ou ont existé vraiment dans la réalité. 

Par exemple, nous avons voulu produire un travail sur les conséquences de l’Anthropocène. Avec la disparition des espèces et l’implosion des écosystèmes, nous pensions que le marché de l’art commémoratif allait exploser ! Nous avons donc créé le « Bureau de l’Anticipation des désastres ». Sa forme était d’abord celle d’une campagne de communication sur le site internet et les réseaux sociaux, et a donc donné lieu à la création de visuels et de slogans. Un peu plus tard, le concept s’est révélé pertinent pour répondre à un appel à projets pour une exposition et s’est donc enrichi de pièces physiques : un catalogue d’œuvres commémoratives et une sculpture. 

Le Moduloform en plumes d’Ara bleu de Bolivie est un prototype commémoratif aviaire de ce catalogue.

Et « In Memoriam Petroleum »  est un monument commémoratif dédié à la fin des hydrocarbures. Crée en 2020, il est la réponse à une invitation du Festival de Cahors Juin Jardins dont le thème était « l’entraide ». Ce Moduloform a été installé un mois devant le pont fortifié Valentré. Il a été inauguré par Mr le Maire et son adjoint à la transition écologique. Parallèlement nous avions organisé une vente aux enchères caritative au profit des compagnies pétrolières et de leurs actionnaires.  52 différents dessins et maquettes de projets ont réellement été proposés à la vente en présence d’un huissier. Nous voulions contacter Total pour leur proposer un partenariat d’exposition, mais la crise du Covid nous a freiné.

In Memoriam Petroleum, Communication autour de la vente aux enchères- Cahors, 2020
In Memoriam Petroleum, Monument commémoratif dédié à la fin des hydrocarbures – Bureau de l’Anticipation des Désastres – Cahors, 2020

Cela dit, cette pandémie est porteuse d’opportunités : nous avons créé le Moduloform Prophylactique qui rencontre un certain succès.

Quelle serait notre définition de l’art ? Nous pouvons définir l’art que le NeoConsortium souhaite créer. Il serait souvent multicouches, avec plusieurs niveaux de lecture pour tous les publics. Nous aimons traiter les problématiques du monde contemporain et utiliser des formes autres que celles propres à l’art. C’est à dire qu’en plus des sculptures et installations, nous avons produit également un site internet, des brevets, une vente aux enchères, des événements, etc., bref tout ce qui peut faire interface avec la réalité et devenir une œuvre. A ce titre nous réfléchissons à des œuvres en réalité augmentée, et pourquoi pas des NFT. 

Moduloform Prophylactique – Département de la Sécurité Plastique – 2020 

Nos sources d’inspiration et complicités sont variées. On pourrait citer Panamarenko, pour ses formes fictionnelles et plastiques, pour ses superbes machines qui pourraient voler mais ne le font pas. Superstudio, collectif d’architectes italiens des années 70, pour leur idée d’un monument continu, une trame qui envahit tout l’espace. Les Yes Men, pour leur aplomb pendant les conférences où ils annoncent la fin de l’OMC, et les Monty Python. 

A un(e) jeune artiste, nous conseillerions de répondre à des appels à projet et à résidences, car la candidature même si elle n’est pas celle retenue, peut être la source d’un autre projet, et le travail n’est jamais perdu. Nous n’avions pas de contacts dans le monde de l’art contemporain et c‘est beaucoup comme cela que nous avançons.

/La ©abane – Département de l’Innovation Sylvestre – Beaulieux, 2017 – Photo Laurent Ardoint

D’ailleurs à propos d’appel à projets, nous sommes heureux d’être lauréats de « Mondes Nouveaux « programme lancé à l’été 2021 par le Ministère de la Culture dans le cadre du plan de relance et présidé par Bernard Blistène en collaboration avec entre autres Rebecca Lamarche Vadel et Ronan de Callan. Nous allons réaliser la première œuvre visible depuis l’espace pour accompagner l’essor du tourisme spatial. Nous pensons que l’élite touristique est en train de se lasser de voir toujours la même Terre. Nous vous tiendrons informés, car ce projet est prévu pour Novembre 2022.

Sinon nous aimerions continuer à diffuser notre Moduloform Panoptique après son lancement au 104 lors de la biennale Nemo. 

Moduloform Panoptique – Département de la Sécurité Plastique – Production 104 Paris, 2021 – Photo Quentin Chevrier

Pour en savoir plus sur le NeoConsortium, n’hésitez pas aller sur leur site dont voici  le lien et qui est une oeuvre en soi :

Page d’accueil

Ou de voir leur film de présentation :

Film de présentation

Interview réalisée le 21 Janvier 2022 par Valentine Meyer. Chaleureux remerciements au collectif Le NéoConsortium.

Neoconsortium, the art of being a leader in the market for highly ubiquitous plastic shapes

Created in 2014 by a collective, NeoConsortium is known for its ModuloformⒷ and its website, which often appropriates the vocabulary, mechanisms and modus operandi of multinationals, art and its market which it invests with humor to update dogmas, standardization, excesses and ultimately emptiness. Adopting the posture of the artist confronted with whole sections of society who find themselves subject to the impersonal logics of profitability and growth, NeoConsortium develops in its plastic creations and its statements, a strategy of counter-productivity or what the philosopher Elie During called misuse.

“  We created NeoConsortium at a time of convergence of feelings and questions in our lives.

How as an artist, engineer, or creative respond to the invasion of impersonal forms in our work and put them at a distance?

While speaking with a doctor who told us about being called in the night for emergencies, we wondered if there was a pictorial emergency service.  What names and what forms could we give it? 

And thirdly, how can you properly respond to the invitation of a place of public use that becomes a luxury space, in this case the Molitor swimming pool in Paris?

So at that time, we had the idea of creating our multinational « Consortium » with, from the start, the name and form of Moduloform and the departments of the company. It was about invading space. Since then, each time we create a project, we create an associated department. We have also created an infinite flowchart generator which can be viewed on our site.

The same week we were also invited by the Atelier de l’OPH d’Ivry-sur-Seine to present a work in their premises. We imagined recreating social housing from the 1950s with its furniture and having it invaded by Moduloform. To the furniture, we even added the sound of the period: music and advertisements. We were surprised by the strong emotional response this caused in the public.

For the name, we wanted it to be as generic as possible to evoke multinationals, and subsequently we renamed it NeoConsortium to avoid confusion with the Dijon art center. 

For the Molitor pool, our idea was to invade a cabin of the pool with our shape and make it cross the walls towards other areas of the pool such as the stairs. What we have done. But during a private party for the Mercedes brand, shortly before the opening, the overflowing forms were destroyed by the management of the swimming pool because they were in the way. (laughs) Afterwards we reworked the photos on Photoshop and we realized it virtually again on our site. We even invented a testimonial from a member of the NeoConsortium that we let you read.

The idea for the website came at the same time, also in 2014. All the projects listed in the section « Who are we really? » really exist or have existed in reality. For example, we wanted to produce work on the consequences of the Anthropocene. With species disappearing and ecosystems implosing, we thought the commemorative art market was going to explode! We have therefore created the “Office of Disaster Anticipation”. Its form was first that of a communication campaign on the website and social networks, and therefore gave rise to the creation of visuals and slogans. A little later, the concept proved relevant to respond to a call for projects for an exhibition and was therefore enriched with physical pieces: a catalog of commemorative works and a sculpture.

The Bolivian Blue Macaw Feather Moduloform is an avian commemorative prototype in this catalog.

And « In Memoriam Petroleum » is a memorial dedicated to the end of hydrocarbons. Created in 2020, it is the response to an invitation from the Cahors June Gardens Festival, the theme of which was « mutual aid ». This Moduloform was installed for a month in front of the fortified Valentré bridge. It was inaugurated by the Mayor and his deputy for ecological transition. At the same time, we organized a charity auction for the benefit of the oil companies and their shareholders. 52 different drawings and models of projects were actually offered for sale in the presence of a bailiff. We wanted to contact Total to offer them an exhibition partnership, but the Covid crisis slowed us down.

That said, this pandemic brings opportunities: we have created the Prophylactic Moduloform, which has met with some success.

What would be our definition of art? We can define the art that the NeoConsortium wants to create. It would often be multi-layered, with several reading levels for all audiences. We like to deal with the issues of the contemporary world and use forms other than those specific to art. That is to say that in addition to sculptures and installations, we have also produced a website, patents, an auction, events, etc., in short, everything that can interface with reality and become a work . As such, we are thinking about augmented reality works, and why not NFT.

Our sources of inspiration and complicity are varied. One could cite Panamarenko, for his fictional and plastic forms, for his superb machines which could fly but do not. Superstudio, a collective of Italian architects from the 1970s, for their idea of a continuous monument, a framework that invades the entire space. The Yes Men, for their aplomb during the conferences where they announce the end of the WTO, and the Monty Python.

To a young artist, we would advise responding to calls for projects and residencies, because the application, even if it is not the one selected, can be the source of another project, and the work is never lost. We had no contacts in the world of contemporary art and that is very much how we are moving forward.

By the way, regarding the call for projects, we are happy to be the winners of the « New Worlds » program launched in the summer of 2021 by the Ministry of Culture as part of the recovery plan. and chaired by Bernard Blistène in collaboration with, among others, Rebecca Lamarche Vadel and Ronan de Callan. We are going to create the first work visible from space to support the development of space tourism. We believe that the tourist elite is getting tired of seeing the same Earth over and over again. We will keep you informed, as this project is scheduled for November 2022.

Otherwise we would like to continue to distribute our Moduloform Panopticon after its launch at 104 during the Nemo biennial.

To find out more about NeoConsortium, do not hesitate to go to their website,  which is a work in itself:
https://neoconsortium.com
Or see their presentation film:

Film de présentation

Interview conducted on January 21, 2022 by Valentine Meyer. Warm thanks to the collective NeoConsortium.

Jean-Claude Ruggirello, sculpteur à l’affût des fréquences de la matière

Jean-Claude Ruggirello. Crédits Rita Ruggirello

« Je n’ai jamais décidé de devenir artiste, mais je vais vous donner des exemples d’émotion. 

Quand j’étais enfant, je descendais d’un petit village situé sur les hauteurs de Nice et sur le bord de la route, il y avait un énorme rocher avec un arbre qui avait poussé dessus. Plusieurs fois j’ai voulu m’arrêter mais mon père m’envoyait balader. Récemment je suis allé sur Google Map et j’ai retrouvé cet arbre, au bout de 50 ans, certes il s’est nanifié, c’est devenu presque un bonsai. Mais il est toujours là, sur son rocher. Ce qui m’intriguait, c’est qu’il puisse pousser justement sur cet énorme caillou, dans une faille.

Un autre choc : à 16 ans, je suis allé à la Fondation Maeght, et je tombe sur le nez de Giacometti. Mes parents ne connaissaient rien à l’art, même si ma mère était très sensible, elle ne savait ni lire ni écrire. La simplicité du geste alliée à la beauté du sens, cela m’a émerveillé. Un autre émerveillement : la vue qu’on avait depuis les fenêtres de chez mes parents, on donnait en plein sur la mer, une vue jusqu’au bout du monde avec la courbure de la ligne d’horizon, cela me plaisait la courbure de la terre ! « 

Martingale, 2007. Vidéo projection, film muet, Boucle 30 min. Crédit : Florian Kleinefenn

Né en 1959 à Tunis, Jean-Claude Ruggirello étudie les beaux arts et la vidéo à la HFBK de Hambourg. Il est connu pour ses sculptures, vidéos, et environnements sonores et visuels. Il a la particularité de concevoir le traitement de l’image, quelque soit son support, dans une dimension sculpturale et dans son rapport à l’espace.  Entre maitrise et accident, il joue avec la nécessaire brutalité du geste du sculpteur, en mordant, perçant, arrachant, brûlant la matière. En même temps, il la déjoue, car il prête attention et « convertit »  ces situations, ces objets ou matériaux du quotidien et les rend insolites et poétiques. Mark Twain écrivait déjà : « Le nom du plus grand des inventeurs : accident ».

Son oeuvre a été exposée notamment au Musée de Nantes, aux Frac Occitane, au Can de Neuchatel en 2000,  à la fondation Lambert en Avignon en 2004, au la Nam June Paik Art Center en Corée en 2016, au Maxxi dans le cadre du Festival du film de Rome en 2014, ainsi qu’au Fresnoy et au FID la même année.

Les amis de mes amis 1997; installation vidéo, film sonore. Boucle 30 mn

« Ma définition de l’art ? C’est quand vous voyez un matériau à priori banal, comme un marteau, une pierre, et que vous écoutez la fréquence qu’il émet. J’ai l’impression que les formes, les matières, murmurent quelque chose, et que peut-être peut on arriver à s’en servir un jour. Je suis d’ailleurs en train de réaliser un dernier film sur ce sujet et sur l’histoire de la sculpture. Je l’ai commencé durant le confinement, il sera montré lors de mon exposition monographique à la galerie Papillon prévue en septembre 2022. Après le plus important c’est que les pièces soient lisibles, l’instrument de mesure c’est l’oeil.

A propos des « Pièces Mordues », le rapport à la porcelaine est presque celui à la nourriture, ce sont des sculptures buccales, faites à la bouche et non à la main. La porcelaine, c’est une trace, c’est une mémoire.

Pour les robiniers en terme de matériau, c’est l’inverse de la porcelaine qui garde la mémoire du geste même après un simple effleurement, pour ces acacias il faut les contraindre au moins deux ans si tu veux leur donner une autre forme que la leur.  il y a deux manières de les utiliser. Soit je les laisse rectilignes, c’est la forme non contrainte et orthonormée. Soit je les contrains pour obtenir une forme courbée, proche de celle qu’on peut trouver dans la nature. C’est assez contre -intuitif d’ailleurs.

Flaques, 1990, deux rétroprojecteurs, pompe à eau. Crédit Marc Domange

Pour Flaques, je voulais faire un film sur la formation de la rosée. Donc j’ai pris deux rétroprojecteurs, c’est en soi du cinéma, car ils modifient le rapport d ‘échelle  et puis cela relève aussi du hors champ. 

La Passion des poussières, 1995, Papier Skin épingles
Sweet Jane, 1990. Métal, Sucre, Résistance électrique. Crédit / Catherine Grisoli.

La Passion des poussières, est une oeuvre réalisée avec une loupe sur un papier épuisé qui s’appellait Skin (Peau). C’est une suite de la série « Mécaniques solaires » où des pièces de sucre fondaient sous l’action de mes pieds en resistance chauffante. Ce sont en fait des dessins où les élèments (soleil, chaleur…) sont toujours à l’œuvre.

The Drops, c’est en fait le carton d’invitation que j’ai réalisé pour une exposition à Neuchatel au CAN. En fait c’est un truc de paysan, c’est universel, la poule tu l’attrapes par les pieds,  le lapin par les oreilles, que tu sois en Inde ou en Sicile.

Pink Noise, 1992, Verre, Abeilles naturalisées, 90 x90x75 cm. Crédit / Marc Domage.

Pour Pink Noise, avec en plus de la beauté et de la richesse symbolique des abeilles, c’est une pièce sur l’empreinte du son, qui est toujours silencieuse mais qui dit tout. Oui j’ai été chez un apiculteur récupérer des abeilles mortes et puis cela a été tout un travail avec Johanna Dechezleprête pour les traiter et les conserver. 

Le Macchie 2021. Porcelaine émaillée, Bronze.

Pour « Le Macchie », ce sont des oeuvres plus proches de l’aquarelle que de la sculpture. J’ai toujours pratiqué le dessin à l’aquarelle. L’émail c’est comme l’aquarelle, c’est de l’eau et du pigment.

Je crois que je n’ai pas évolué dans ma manière de travailler, je ne me suis jamais rien interdit. C’est toujours un peu les matériaux, les mouvements qui s’imposent à moi. Si l’envie de conversion s’impose alors l’oeuvre nait.  Traduire est plus proche du mouvement initial, convertir c’est transporter et créer un territoire.

Selon moi, une des œuvres les plus fortes et les plus juste c’est Bliz-aard Ball Sale (1983) de David Hammons, où il vend à des passants des boules de neige à un dollar qui sont amenées à fondre au coin de la rue. Il pose la question du marché de l’art, et aussi la question patrimoniale pour des afro-américains.

J’aime aussi beaucoup la peinture ancienne, celles de Gorgione, de José de Ribera,  pour leur profondeur.

Et puis plus récemment certaines pièces d’artistes comme Alighiero Boetti, Fausto Melotti, Pierrette Bloch, Eva Hesse. Et je me souviens encore d’un concert de Laurie Anderson, j’avais 22 ans,  je me rappelle m’être dit : « c’est cela que je veux faire ».

Pazienza delle pietre 2021, Porcelaine émaillée, Bronze, Pierre

Oui j’ai de beaux projets.  Actuellement je participe à l’exposition collective « Des mondes à part » à la galerie Papillon (Jusqu’au 15 Janvier, réouverture de la galerie le 4 janvier). Puis j’ai une exposition à Valloire où Peter Downsbrough, Jean-Michel Othoniel et Sophie Calle ont déjà exposés, je serai le prochain. Une exposition de groupe à la Fondation Chaumet, un travail sur le texte (text work)  à la Fondation Ricard et puis à la rentrée en septembre, une exposition monographique et retrospective à la galerie Papillon.

Pour en connaitre plus sur le travail de Jean-Claude Ruggirello voici trois sites:

http://www.jcruggirello.com/currently.htm

http://galeriepapillonparis.com/?biographie/Ruggirello&navlang=fr

https://www.fondation-pernod-ricard.com/personne/jean-claude-ruggirello

Interview réalisée par Valentine Meyer le 8 décembre 2021.

Jean-Claude Ruggirello, sculptor on the lookout for the frequencies of material

« I never decided to become an artist, but I’ll give you some emotional examples.

When I was a child, I came down from a small village on the heights of Nice and on the side of the road, there was a huge rock with a tree that had grown on it. Several times I wanted to stop but my father refused. Recently I went on Google Map and found this tree, after 50 years it has certainly dwarfed, it almost became a bonsai. But he’s still there, on his rock. What intrigued me was that he could push precisely on this huge rock, in a rift.

Another wonder: the view we had from the windows of my parents’ house, we overlooked the sea, a view to the end of the world with the curvature of the horizon line, I liked the curvature of Earth !

Another shock: at 16, I went to the Maeght Foundation, and I fell on Giacometti’s nose. My parents didn’t know anything about art, even though my mother was very sensitive, she couldn’t read or write. The simplicity of the gesture combined with the beauty of the meaning, it amazed me.

What I consider to be my beginnings as an artist are certainly my first exhibitions, it is through the eyes of others. In 1984 in Toulouse at Ax Art Actuel, and then of course my first exhibition at the Eric Fabre gallery in 1985, besides, it was Ben who bought my first piece, a drawing with holes. Otherwise my first works are mainly video installations. So there was one with 2 screens, on one we saw a girl screaming, and this triggered several movements of elements in the gallery, it is also with this work that I met the Eric Fabre gallery . I see video as the potentiality of a sculpture and not as a frozen film script. In 1986, I produced an important piece for me « Circumstantial Landscape ». On a first screen, objects fall, and on the second screen it’s the TV that changes channels every time an object falls on screen 1, it’s a perpetual zapping. »

Born in 1959 in Tunis, Jean-Claude Rugirello studied fine arts and video at the HFBK in Hamburg. He is known for his sculptures, videos, and sound and visual environments. It has the particularity of conceiving the treatment of the image, whatever its medium, in a sculptural dimension and in its relationship to space. Between mastery and accident, he plays with the necessary brutality of the sculptor’s gesture, biting, piercing, tearing the material. At the same time, he thwarts it, because he pays attention and « converts » these everyday situations, objects or materials and makes them unusual and poetic. Mark Twain already wrote: « The name of the greatest inventor: accident ».

His work has been exhibited in particular at the Musée de Nantes, at the Frac Occitane, at the Can de Neuchatel in 2000, at the Lambert Foundation in Avignon in 2004 at the Nam June Paik Art Center in Korea in 2016, at the Maxxi as part of the Festival du Rome film in 2014, as well as at Fresnoy and FID the same year.

« My definition of art? It’s when you see a seemingly banal material, like a hammer, a stone, and listen to the frequency it emits. I have the impression that the shapes, the materials, whisper something, and that maybe we can manage to use them one day. I am in the process of making a final film on this subject and on the history of sculpture. I started it during confinement, it will be shown during my monographic exhibition at the Papillon gallery scheduled for September 2022. After the most important thing is that the pieces are readable, the measuring instrument is the eye .

Regarding the Bitten Pieces, the relationship to porcelain is almost that to food, they are mouth sculptures, made by the mouth and not by hand. Porcelain is a trace, it is a memory.

For locust trees in terms of material, it is the opposite of porcelain which keeps the memory of the gesture even after a simple touch, for these acacias you have to constrain them at least two years if you want to give them a shape other than the their. there are two ways to use them. Either I leave them straight, it’s the unconstrained and orthonormal form.

For Puddles, I wanted to make a film about the formation of dew. So I took an overhead projector, which in itself is cinema, because it changes the scale ratio and then it is also off-screen.

The Drops is actually the invitation card I made for an exhibition in Neuchatel at CAN. In fact, it’s a peasant thing, it’s universal, the hen you catch by the feet, the rabbit by the ears, whether you are in India or in Sicily.

For Pink Noise, with in addition to the beauty and symbolic richness of bees, it is a sculpture about the imprint of sound, which is always silent but says it all. Yes, I went to a beekeeper to collect dead bees and then it was quite a job with Johanna Dechezleprête to process and preserve them.

I don’t think I have changed in the way I work, I have never forbidden myself. It’s always the materials, the movements that are imposed on me. If the desire for conversion is imposed then the work is born. Translating is closer to the initial movement, converting is transporting and creating territory.

In my opinion, one of the strongest and fairest works is David Hammons’ Bliz-aard Ball Sale (1983), where he sells passers-by dollar snowballs that are made to melt around the street. It poses the question of the art market, and also the question of heritage for African Americans.

I also really like old paintings, those of Gorgione, José de Ribera, for their depth.

And then more recently certain works by artists like Alighiero Boetti, Fausto Melotti, Pierrette Bloch, Eva Hesse. And I still remember a Laurie Anderson concert, I was 22, I was like, « this is what I want to do »

Yes I have great plans. Currently I am participating in the group exhibition « Des mondes à part » at the Papillon gallery (Until January 15, gallery reopening on January 4). Then I have an exhibition in Valloire where Peter Downsbrough, Jean-Michel Othoniel and Sophie Calle have already exhibited, I’ll be next. A group exhibition at the Chaumet Foundation, a text work at the Ricard Foundation and then at the start of the school year in September, a monographic and retrospective exhibition at the Papillon gallery. »

To learn more about the work of Jean-Claude Ruggirello here are three sites:

http://www.jcruggirello.com/currently.htm

http://galeriepapillonparis.com/?biographie/Ruggirello&navlang=fr

https://www.fondation-pernod-ricard.com/personne/jean-claude-ruggirello

Interview conducted by Valentine Meyer on December 8, 2021;

Alexandra Roussopoulos, les couleurs vivantes.

Portrait par Nicolas Leforestier /Crédit Nicolas Leforestier

« J’ai retrouvé un carnet, un petit journal intime. A 8 ou 9 ans, j’y ai écrit que je voulais devenir artiste et bergère. Je ne pense pas avoir eu de dons particuliers. Mes parents furent même surpris quand je leur ai annoncé à 17 ans que je voulais partir à New-York ou à Londres pour faire des études artistiques. En même temps, mon père était physicien et peintre, ma mère vidéaste et réalisatrice. Cela infusait dans notre vie quotidienne, surtout avec mon père qui peignait sur la table de la cuisine même s’il ne se définissait pas comme artiste. 

Donc à 18 ans je suis partie à Londres dans une école où j’ai eu la chance de toucher à plusieurs disciplines. La première semaine, il y a eu la peinture. Et là, ce fut une vraie émancipation. Je me suis dit, si je vais bien, je peux peindre; si je vais mal, aussi. Cela ne nécessite pas beaucoup de moyens ni d’équipe, cela permet donc une grande autonomie. A partir de là il n’y a jamais eu de coupure, j’ai toujours peint, même enceinte, même après la naissance de mes filles. 

Selon moi, l’artiste porte une attention particulière aux choses, et en réalise une retranscription qui essaie de transcender la condition humaine. C’est aussi au quotidien ce qui me permet de trouver mon équilibre et de donner du sens à la vie. Je dirais que j’ai à la fois cette envie de sublimer les choses et à la fois de pouvoir les vivre. »

Née en France en1968, fille de Paul et Carole Roussopoulos, Alexandra Roussopoulos est de 3 nationalités, grecque, suisse et française. Elle a partagé son enfance entre Paris, la mer Egée et le canton du Valais. Après des études à Londres (Heatherley’s school of Art et Camberwell School of Art),  elle est admise à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Par la suite elle effectue de nombreux voyages et résidences (Algerie, Chine, Irlande, Slovénie…). Sensible aux différentes matières du paysage, elle est connue pour ses peintures et sa recherche sur les couleurs. Elle traduit ces pays superposés avec une apparente fluidité sur différents supports, toile marouflée, papier de riz, verre, soie d’un foulard, tapis, paravent de bois, céramiques, nés des rencontres et envies de collaboration. Il s’agit ici à la fois de garder une trace et d’un art en devenir, s’affranchissant des tentations d’immobilisme, celui d’une culture, d’un pays ou de techniques trop connues et qui pourraient devenir trop rigides. Alexandra Roussopoulos est en mouvement et nous invite à le partager avec comme fil rouge, la couleur qui est l’expression même de la subjectivité et du changement. « Rien n’est permanent, sauf le changement. Seul le changement est éternel. » écrivait déjà Héraclite 500 ans avant notre ère.

« Ce qui a évolué dans ma manière de travailler, c’est certainement mon rapport à la couleur. Car dans mon travail, la recherche sur la couleur est au centre de tout, quelque soit le support, peintures sur toile ou sur verre, fresques murales, vases, textiles, paravents …Tout est un support pour la vibration lumineuse. Grâce à plusieurs voyages et résidences, j’ai pu observer différentes lumières. Celle de Spetses, (ile grecque en face du Péloponnèse) se brouille avec la vapeur d’eau de façon très homogène et très étalée, c’est un paysage horizontal. C’est le contraire en Suisse dans le Valais, où l’air est très sec et donne des contours très précis. On a l’impression que les montagnes sont sur un seul plan tellement c’est net. En Chine à Hangzhou, et dans les Montagnes Jaunes, la brume est presque un personnage à part entière, elle rend le paysage quasi vertical. 

A un moment tous ces paysages se superposent et on arrive dans mon monde. Les couleurs sont certainement la somme des voyages que l’on a fait et des endroits dont on vient.

Les collaborations sont aussi un aspect important dans ma manière de travailler.

C’est important pour moi de citer les rencontres, car les artistes peuvent ne pas faire apparaître les gens qui ont été à leur côté. Dernièrement j’ai été frappée par l’exposition d’Hubert Duprat, très belle à plusieurs niveaux. Il y avait une vidéo sur son travail où lui n’apparaissait pas, mais qui montrait les gens avec qui il avait collaboré. 

Les collaborations me nourrissent et me donnent de l’énergie. Je fais face à mon propre monde en étant confronté à celui des autres. En plus il y a une excitation, une grande joie à créer à plusieurs. Par exemple pour le paravent que je viens de peindre, j’ai rencontré une jeune ébéniste Déborah Marzona, et cela a déclenché une envie de collaboration. On a décidé de faire ensemble un  grand paravent. C’est un objet que j’adore, une peinture qui tient toute seule dans l’espace. Elle a travaillé sur l’objet, choisi le bois, les fixations, et je l’ai peint en laissant apparaitre les nervures du bois dans la peinture.

Cela dit j’aime aussi travailler seule, la solitude me donne de la concentration, et on est toujours relativement isolé quand on travailler à l’étranger. J’aime ces contrastes entre ces temps d’isolement et de rencontres.

Paravent, 2020, Alexandra Roussopoulos et Déborah Marzona, acrylique sur bois, 190×240 cm. Crédit : Christian Bidaud.

Tu me demandes quels sont les artistes avec qui je me suis construite ou qui m’inspirent.

Beaucoup de références viennent de Londres, car quand j’étudiais, les choses circulaient moins ou moins vite qu’aujourd’hui. Je dirais Franck Auerbach pour son rapport au paysage comme s’il était dedans. Turner à la Tate, maître de la lumière, Rothko aussi. Etel Adnan, son rapport à la couleur et ses textes, et plus récemment l’exposition d’Anni et Josef Albers au MAMVP à Paris. Leurs travaux, leurs démarches sont d’une telle sincérité, cela donne de la force et de l’espoir. De voir que ce sont des choses très simples, pas besoin que ce soit très grand ou très spectaculaire et pas de hiérarchies entre Beaux Arts et Arts appliqués.

Wall painting, 2014, acrylique et papier de riz sur mur, 400×600 cm, galerie Scrawitch. Crédit Michel Martzloff.

A un ou une jeune artiste, je conseillerais de trouver sa propre écriture, d’affirmer son monde sans chercher à être à la mode ou à se comparer, et ce n’est pas simple.  De se faire confiance, et de persévérer. Evidemment cela demande beaucoup de travail. 

Je me rappelle mon tuteur à Londres qui m’avait dit : «You have to work through your bad days ». Et c’est vrai que c’est souvent dans ces journées où tout va mal, où l’on a l’impression qu’on n’a plus rien à dire, que les accidents arrivent et qu’on trouve un fil qui nous définit et qui peut nous porter très longtemps. Ces expérimentations, ces moments de flottements sont essentiels à vivre. Bien sûr, c’est important de travailler seul à l’atelier mais aussi d’aller se confronter au monde dans lequel on vit et d’échanger avec les autres, d’être solidaire, de s’entraider. J’y crois profondément, on a tous à y gagner. Enfin il faut à la fois beaucoup d’ambition et de modestie. Ce n’est pas simple de vivre les deux à la fois, mais finalement cela permet de ne pas se décourager quand on a des échecs, et de traverser les succès aussi sans en être atteint. Car ils peuvent aussi faire du mal à la création. Donc juste de continuer sur sa ligne haute. 

Détail de la peinture: Land-side VII (détail), 2020, acrylique sur toile, 140x200cm

Actuellement je travaille à deux beaux projets. L’exposition monographique « Natures vivantes » à Saint-Maurice en Valais en collaboration avec Marie-Fabienne Aymon et  Christian Bidaud. Elle me tient particulièrement à coeur, car c’est le lieu d’où je viens et où sont enterrés mes parents. C’est dans un lieu incroyable empli de spiritualité, juste en face de l’Abbaye, que les architectes ont superbement restauré de manière un peu brutaliste. Ils ont gardé les traces du passé de cette maison, et comme dans mes peintures il est aussi questions de traces,  même si ce n’est pas évident, cela fait écho. Il y aura un livret avec un texte de Didier Semin et une édition qui restitue les deux workshops que j’ai fait avec les artistes en situation de handicap qui ont leur atelier au dessus de la galerie. Plus une vidéo réalisée par ma fille Callisto Mc Nulty. L’exposition à la galerie Oblique se tiendra du 13 Novembre au 17 décembre 2021. https://galerieoblique.ch)

Volante VI, 2021, acrylique sur écran sérigraphique, 77×140 cm. Crédit : Christian Bidaud.

Ensuite j’ai un projet de céramiques et de peintures sur verre que je vais montrer à la galerie Nitra en Grèce. Je vais aller à Athènes pendant deux mois pour travailler à cette prochaine exposition.

Vases, 2021, céramique réalisée à la plaque, faïence blanche, engobe coloré et émail, dans le cadre d’Un jour d’atelier. Crédit : Milo Lecollinet.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 27 Octobre 2021.

Pour en savoir plus sur le travail d’Alexandra Roussopoulos, voici trois liens

https://alexandraroussopoulos.com

https://www.galeriepiximarievictoirepoliakoff.com/alexandraroussopoulos

https://www.nitragallery.com/portefolio-items/alexandra-roussopoulos-behind-the-horizon

Alexandra Roussopoulos, living colors.

« I found a notebook, a little diary. When I was 8 or 9, I wrote there that I wanted to become an artist and a shepherdess. I don’t think I had any gifts. My parents were even surprised when I told them when I was 17 that I wanted to go to New York or London to study art. At the same time, my father was a physicist and painter, my mother a documentary film maker. It infused into our daily lives, especially with my dad painting on the kitchen table even though he didn’t define himself as an artist.

So when I was 18 I went to London to a school where I had the chance to touch several disciplines. The first week there was the painting. And there it was a real emancipation. I said to myself, if I’m okay, I can paint; if i’m bad, too. It doesn’t require a lot of resources or a lot of people, so it allows for a lot of autonomy. From there, there was never a cut, I always painted, even pregnant, even after my daughters were born.

In my opinion, the artist pays particular attention to things, and creates a transcription that tries to transcend the human condition. It is also on a daily basis what allows me to find my balance and give meaning to life. I would say that I have both this desire to sublimate things and at the same time to be able to live them. « 

Born in France in 1968, daughter of Paul and Carole Roussopoulos, Alexandra Roussopoulos is of 3 nationalities, Greek, Swiss and French. She shared her childhood between Paris, sea of Egée and the canton of Valais. After studying in London (Heatherley’s school of Art and Camberwell School of Art), she was admitted to the Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts in Paris. Subsequently she made many trips and residences (Algeria, China, Ireland, Slovenia …). Sensitive to the different materials of the landscape, she is known for her paintings and her research on colors. She translates these superimposed countries with apparent fluidity on different media, mounted canvas, rice paper, glass, silk scarf, rugs, wooden screens, ceramics, born from encounters and desire for collaboration. It is a question here of both keeping a trace and an art in the making, freeing itself from the temptations of immobility, that of a culture, a country or techniques that are too well known and which could become too rigid. . Alexandra Roussopoulos is on the move and invites us to share it with a common thread, color, which is the very expression of subjectivity and change. « Nothing is permanent except change. Only change is eternal.”wrote Heraclitus 500 years before our era.

« What has changed in the way I work is certainly my relationship with color. Because in my work, research on color is at the center of everything, whatever the medium, paintings on canvas or on glass, murals, vases, textiles, screens… Everything is a support for the vibration of light. Through several trips and residences, I have been able to observe different lights. That of Spetses, (Greek island opposite the Peloponnese) blurs with the water vapor in a very homogeneous and very spread out, it is a horizontal landscape. The opposite is true in Switzerland in Valais, where the air is very dry and gives very precise contours. It feels like the mountains are in one plane, it’s so clear. In China in Hangzhou, and in the Yellow Mountains, the mist is almost a character in its own right, it makes the landscape almost vertical. At one point all these landscapes overlap and we arrive in my world. Colors are certainly the sum of the trips we have taken and the places we come from.

It’s important for me to cite the encounters, because artists may not bring up the people who have been by their side. Recently I was struck by the exhibition by Hubert Duprat, which is very beautiful on several levels. There was a video of his work where he did not appear, but which showed the people he had worked with

Collaborations are also an important aspect in the way I work. It’s important for me to quote the encounters, because artists may not bring up the people who have been by their side. Recently I was struck by the exhibition by Hubert Duprat, which is very beautiful on several levels. There was a video of his work where he did not appear, but which showed the people he had worked with.

Collaborations nourish me and give me energy. I face my own world by being confronted with that of others. In addition there is an excitement, a great joy to create together. For example, for the screen that I just painted, I met a young cabinetmaker Deborah Marzona, and it sparked a desire for collaboration. We decided to make a large screen together. It’s an object that I adore, a painting that stands on its own in space. She worked on the object, chose the wood, the fasteners, and I painted it with the wood grain showing in the paint.

That said, I also like to work alone, being alone gives me focus, and you’re always relatively isolated when working abroad. I like these contrasts between these times of isolation and encounters.

You ask me which artists I have built myself with or who inspire me.

A lot of references come from London, because when I was studying things were moving slow oror slower than they do today. I would say Franck Auerbach for his relationship to the landscape as if he were in it. Turner à la Tate, master of light, Rothko too. Etel Adnan, her relationship to color and her texts, and more recently the exhibition of Anni and Josef Albers at MAMVP in Paris. Their work, their efforts are so sincere, it gives strength and hope. To see that these are very simple things, they don’t have to be very big or very spectacular and no hierarchies between Fine Arts and Design.

To a young artist, I would advise finding their own writing, asserting their world without trying to be fashionable or to compare themselves, and it is not easy. To trust each other, and to persevere. Obviously this requires a lot of work.

I remember my tutor in London who told me: “You have to work through your bad days”. And it is true that it is often in these days when everything goes wrong, where we have the impression that we have nothing more to say, that accidents happen and that we find a thread that defines us and that can carry us for a very long time. These experiments, these moments of hesitation are essential to live. Of course, it is important to work alone in the studio but also to confront the world in which we live and to exchange with others, to show solidarity, to help each other. I believe in it deeply, we all have to gain. Finally, it takes both a lot of ambition and modesty. It’s not easy to experience both at the same time, but ultimately it allows you not to be discouraged when you have setbacks, and to go through successes too without being reached. Because they can also harm creation. So just to continue on its high line.

I am working on two beautiful projects. The monographic exhibition « Living Natures » in Saint-Maurice in Valais in collaboration with Marie-Fabienne Aymon and Christian Bidaud. It is particularly close to my heart, because it is the place where I come from and where my parents are buried. It is in an incredible place full of spirituality, right in front of the Abbey, that the architects have superbly restored in a somewhat brutalist way. They have kept the traces of the past of this house, and as in my paintings there are also questions of traces, even if it is not obvious, it echoes. There will be a booklet with a text by Didier Semin and an edition that reproduces the two workshops I did with artists with disabilities who have their workshops above the gallery. Plus a video made with my daughter Callisto Mc Nulty. The exhibition at the Oblique gallery will be held from November 13 to December 17, 2021. https://galerieoblique.ch.

Interview conducted by Valentine Meyer on October 27, 2021. Warm Regards to Alexandra Roussopoulos.

To learn more about the work of Alexandra Roussopoulos, here are three links :

https://alexandraroussopoulos.com

https://www.galeriepiximarievictoirepoliakoff.com/alexandraroussopoulos

https://www.nitragallery.com/portefolio-items/alexandra-roussopoulos-behind-the-horizon

Zevs, graffeur, performeur et artiste.

« J’ai décidé de devenir artiste à l’adolescence. J’ai grandi dans le XX ème arrondissement, au 14 rue Duclos, dans un atelier de la Ville de Paris, dans lequel  mes parents ont emménagé en 1981, j’avais 4 ans. Mon père y a vécu 40 ans, jusqu’à son décès. C’était un atelier de 6 ou 7m sous plafond dans un HLM, avec une vue sur tout Paris, sa petite ceinture et Vincennes. Mes parents étaient artistes peintres, mon père était de Strasbourg, ma mère venait de Tunis, ils se sont rencontrés dans une galerie. Leur atelier est devenu aussi un lieu d’exposition. Je me suis récemment plongé dans les archives de cet atelier Schwarz. Ghislain Mollet-Vieville était souvent là, Claude Rutault y a fait des expositions, Buren passait. C’était le courant de la  peinture conceptuelle française des années 80. J’ai donc grandi dans cet environnement qui m’a influencé. De l’autre côté, ma chambre donnait sur la petite ceinture de Paris, la voie ferrée était désaffectée. Mes parents m’avaient offert une longue vue, je regardais l’activité en place, notamment celle des graffeurs dans la gare désaffectée. On était dans la fin des  années 80. J’ai décidé de m’y rendre en allant à l’école, j’y passais de plus en plus régulièrement et c’est en marchant sur cette voie en voyant un mur aveugle dans sa partie supérieure encore vierge de graffitis,  je me souviens d’avoir décidé de devenir artiste. On était en 1992, j’étais parti explorer tout seul les couloirs du RER de Val Fontenay  et un RER a failli me tuer. C’était un RER qui s’appelait  ZEVS, c’était ces lettres qui étaient affichées au dessus de la cabine du conducteur. Cela est resté gravé sur ma rétine, et quelque temps plus tard, en marchant,  j’ai vu ces lettres, comme dans un rêve, s’afficher sur le mur aveugle, le long de la voie ferrée. Après l’accident, comme un retournement de situation, j’ai décidé d’utiliser ce nom pour marquer la ville, ma voie était toute tracée.

Après j’ai expérimenté pas mal de moments performatifs. 

J’ai commencé à faire des petits films avec le caméscope des parents, à faire du théâtre à l’école et à me masquer avec le bas léopard et le chapeau. J’utilisais les codes de l’agissement urbain parallèle : Savoir se procurer les clés des travailleurs du métro, travailler le costume afin de  se confondre avec le décor, se masquer pour ne pas apparaître sur les caméras de surveillance, et se vêtir d’une combinaison de travail, car le travail de graffeur est salissant. A ce moment là je joue, je stylise ma pratique, je crée mon costume qui devient celui de ZEVS, un personnage, un alter-ego avec lequel je fonctionne, un peu comme dans l’univers des super-héros Marvel.

Ce que je considère comme ma première oeuvre remonte à 1998. Il y avait le guide des galeries parisiennes à la maison. Je décide de les appeler en me faisant passer pour un voisin intéressé et de leur demander comment faire pour devenir un artiste. Je m’autofilme  en le faisant, et donc j’ enregistre leurs réponses. Je l’ai fait pendant 2 jours, et donc j’ai une K7 avec un mini DV avec l’enregistrement. J’en ai fait un petit dispositif avec une valisette qui quand on l’ouvre déclenche la bande-son, cette pièce présentée lors de l’exposition à la Vitrine, s’appelle « Ma Musée».

Né en 1977, Aguirre Schwarz alias Zevs a d’abord choisi la ville et son décor comme ses terrains de jeu favoris, lieux de mises en scène artistiques idéales pour ses « attaques visuelles ». Du bitume aux murs des galeries, l’artiste-plasticien réagit aux signes urbains et aux codes de la consommation, interrogeant l’espace public et son rapport à la société. L’artiste entretient un rapport d’amour-haine avec les logos et les marques. Il les ancre au cœur de sa démarche artistique en s’attaquant à leur image, s’amusant à « liquider » des sigles mondialement connus (Nike, Vuitton, Apple, Google, Mc Do, Chanel…).

En 2001 il détourne ses premières affiches publicitaires, et bombe un point rouge sanguinolent au milieu du front des mannequins comme l’impact d’une balle en pleine tête, ce sont ses « Attaques Visuelles ». L’année suivante, il fait un énorme buzz, en « kidnappant » sur une affiche de 15X15m l’égérie Lavazza à Berlin – shootée par David Lachapelle -qu’il découpe sur Alexanderplatz. Il la ligote, l’expose dans la galerie Rebell Mind puis envoie un doigt sectionné de la mannequin au PDG de Lavazza à Turin avec une demande de rançon de 500 000 €, coût d’une campagne de communication. La légende urbaine dit que bon joueur, l’artiste aura incité Lavazza à payer la « rançon » sous forme de mécénat auprès du palais de Tokyo, permettant ainsi à Zevs d’y présenter son œuvre.

Il est l’artiste qui a probablement le plus conceptualisé l’action même du graffiti, et un des rares avec Bansky à relier l’activisme à l’histoire de la peinture et de son exposition. Actuellement il réactive ses «Attaques Visuelles » avec sa série« The Last Cowboy » à découvrir dans les rues de Paris, à la New Galerie et virtuellement sur son site : http://aguirreschwarz.com

« En 1955, l’agence de publicité Leo Burnett International invente le cowboy Marlboro pour Phillip Morris. Un héros silencieux du Far West. Les hommes voulaient être lui, les femmes être avec lui. Même les légendes ont besoin de se réinventer.
En 2017, Leo Burnett me contacte et me demande, si je veux créer pour eux, un nouveau paquet Marlboro.
Devais-je vendre mon âme au diable rouge ?
Je ne leur ai jamais répondu.
Je préfère agir en agent libre sur l’image de la marque.
Le projet The Last Cowboy is Dead prend place simultanément à Berlin Majorque Copenhague et Paris.

Qu’est ce que l’art ? Vaste question. Pour moi, c’est comme un océan, un horizon, un territoire de liberté, liberté d’expression mais pas uniquement. Après il y a différents courants et j’ai souvent navigué entre deux eaux. D’un côté j’ai une pratique issue du graffiti, c’est à dire l’inscription d’un lettrage ou d’une figure dans la matière et dans l’espace public urbain. Le terme street-art est selon moi devenu trop imprécis et tout s’est mélangé. Même si le street-art m’a porté, j’ai plutôt tendance à me définir comme un artiste visuel issu du graffiti.  Mais j’ai aussi fonctionné en tant qu’artiste d’art contemporain, notamment en étant invité  puis représenté par la Galerie Patricia Dorfmann qui n’avait jamais encore travaillé avec des graffeurs. En France ces deux milieux, comme l’eau douce et l’eau salée, se retrouvent mais ne se mélangent pas. Ce sont deux milieux différents. Il n’ y a personne comme Jeffrey Deitch aux Etats Unis, capable de dénicher des jeunes talents dans la rue comme Barry Mc Gee ou Stephen Powers, d’organiser pour eux des expositions, par exemple dans une caserne de pompiers, de les vendre à de grands collectionneurs puis d’emmener ensuite ces artistes à la Biennale de Venise pour représenter les Etats Unis. On est beaucoup plus réticent en France, un graffeur français à Venise c’est du jamais vu, même au Centre Pompidou il n’ y a pas eu d’expositions majeures.

Ce qui a le plus évolué dans ma pratique, c’est de prendre davantage de temps pour réfléchir. Je travaillais de façon plus directe avant (rires),  je me consacre toujours à la peinture depuis 10 ans. 

Quand j’attaquais les modèles des affiches publicitaires avec le point rouge dégoulinant, c’est un geste pictural violent, c’est comme d’assassiner ces images publicitaires très visibles et très lumineuses. C’est un geste emprunté à la pratique du graffiti mais aussi à celui de Laurence Weiner et de ses peintures à l’aérosol.

A l’inverse pour le tracé au sol des ombres du mobilier urbain, c’est d’essayer de rendre visible quelque chose à laquelle on ne fait pas attention; là j’utilise d’ailleurs de la peinture signalétique très lumineuse pour intensifier l’ombre. Elle, je la laisse telle quelle.  C’est ma façon de garder une trace de la nuit dans la journée. 

J’ai cherché aussi dans l’invisible, en travaillant avec des pigments photo-réactifs qui n’apparaissent que sous la lumière noire, cela m’amenait a devoir changer les ampoules des réverbères. 

De cette pratique picturale en ville, j’ai fait des photos et des tirages argentiques pour soutenir mon travail et mes finances, car j’étais pauvre, mes oeuvres dans la ville sont  insaisissables. 

J’ai travaillé aussi sur le propre et le sale, en faisant des graffiti au karcher, où finalement j’enlevais avec mes tracés les traces de  poussière et de pollution sur les bâtiments dans un geste assez écolo. Je travaille maintenant aussi en atelier, en fonction du contexte. Ainsi à Singapour où j’étais invité à exposer dans ce grand bâtiment en forme de nénuphar,  j’ai fait toute une série de toiles, où je liquide le logo British Petroleum, qui se répand dans une piscine asphyxiée de nénuphars et je signe Claude Money. 

Là forcément,  la pandémie du Covid  donne un coup d’arrêt à pas mal de choses, mais je continue de toujours beaucoup travailler. J’aimerais que l’on se souvienne du silence, et que le silence sertit les notes. Ces moments de pause font la musique. Et pour moi qui travaille beaucoup sur les effets de contraste, je sais qu’ils permettent aussi l’harmonie s’ils se rencontrent. Je dois avouer avoir eu de la chance car j’ai eu la possibilité de partir à la campagne, c’est la première fois de ma vie que j’ y suis resté aussi longtemps. J y ai noué un rapport très fort à la nature et cela m’inspire le thème de ma prochaine exposition à la Cité Radieuse du Corbusier à Marseille, le titre sera OIKOS LOGOS, l’économie de la maison-mère donc de l’écologie. C’est un rappel à l’ordre de la nature. 

Tu me demandes mes sources d’inspirations. Je te répondrai mes parents, mes grands parents et ma famille, le lien avec l’art s’est d’abord fait par eux. Sinon du fait de mon intérêt très tôt pour les artistes du graffiti j’ai consulté deux livres, qui m’ont considérablement nourri : Subway Art et Spray Can. Par ailleurs, dans la bibliothèque de mes parents il y avait un petit livre auquel je tenais beaucoup sur les peintres célèbres qui étaient plutôt européens dans ce livre. 

Yves Klein dont le travail m’a interrogé dès le plus jeune âge, et encore aujourd’hui, les performances de Manzoni « Le Socle du Monde », Lucio Fontana et Léonard de Vinci, sa peinture, son traité de la peinture; son rapport au miroir, chez lui, tout m’inspire.

Un conseil à un jeune artiste ? Si cette personne ressent la passion et le désir de le devenir,  je dirais qu’il faut croire en soi et travailler. Si l’art est un océan ou une montagne, alors il faut travailler et ne jamais lâcher. 

Oui j’ai des projets en réalité virtuelle et avec les NFT, mais il est encore trop tôt pour en parler. Là je travaille beaucoup sur mon exposition à la Cité Radieuse à Marseille, je collabore avec des scientifiques sur la possibilité de produire de vrais éclairs, cela devrait ouvrir le 1er juin et durer jusqu’au 30 Août; et puis j’ai une exposition personnelle dans un musée à Séoul prévue en 2022.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 23 Avril. Grand merci à Aguirre Schwarz.

Pour en savoir plus sur son travail, voici le lien vers son site et celui de sa galerie

parisienne :

Zevs – l’exécution d’une image

http://www.newgalerie.com

Zevs, graffiti artist, performer and painter.

« I decided to become an artist as a teenager. I grew up in the XXth arrondissement, at 14 rue Duclos, in a studio in the City of Paris, where my parents moved in 1981, I was 4 years old. My father lived there for 40 years, until his death. It was a studio of 6 or 7meters high under the ceiling in a social housing, with a view of all Paris, its small belt and Vincennes. My parents were painters, my father was from Strasbourg, my mother was from Tunis, they met in a gallery. Their studio has also become an exhibition space. I recently immersed myself in the archives of this Schwarz studio. Ghislain Mollet -Vieville was often there, Claude Rutault had exhibitions there, Buren passed by. It was the current of French conceptual painting of the 80s. So I grew up in this environment which influenced me. On the other hand side, my room overlooked the inner ring of Paris, the railway line was disused. My parents had given me a spyglass, I watched the activity in place, especially that of the graffiti artists in the abandoned train station. We were at the end of the 80s. I decided to go there on my way to school, I went there more and more regularly and it is while walking on this path by seeing a blind wall in its upper part still virgin of graffiti. I remember deciding to become an artist. It was 1992, I left to explore on my own the corridors of the RER train ; and a train almost killed me. It was called ZEVS, it was these letters that were displayed above the driver’s cabin. This remained etched on my retina, and some time later, while walking, I saw these letters, like in a dream, displayed on the blind wall along the railroad tracks. After the accident, like a turn of events, I decided to use this name to mark the city, my way was all mapped out. Afterwards I experienced quite a few performative moments.

I started making short movies with my parents’ camcorder, doing theater at school, and masquerading with the leopard sock and hat. I used the codes of parallel urban action : knowing how to get the keys of the metro workers, how to work the costume in order to blend in with the decor, mask yourself so as not to appear on surveillance cameras, and a work suit, because graffiti work is messy. At that moment I play, I style my practice, I create my costume which becomes that of ZEVS, a character, an alter-ego with which I work, a bit like in the universe of Marvel superheroes.


What I consider to be my first work dates back to 1998. There was the guide to Parisian galleries at home. I decide to call them pretending to be an interested neighbor and ask them how to become an artist. I self-film & nbsp; in doing so, and so I record their responses. I did it for 2 days, and so I have a K7 with a mini DV with the recording. I made a small device out of a suitcase which when opened triggers the soundtrack, this piece presented during the exhibition at the Vitrine, is called  » Ma Musée ».

Born in 1977, Aguirre Schwarz alias Zevs, first chose the city and its surroundings as his favorite playgrounds, places of artistic staging ideal for his « visual attacks ». From the streets to the walls of the galleries, the artist-visual artist reacts to urban signs and codes of consumption, questioning public space and its relationship to society. The artist maintains a love-hate relationship with logos and brands. He anchors them at the heart of his artistic approach by attacking their image, having fun « liquidating » world-famous acronyms (Nike, Vuitton, Apple, Google, Mc Do, Chanel …). In 2001 he hijacks his first advertising posters, and a bloody red dot in the middle of the mannequins forehead like the impact of a bullet in the head, these are his « Visual Attacks ». The following year, he created a huge buzz, « kidnapping » on a 15x15m poster the muse Lavazza in Berlin – shot by David Lachapelle – which he cut on Alexanderplatz. He ties her up, exhibits her in the Rebell Mind gallery and then sends a severed finger of the model to the CEO of Lavazza in Turin with a ransom demand of € 500,000, the cost of a communication campaign. Urban legend says that a good player, the artist will have encouraged Lavazza to pay the « ransom » in the form of patronage to the Palais de Tokyo, thus allowing Zevs to present his work there.

« In 1955, the advertising agency Leo Burnett International invented the Marlboro cowboy for Phillip Morris. A silent hero of the Wild West. Men wanted to be him, women to be with him. Even legends need to reinvent themselves. .
In 2017, Leo Burnett contacts me and asks me, if I want to create a new Marlboro package for them.
Should I sell my soul to the Red Devil?
I never answered them.
I prefer to act as a free agent on the image of the brand.
The project The Last Cowboy is Dead takes place simultaneously in Berlin Mallorca, Copenhagen and Paris.

What is art ? Huge question. For me, it’s like an ocean, a horizon, a land of freedom, freedom of expression but not only. Afterwards there are different currents and I have often sailed between two waters. On the one hand, I have a practice stemming from graffiti, that is to say the inscription of a lettering or a figure in the material and in the urban public space. In my opinion, the term street-art has become too imprecise and everything has mixed up. Even though I have been drawn to street art, I tend to define myself as a visual artist from graffiti. But I have also functioned as a contemporary artist, notably being a guest and then represented by Galerie Patricia Dorfmann, which had never before worked with graffiti artists. In France these two environments, like fresh water and salt water, are found but do not mix. They are two different backgrounds. There is nobody like Jeffrey Deitch in the United States, able to find young talents in the street like Barry Mc Gee or Stephen Powers, to organize exhibitions for them, for example in a fire station, to sell them to great collectors and then take these artists to the Venice Biennale to represent the United States. We are much more reluctant in France, a graffiti artist; French in Venice is unheard of, even at the Center Pompidou there have been no major exhibitions.

What has changed the most in my practice is taking more time to think. I used to work more directly before (laughs); I have always devoted myself to painting for 10 years.

When I attacked the models of the advertising posters with the dripping red dot, it is a violent pictorial gesture, it is like murdering these very visible and very luminous advertising images. It is a gesture borrowed from the practice of graffiti but also from that of Laurence Weiner and her aerosol paints.

On the contrary for the tracing of the shadows of street furniture on the ground, it is to try to make visible something that we are not paying attention to; here I use very luminous signage paint to intensify the shadow that I leave as is. It’s my way of keeping track from night to day.

I also looked into the invisible, working with photo-reactive pigments that only appear under black light, so I had to change the bulbs on the street lights. From this pictorial practice in the city, I made photos and silver prints to support my work and my finances, because I was poor, my works in the city are elusive. I also worked on the clean and the dirty, doing karcher graffiti, where I finally removed with my traces the traces of dust and pollution on the buildings in a pretty green gesture. I now also work in the workshop, depending on the context.

So in Singapore where I was invited to exhibit in this large building in the shape of a water lily, I made a whole series of canvases, where I liquidated the British Petroleum logo, which spreads in a swimming pool suffocated with water lilies and I signed Claude Money.

There inevitably, the Covid pandemic kills a lot of things, but I still keep working a lot. I would like the silence to be remembered, and the silence to crimp the notes. These moments of pause make the music. And for me who works a lot on contrast effects, I know that they also allow harmony if they meet. I must admit I was lucky because I had the opportunity to go to the countryside, it is the first time in my life that I have been there for so long. I have established a very strong relationship with nature there and this inspires me the theme of my next exhibition at the Cité Radieuse du Corbusier in Marseille, the title will be OIKOS LOGOS, the economy of the parent company and therefore ecology. It’s a call to order from nature.

You ask me for my sources of inspiration. I will tell you my parents, my grandparents and my family, the link with art was first made through them. If not because of my early interest in graffiti artists, I consulted two books, which have given me considerable nourishment: Subway and Spray. By the way, in my parents’ library there was a little book that I really liked about famous painters who were rather European in this book. Yves Klein, whose work questioned me from an early age, and even today, the performances of Manzoni « Le Socle du Monde », Lucio Fontana and Leonardo da Vinci, his painting, his treatise on painting ; his relationship to the mirror, at home, everything inspires me.

Any advice for a young artist? If that person feels the passion and desire to become one; I would say you have to believe in yourself and work. If art is an ocean or a mountain, then you have to work and never give up.

Yes I have some VR and NFT projects, but it’s still too early to talk about it. There I am working a lot on my exhibition at the Cité Radieuse in Marseille, I am collaborating with scientists on the possibility of producing real éclairs, this should open on June 1 and last until August 30; and then I have a solo exhibition in a museum in Seoul scheduled for 2022.

Interview conducted by Valentine Meyer on April 23. Many thanks to Aguirre Schwarz.

To learn more about his work, here is the link to his website and that of his parisean gallery

Zevs – l’exécution d’une image

http://www.newgalerie.com

Afterwards I experienced quite a few performative moments. & nbsp;

Joël Person, dessins sur le vif et déferlantes.

« Le mot artiste, je ne sais pas ce que cela veut dire. J’ai toujours dessiné même avant d’apprendre. De manière naturelle. Essentiellement dans deux voies, celui des portraits ressemblants et celui de la BD. Il faut dire que d’un côté, mon père, brillant universitaire, m’a initié à lire Metal Hurlant, et ma mère qui avait fait les Beaux-Arts m’a donné le goût de Delacroix et Michel-Ange. En même temps, j’étais gaucher, dyslexique et en échec scolaire. Mon moyen d‘appréhender le monde, même pour draguer car j’étais timide, cela a toujours été le dessin.

Et puis, je suis rentré aux Beaux Arts de Paris, c’est là que j’ai basculé de cancre à premier de la classe (rires). Le dessin c’était aussi la fuite du réel : déjà ma BD à 13 ans c’était ma deuxième vie, ma vie parallèle, je m’étais identifié à Daphné Du Maurier.

Ce que je considère comme ma première oeuvre, c’est « Lignes de vie » une série de 5 dessins sur le vif que j’ai réalisée quand j’étais aux Beaux Arts en 1982; trois croquis représentent mon père mourant, et puis il y a un dessin d’une lionne au jardin des plantes, et une momie réalisée lors des cours de morphologie. 

Depuis les Beaux-Arts, même si je n’ai jamais cessé d’en faire, j’ai fui le dessin en naviguant pendant 30 ans, je suis même devenu professeur de planche à voile. En revanche aujourd’hui je suis dans l’urgence du dessin, je dessine du soir au matin, il s’agit en encore de Déferlante ! (ndt Déferlante est le titre donné à sa prochaine exposition monographique en écho au titre de sa série au fusain cadrant le poitrail de plusieurs chevaux au galop dont le motif pourrait se répéter à l’infini) Je rêve de faire de cette cavalcade un all-over sur la grande Muraille de Chine.

Chevaux Dragons 350 x 110cm, 2017.

Parallèlement je travaille toujours à ma série « Bruits du Monde », où je croque aussi en direct des dessins mélangeant l’intime et l’actualité via des photos que je prends sur le net ou sur le vif. L’idée de ces dessins au format carré, c’est de s’arrêter sur une image d’actualité et de la dessiner et de se retrouver en dialogue avec l’histoire de l’art. Les réfugiés ont l’air de personnages bibliques, cette tenniswoman on dirait la Victoire de Rude (ndt du nom du sculpteur qui réalisa entre autres les haut-reliefs monumentaux de l’Arc de Trimphe à Paris), et pour ces CRS, policiers et gendarmes photographiés lors d’une manifestation, repris par le dessin, on les croirait sortis d’une BD de Science Fiction ou de RobCop. »

Bruits du monde 1, 102 x 153 cm, Collection privée, 2017.

Né en 1962 à Abidjan, Côte d’Ivoire, Joel Person est sorti en 1986 diplômé des Beaux Arts de Paris avec les félicitations du jury. Cherchant toujours à approfondir sa pratique du dessin à partir de modèles vivants, quelque soit son thème de predilection : chevaux, chevelures, corps, poses érotiques, portraits,  scènes d’actualité ou concerts, entre trait classique, et intense concentration  il cherche à rendre la ressemblance avec le jaillissement du vivant. Son travail a fait l’objet de nombreuses expositions essentiellement en France et en Chine, et a été acheté par de nombreuses collections privées et publiques, comme la collection Hermès, (Paris Faubourg St Honoré, Dubai, Las Vegas, Shanghai) ou du Musée Jenish à Vevey en Suisse.

Cob normand, fusain, acrylique, huile et cire teintée sur papier, 135 x 180 cm , Collection Hermès 2010;

« J’ai du mal à me définir comme artiste, car cela veut tout et rien dire. Ou ce serait trop une appellation professionnelle alors que pour moi, c’est un engagement, un choix de vie. Pour moi, ressentir les choses, c’est ce qu’il y a de plus important. Et puis en cette période de mesures de distanciation, le dessin reste un moyen de toucher à distance. 

Confinement série Verticales 25 x 49,7 cm, 2020; Collection du musée Jenish, Vevey.

Le seul avantage du Covid, c’est le calme et le silence en plein Paris. Ce qui me manque le plus, c’est de voir du monde, et pour les expositions c’est l’enfer.  Est ce que tu vas pouvoir ouvrir et faire un vernissage ? Est ce que les gens vont venir ? J’ai de la chance car je vends encore des pièces.

Tu me demandes mes sources d’inspiration; il y a beaucoup de choses qui m’ont nourri. Oui je t’ai parlé des textes et des peintures de Delacroix, des BD Blueberry et celles de Buzzelli, un génie. Mais pour moi le plus grand portraitiste de toute l’Histoire, cela reste Velasquez. Quand il peint le Dieu Mars, si tu le mets en perspective des peintres de son époque, il n’est pas du tout dans les canons de ses contemporains, au contraire, il le peint dans sa temporalité d’homme, c’est vibrant, tu sens sa chair, tu es dans la peinture et à la fois c‘est la respiration absolue, au delà du style, il est dans la respiration de la vie, il n’a rien à ajouter, il va à l’essentiel.

Oui cela fait vingt ans que j’enseigne le croquis d’observation sur le vif, et je me sens incapable de donner des conseils aux jeunes artistes, si ce n’est de regarder et de ressentir les choses par soi même, c’est essentiel car on est envahi par les formatages. Il n’est pas question de bon ou de mauvais dessin mais de developper son sens de l’observation, car c’est à la fois un effort et un plaisir. Après tu deviens artiste ou pas, mais c’est essentiel de regarder et autant regarder le plus possible avant de mourir.  J’ai été confronté à la mort assez violemment et assez tôt; avec le croquis sur le vif, en terme de ressenti c’est comme si j’étais au delà de la vie. J’atteins un  tel niveau de concentration que c’est comme si je rentrais en fusion avec elle, et cela m’apaise. Et si c’est un portait, cela crée un dialogue et une émotion dans la rencontre, qui n’est pas celle de la photo, je dirais que cela casse les préjugés. Je mets toute mon énergie pour que ce soit le plus ressemblant possible, je ne veux pas styliser, je veux dessiner, l’instant, la sensation. je veux être précis avec la qualité de la ressemblance ressentie, c‘est ma quête absolue.

Comme projets, normalement j’ai une exposition personnelle « Deferlantes » prévue du 17 Avril au 29 juin à Loo § Lou Gallery à Paris dans le Haut Marais. Je participe également à l’exposition collective au Musée Jenish à Vevey, elle est conçue par Frédéric Pajak (ndt dessinateur et écrivain, fondateur de la revue des Cahiers Dessinés) autour des portraits et des auto-portraits (prévue du 29 mai au 5 Sept). Et enfin toujours sous réserve de Covid, j’ai la chance d ‘être invité cet été à dessiner sur le vif du soir au matin, les répétitions et les concerts du Festival Pablo Casals dirigé par Pierre Bleuze à Prades, mes dessins y seront exposés dès le lendemain des concerts. »

Deferlantes dans l’atelier de Joel Person, 2021.

Joel Person, drawings on the spot and breaking waves.

“The word artist, I don’t know what that means. I always drew even before I learned. In a natural way. Essentially in two ways, that of similar portraits and that of comics. It must be said that on the one hand, my father, a brilliant academic, initiated me to read Metal Hurlant, and my mother who had studied Fine Arts gave me a taste for Delacroix and Michelangelo. At the same time, I was left-handed, dyslexic and failing at school. My way of understanding the world, even to flirt with because I was shy, it has always been drawing.
And then I went to Beaux Arts in Paris, that’s where I went from dunce to top of the class (laughs).
Drawing was also an escape from reality: already my comic strip at 13 was my second life, my parallel life, I had identified with Daphné Du Maurier.
What I consider to be my first work is « Lines of Life » a series of 5 live drawings that I made when I was at the Beaux Arts in 1982; three sketches represent my dying father, and then there is a drawing of a lioness in the botanical garden, and a mummy made during morphology lessons.
Since the Fine Arts, although I have never stopped doing it, I avoided drawing while surfing for 30 years, I even became a windsurf teacher. On the other hand, today I am in a drawing emergency, I draw from evening to morning, it is still about the Breaking Wave! (ndt Déferlante is the title given to his next monographic exhibition echoing the title of his charcoal series framing the chests of several galloping horses whose motif could be repeated endlessly) I dream of making this cavalcade an all- over the Great Wall of China.
At the same time, I am still working on my series « Bruits du Monde », where I also sketch live drawings mixing intimacy and current affairs via photos that I take on the net or on the spot. The idea of ​​these square format drawings is to stop at a current image and draw it and find yourself in dialogue with the history of art. The refugees look like biblical characters, this tenniswoman looks like Rude’s Victory (ndt of the name of the sculptor who made, among other things, the monumental high-reliefs of the Arc de Triumphe in Paris), and for these CRS, police officers and gendarmes photographed during a demonstration, taken up by the drawing, one would think they came out of a Science Fiction or RobCop comic. « 

Born in 1962 in Abidjan, Ivory Coast, Joel Person graduated in 1986 from the Beaux Arts in Paris with honours. Always seeking to deepen his practice of drawing from live models, whatever his favorite theme: horses, hair, bodies, erotic poses, portraits, topical scenes or concerts, between classic lines, and intense concentration he seeks to render the resemblance to the outpouring of the living. His work has been the subject of numerous exhibitions mainly in France and China, and has been purchased by many private and public collections, such as the Hermès collection, (Paris Faubourg St Honoré, Dubai, Las Vegas, Shanghai) or from the Museum Jenish in Vevey, Switzerland.

« I find it hard to define myself as an artist because it means everything and nothing. Or it would be too much of a professional name when for me it is a commitment, a choice of life. For me, feeling things is the most important thing. And then in this period of distancing measures, drawing remains a means of touching from a distance.
The only advantage of the Covid is the peace and quiet in the heart of Paris. What I miss most is seeing people, and for exhibitions it’s hell. Are you going to be able to open and do a opening ? Are people coming? I’m lucky because I still sell works.

You ask me for my sources of inspiration; there are a lot of things that fed me. Yes, I told you about the texts and paintings of Delacroix, the Blueberry comics and those of Buzzelli, a genius.
But for me the greatest portrait painter in all of history, that is still Velasquez. When he paints the God Mars, if you put him in perspective of the painters of his time, he is not at all in the canons of his contemporaries, on the contrary, he paints him in his human temporality, it is vibrant , you feel his flesh, you are in the painting and at the same time it is the absolute breathing, beyond the style, he is in the breathing of life, he has nothing to add, he goes to the essential .

Yes, I have been teaching observation sketching on the fly for twenty years, and I feel incapable of giving advice to young artists, except to watch and feel things for yourself, it is essential because we are invaded by formatting. It is not a question of good or bad drawing but of developing your sense of observation, because it is both an effort and a pleasure. After that you become an artist or not, but it is essential to watch and as much as possible to watch before you die. I was faced with death quite violently and soon enough; with the live sketch, in terms of how it feels, it’s like I’m beyond life. I reach such a level of concentration that it is as if I am fusing with it, and it calms me down. And if it’s a portrait, it creates a dialogue and an emotion in the meeting, which is not that of the photo, I would say that it breaks the prejudices. I put all my energy into making it as close as possible, I don’t want to stylize, I want to draw, the moment, the feeling. I want to be precise with the quality of the resemblance felt, it is my absolute quest.

As projects, normally I have a personal exhibition « Deferlantes » scheduled from April 17th to June 29th at Loo § Lou Gallery in Paris in the Haut Marais. I also take part in the collective exhibition at the Jenish Museum in Vevey, it is designed by Frédéric Pajak (ndt designer and writer, founder of the review of Cahiers Dessinés) around portraits and self-portraits (scheduled from May 29 to Sept 5 ). And finally always subject to Covid, I have the chance to be invited this summer to draw live from evening to morning, the rehearsals and concerts of the Pablo Casals Festival directed by Pierre Bleuze in Prades, my drawings will be exhibited there the next day. « 

Marinella Senatore, l’art comme énergie pour le choeur.

« Devenir artiste est venu naturellement. Très jeune j’ai étudié la musique classique et je dessinais.Intégrer l’art dans mes études était naturel, j’ai choisi d’explorer l’image mouvante et le cinéma. J’ai été candidate à cette grande école du cinema à Rome qui a vu passer les plus grands de Fellini à Godard, j’ y ai été prise et puis après je suis aussi allée me former en Espagne. En fait je réalise que je n’ai jamais cessé d’apprendre, d’étudier.  Bien-sûr en fondant la School of Narrative Dance et maintenant aussi en tant que professeur, j’enseigne à l’Alternative Art School à la New York University, et à la NABA à Rome et Milan. »

Après ses premières pièces inspirées par le langage du cinéma et de micro-récits quotidiens, Marinella Senatore depuis 2006 a mis l’accent sur la recherche de la participation du public comme un protagoniste-clé de son travail. L’artiste décrit son rôle comme celui d’un «activateur». Elle cherche à mettre en action un échange affectif qui se déplace d’histoire en histoire. Le récit devient lui-même un échange où ceux qui travaillent apprennent quelque chose, qu’ils emportent avec eux, avec le souvenir d’avoir été sur le plateau. 

Avec ces dispositifs de participation du public, l’artiste a récemment créé une série de projets, en Italie et à l’étranger, qui sont structurés comme des productions cinématographiques, des ateliers, des défilés et des séances photos, dont le sujet est le processus créatif et collectif lui-même. Impliquer dans un dialogue actif un grand nombre de personnes, de groupes et d’associations grandes ou petites, souvent en dehors du système de l’art, tel est l’objectif de l’artiste. Ses projets, construisent toujours des communautés nouvelles et durables, l’agrégation d’énergies multiples et hétérogènes. 

Née en 1977 à Cava dei Tirreni , Marinella Senatore a reçu de nombreux prix dont celui du New York Prize et de la Dena Foundation Fellowship en 2009. Elle a activé d’innombrables projets participatifs, à l’invitation de biennales prestigieuses comme celles de Venise, Lyon, São Paulo, Thessalonique, Liverpool, Athènes, La Havane, Göteborg, Cuenca, Bangkok et Manifesta 12. L’œuvre de Senatore est représentée dans les collections de  nombreux musées internationaux: Palazzo Grassi à Venise; Centre Pompidou et Palais de Tokyo à Paris; Centro de Arte Dos de Mayo à Madrid; Schirn Kunsthalle à Francfort; Musée d’art contemporain de Chicago; Queens Museum et High Line à New York; Moderna Museet à Stockholm. Ses expositions et événements les plus récents sont: I Say I, récemment inauguré à la Galleria Nazionale d’Arte Moderna e Contemporanea à Rome; Protext! Quando il tessuto si fa manifesto (Centro Pecci, Prato); l’exposition personnelle Un corpo unico / Un cuerpo unico à l’Istituto Italiano di Cultura, Madrid.

Marinella Senatore Little Chaos #1A, 2013 Fine Art Print on Epson Hot Press Paper 160 x 300 cm
Courtesy Mazzoleni, London-Torino

« Quand j’ai commencé dans les années 2000, j’ai ressenti la nécessité d’explorer différentes manières de produire de l’art. Toutes mes expériences, concert classique et cinema,  étaient collectives, j’ai toujours été attiré par le choeur, peut-être parce qu’au début j’étais très timide. J’ai ressenti très vite la nécessité d’ouvrir le processus de création de l’art au plus grand nombre et pas seulement au monde de l’art. Le public changeait et demandait une expérience de l’art plus participative, ce qui est de plus en plus vrai à présent et le sera dans le futur. Former et rassembler des groupes, s’engager auprès d’eux est un processus qui s’accélère actuellement avec les communautés. J’avais eu cette vision il y a 20 ans, même si je n’exclus pas pour autant d’autres formes d’art,  personnellement c’est celle qui me convient le mieux. Selon moi, les artistes doivent être plus actifs dans la société, assumer leur rôle d’agent d’émancipation et de diffusion de l’art, c’est une responsabilité sociale, qui dépasse le monde de l’art.

Tu me demandes d’expliquer la différence avec les Pussy Riots avec qui j’ai pu collaborer, la différence entre moi et des activistes. La grande différence est l’art, la production d’un événement culturel et pas seulement de la provocation. Même si je partage avec elles des sujets qui me tiennent à coeur comme la justice sociale, je veux produire de l’art dans le champ culturel. Les Pussy Riots ont des objectifs différents, elles veulent répandre leur opinions. Et de manière plus générale, les activistes provoquent des explosions, quelqu’en soient les conséquences. Moi justement je fais attention aux conséquences et mon langage c’est la performance via la danse, la poésie, la musique, etc …

Comment je procède pour organiser ces performances de milliers d’individus ? 

Chaque travail est conçu in situ c’est à dire spécifique au lieu. 

La première chose que je fais est de cartographier le territoire et de relever toutes les associations présentes, pas juste celles consacrées à des activités artistiques, mais toutes celles qui sont actives, les associations sportives, de retraités, celles contre les violences domestiques, etc … Nous les invitons toutes. Parallèlement nous lançons un appel à projet, distribué sur des flyers dans la rue, aux sorties des écoles, aux SDF , bref nous essayons de nous adresser à un large public. Après il faut organiser les rencontres, et le calendrier des ateliers/workshops en fonction des disponibilités de chacun. Je dois dire que je me suis retrouvé deux fois à l’hôpital (rires), car des fois je dois trouver un agenda commun et possible pour des milliers de participants à la fois.

Après en fonction du nombre de participants, il faut trouver le lieu pour se réunir : musée, auditorium, stade, école …Ensuite commence la négociation sur le langage et les disciplines choisies, et les ateliers pour les apprendre. Je préfère toujours embaucher des personnes locales pour les enseignements. Je dois dire que les discussions sont la plus belle belle partie du processus, les gens révèvent leurs rêves et désirs profonds, et ouvrent ainsi leur coeur, quelque soit leur classe sociale : de l’illettré au bourgeois, c’est vraiment très fort.

Je n’impose pas mes idées aux participants et il y a donc de longs mois de discussions, de dialogues intenses, quel thème et quel langage choisir et l’apprentissage de celui ci, mais très peu de répétition du spectacle à proprement parler. Le travail c’est de rassembler les gens d’un lieu-dit, de célébrer leur dignité et de fluidifier les énergies. En général ce sont des projets qui durent entre 3 mois (Le Cap en Afrique du Sud) et 6 mois (Centre Pompidou Paris). Mes collaborateurs sont d’anciens participants, ils sont une vingtaine a travers le monde. Mais chaque projet ne compte au maximum 2 ou 3 professionnels pour des milliers de participants. Et à chaque fois je me pose la question de ce que je peux leur apporter, comment je peux les aider, quelle nouvelle compétence veulent ils acquérir. Les gens en général sont très actifs, ils viennent tous avec un souhait et un désir, et ensuite s’aident les uns les autres. Ils créent un nouveau sens de la communauté qui survit en général au spectacle à proprement parler. 

Marinella Senatore  Shenzhen #2, 2018 Fine Art Print on Epson Hot Press Paper 80 x 105 cm
Courtesy Mazzoleni, London-Torino

Tu me demandes ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler. Cela fait maintenant presque 20 ans que j’ai crée la School of Narrative Dance (ndt l’Ecole de la Danse Narrative), et plus de 6 Millions de personnes à travers le monde y ont participé. Je continue d’apprendre beaucoup notamment comment gérer des situations difficiles. L’enfant timide que j’étais n’a plus peur de rien (rires). J’ai travaillé dans tellement de pays différents avec des langues et des cultures différentes (ndt de Venise à Paris, de New York à Johannesburg, de São Paulo à Shenzhen, etc ). Maintenant je peux dire que les gens sont satisfaits de l’expérience et que nous avons réussi à créer une communauté à travers le monde. Je me sens protégée car ce sont les anciens participants qui viennent expliquer aux nouveaux. Quand j’ai commencé, les curateurs me demandaient si c’était de l’art, maintenant ils veulent tous inviter la School of Narrative Dance. Et ce qui fait sens pour moi, c’est que cela durera au delà de moi, c’est mon plus grand désir. Si j’ai crée une bonne plateforme, ce n’est pas si important que les gens dansent bien ou pas, ce qui l’est, c’est qu’ils arrivent à créer une communauté. Et cela marche bien, souvent même le public rejoint les participants et réalise la performance avec eux. Je pense que le rôle de l’artiste est d’activer ce type de processus.

Marinella Senatore  Can one lead a good life in a bad life?, 2020 Photo collage on epson paper
70 x 50 cm
Courtesy Mazzoleni, London-Torino

Mon travail c’est l’énergie, l’énergie créée par le court-circuit entre différents éléments qui dialoguent dans un même lieu. 

Pour la crise du Covid, en mars 2020 je revenais de New York afin d’être à Rome pour être proche de ma famille et enseigner aussi à l’université, la NABA.

Honnêtement je pense que cela a été une des années les plus intenses de ma vie. 

D’abord j’ai été choquée par l’absence des artistes plasticiens; je veux dire que le monde de la mode et de la musique se sont largement mobilisés pour les plus démunis, les plasticiens rien ou pas grand chose. Donc comme en tant qu’artiste je refuse de ne pas travailler, nous avons activé en ligne la School of Narrative Dance. Cela a rencontré un grand succès auprès du public des prisons et de patients malades et handicapés qui se sentaient complètement seuls et abandonnés. On a donc fait des ateliers et des workshops en ligne qui n’étaient pas des substituts de participation réelle. En équipe avec des chorégraphes, nous avons réellement travaillé avec les corps, afin qu’ils puissent ressentir le mouvement. Si tu avais vu après comme les handicapés étaient beaux et épanouis. Pour moi l’art n’est pas une distraction pour gens aisés attendant d’aller à la prochaine foire. Un musée est en train de me demander d’écrire un protocole pour étendre cette expérience donc comme c’est en cours je ne peux pas encore tout détailler. Et puis parallèlement à cela, cette année j’ai travaillé à deux superbes collaborations une avec Dior et sa directrice artistique Maria Grazia Chiuri et une pour le Palazzo Strozzi à Florence.  Je crois que les gens ont et auront toujours besoin de beauté.

We Rise by Lifting Others. Installazione, di Marinella Senatore, per il Cortile di Palazzo Strozzi (photoOKNOstudio)

Beaucoup de personnes m’ont inspirées; pas uniquement du monde de l’art. Je pense d’abord à Jacques Rancière, à son livre Le Maître Ignorant qui m’a inspiré la création de la School of Narrative Dance, à Zygmund Bauman et son concept de société liquide. Tim Rollins et le K.O.S (Kids of Survival). Felix Gonzales-Torres parce qu’il parle à chacun en exprimant sa douleur et le sentiment de perte, de manière extrêmement poétique et en incluant la participation du spectateur à la réalisation de son oeuvre, (apporter des bonbons, traverser un rideau de perles), Bruce Nauman ou Michelangelo Pistoletto, dans ses oeuvres de théâtre de rue ou d’ateliers portes ouvertes. Oui l’Arte Povera avec aussi Giovanni Anselmo. Et puis aussi des références chez les maîtres anciens, ceux qui de par le pas de côté permettent d’avancer.

Marinella Senatore  Protest Bike Paris, 2016
Chopper bike, megaphones, sounds, flags, mixed media Variable dimensions
Courtesy Mazzoleni, London-Torino

A un jeune artiste je recommanderais de prendre l’art au sérieux, de se positionner dans la société comme être humain et comme artiste. Et je lui rappellerai que ce n’est pas juste pour s’amuser, mais que l’art peut aider et faire la différence dans la vie des gens.

Comme projets, en 2021 je devrais participer à la Biennale de Sao Paulo en travaillant avec des prisons et des prisonniers; et puis à la Biennale de Sonsbeek  aux Pays-Bas, la Biennale MOMENTUM 11 en Norvège et Bodies in Alliance (Belgique). Et en 2023 j’ai une grande installation prévue en Israël.

Interview réalisée le 26 Février par Valentine Meyer. De chaleureux remerciements à Marinella Senatore, Giuliana Setari fondatrice de la Dena Foundation, et Lucile Brun de la galerie Mazzoleni.
 Pour en savoir plus sur le travail de Marinella Senatore, voici son riche site personnel et celui de la galerie Mazzoleni qui la représente ainsi qu’une vidéo de 2min30 réalisée par la Peggy Guggenheim Collection.

Marinella Senatore

Marinella Senatore, art as energy for the choir.

“Becoming an artist came naturally. Very young I studied classical music and I drew.

Incorporating art into my studies was natural, I chose to explore the moving image and the cinema. I was a candidate for this great school of cinema in Rome which saw the greatest from Fellini to Godard, I was taken there and then afterwards I also went to train in Spain. In fact I realize that I have never stopped learning, studying. Of course by founding the School of Narrative Dance and now also as a teacher, I teach at the Alternative Art School at New York University, and at NABA in Rome and Milan. « 

After her first pieces inspired by the language of cinema and daily micro-narratives, Marinella Senatore since 2006 has focused on seeking public participation as a key protagonist of her work. The artist describes his role as that of an « activator ». She seeks to put into action an emotional exchange that moves from story to story. The story itself becomes an exchange where those who work learn something, which they take with them, with the memory of having been on the set.

With these public participation devices, the artist has recently created a series of projects, in Italy and abroad, which are structured as film productions, workshops, parades and photoshoots, the subject of which is the creative and collective process itself. To involve in an active dialogue a large number of people, groups and associations large or small, often outside the art system, this is the artist’s goal. Its projects always build new and sustainable communities, the aggregation of multiple and heterogeneous energies. »

Born in 1977 in Cava dei Tirreni, Marinella Senatore has received numerous awards including that of the Dena Foundation, and participated in countless participatory projects, at the invitation of prestigious biennials such as those in Venice, Lyon, São Paulo, Thessaloniki, Liverpool, Athens, Havana, Gothenburg, Cuenca, Bangkok and Manifesta 12.
Senatore’s work is represented in the collections of many international museums: Palazzo Grassi in Venice; Center Pompidou and Palais de Tokyo in Paris; Centro de Arte Dos de Mayo in Madrid; Schirn Kunsthalle in Frankfurt; Chicago Museum of Contemporary Art; Queens Museum and High Line in New York; Moderna Museet in Stockholm. Its most recent exhibitions and events are: I Say I, recently opened at the Galleria Nazionale d’Arte Moderna e Contemporanea in Rome; Protext! Quando il tessuto si fa manifesto (Centro Pecci, Prato); the personal exhibition Un corpo unico / Un cuerpo unico at the Istituto Italiano di Cultura, Madrid

“When I started in the 2000s, I felt the need to explore different ways of producing art. All my experiences, classical concert and cinema, were collective, I have always been drawn to the choir, maybe because at the beginning I was very shy. I very quickly felt the need to open up the process of creating art to as many people as possible and not just to the art world. Audiences were changing and demanding a more participatory art experience, which is increasingly true now and in the future. Forming and bringing groups together, engaging with them is a process that is currently accelerating with communities. I had this vision 20 years ago, although I do not exclude other forms of art, personally it is the one that suits me best. In my opinion, artists must be more active in society, assume their role as agents of emancipation and dissemination of art, this is a social responsibility, which goes beyond the art world.

You ask me to explain the difference with the Pussy Riots that I have collaborated with, the difference between me and activists. The big difference is art, the production of a cultural event and not just provocation. Even though I share with them subjects that are close to my heart such as social justice, I want to produce art in the cultural field. The Pussy Riots have different goals, they want to spread their opinions. And more generally, activists cause explosions, regardless of the consequences. I, in fact, pay attention to the consequences and my language is performance through dance, poetry, music, etc …

How do I go about organizing these performances of thousands of individuals?

Each work is designed in situ, that is to say specific to the place.

The first thing I do is map the territory and identify all the associations present, not just those devoted to artistic activities, but all those which are active, sports associations, retirees, those against domestic violence, etc …

We invite them all.

At the same time, we are launching an open call, distributed on flyers in the street, at school outlets, homeless people, in short we are trying to reach a large audience.

Then you have to organize the meetings, and the schedule of workshops / workshops according to the availability of each. I have to say that I ended up in the hospital twice (laughs), because sometimes I have to find a common and possible agenda for thousands of participants at a time.

Then, depending on the number of participants, you have to find the place to meet: museum, auditorium, stadium, school… Then begins the negotiation on the language and the chosen disciplines, and the workshops to learn them.

I always prefer to hire local people for the teachings.

I must say that the discussions are the most beautiful part of the process, people reveal their dreams and deep desires, and thus open their hearts, whatever their social class: from the illiterate to the bourgeois, it is really very strong.

I don’t impose my ideas on the participants and so there are months of long discussions, intense dialogues, what theme and what language to choose and learning it, but very little rehearsal of the show itself. The job is to bring together the people of a locality, to celebrate their dignity and to fluidify energies. In general, these are projects that last between 3 months (Cape Town in South Africa) and 6 months (Center Pompidou Paris). My collaborators are former participants, there are about twenty of them around the world. But each project has a maximum of 2 or 3 professionals for thousands of participants. And each time I ask myself the question of what I can bring them, how I can help them, what new skill they want to acquire. People in general are very active, they all come with one wish and one desire, and then help each other. They create a new sense of community that usually outlasts the show itself.

You ask me what has changed the most in my way of working. It’s been almost 20 years now since I created the School of Narrative Dance, and over 6 million people around the world have participated. I continue to learn a lot including how to handle difficult situations. The shy child that I used to be is no longer afraid of anything (laughs). I have worked in so many different countries with different languages ​​and cultures (note from Venice to Paris, from New York to Johannesburg, from São Paulo to Shenzhen, etc). Now I can say that people are happy with the experience and that we have been successful in building community across the world. I feel protected because it is the old participants who come to explain to the new ones. When I started, the curators asked me if it was art, now they all want to invite the School of Narrative Dance. And what makes sense to me is that it will last beyond me, that is my greatest desire. If I’ve created a good platform, it’s not so important that people dance well or not, what it is is that they get to create a community. And it works well, often even the audience joins the participants and performs the performance with them. I think the role of the artist is to activate this type of process.

My work is energy, the energy created by the short-circuit between different elements that dialogue in the same place.

For the Covid crisis, in March 2020 I was returning from New York to be in Rome to be close to my family and also to teach there at the university, NABA.

Honestly I think it has been one of the most intense years of my life.

At first I was shocked by the absence of the visual artists; I mean that the world of fashion and music have largely mobilized for the most disadvantaged, plastic surgeons nothing or not much. So since as an artist I refuse not to work, we have activated the School of Narrative Dance online. It was a big hit with the prison public and sick and disabled patients who felt completely alone and abandoned. So we did workshops and online workshops that were not substitutes for real participation. As a team with choreographers, we really worked with the bodies, so that they could feel the movement. If you had seen afterwards how beautiful and fulfilled the disabled were. For me, art is no distraction for wealthy people waiting to go to the next fair. A museum is asking me to write a protocol to extend this experience so as it is underway I cannot detail everything yet.

And then at the same time this year I worked on two beautiful collaborations one with Dior and its artistic director Maria Grazia Chiuri and one for Palazzo Strozzi. I believe that people have and always will need beauty.

Many people have inspired me; not just from the art world. I am thinking first of Jacques Rancière, of his book Le Maître Ignorant, which inspired me to create the School of Narrative Dance, of Zygmund Bauman and his concept of a liquid society. Tim Rollins and the K.O.S (Kids of Survival). Felix Gonzales-Torres because he speaks to everyone by expressing his pain and the feeling of loss, in an extremely poetic way and by including the participation of the spectator in the realization of his work, (bringing candies, crossing a curtain of pearls) , Bruce Nauman or Michelangelo Pistoletto, in his street theater works or open house workshops. Yes Arte Povera with also Giovanni Anselmo. And then also references to the old masters, those who by stepping aside allow us to move forward.

To a young artist I would recommend to take art seriously, to position yourself in society as a human being and as an artist. And I’ll remind him that it’s not just for fun, but that art can help and make a difference in people’s lives.

As projects, in 2021 I should participate in the Sao Paulo Biennale working with prisons and prisoners; and then at the Sonsbeek Biennale in the Netherlands, the MOMENTUM 11 Biennale in Norway and Bodies in Alliance (Belgium).

And in 2023 I have a large installation planned in Israel. »

Interview conducted on February 26 by Valentine Meyer. Warm thanks to Marinella Senatore, Giuliana Setari, founder of the Dena Foundation, and Lucile Brun of the Mazzoleni gallery.

To learn more about Marinella Senatore’s work, here is her personal website and that of the Mazzoleni gallery which represents her.

Contact

Marinella Senatore

Peter Martensen, peintre du blues de la condition humaine

« J’ai toujours peint ou dessiné. Quand j’ai décidé ce que je voulais faire dans la vie, je n’ai pas pu m’en écarter. J’ai fait pas mal de boulots différents, de postier à professeur pour gagner ma vie, et puis de manière assez soudaine, j’ai commencé à vendre. C’était dans les années 80, j’avais la trentaine. Oui j’ai étudié à  la Kunstakademie d’Odense et auprès de Dan Sterup-Hansen à l’Académie Royale des  Beaux Arts de Copenhague : j’y ai appris à dessiner et à peindre, mais aussi la gravure et l’impression.

Ma première oeuvre d’art ? Jusqu’à aujourd’hui je ne sais pas si ce que je fais est de l’art, et si un jour je serais satisfait. Je continue de chercher comme au commencement, mon but a toujours été de devenir un très grand artiste comme Picasso, Hockney, Whistler, Gerard Richter ou Vilhelm Hammershoi  …

The Studio 2020, huile sur toile 75 x 100 cm;

Quand j’étais étudiant, j’ai eu un choc en découvrant Bacon. On était dans les années 70 où la performance et l’art conceptuel étaient assez dominants. Et avec lui j’ai compris qu’il était encore possible de peindre la condition humaine d’une façon saisissante et sincère. Les humains sont comme des animaux avec une fine couche de civilisation, j’aimerais que cette couche soit plus importante, je suis un romantique. » (rires )

The Attention 2008, huile sur toile 24 x 38 cm.

Né en 1953 à Odense, au Danemark, Peter Martensen est un peintre de fiction, humaniste et provocateur. « Réalisme mental » est le nom employé par Peter Martensen pour décrire son œuvre où se matérialise un dialogue en roue libre entre inspirations concrètes, mondes intérieurs de l’auteur et émotions diverses qui le traversent. Dans son travail, il tend à se dégager de l’affect afin d’offrir au spectateur un espace de projection ouvert afin qu’il expérimente à son tour le grand laboratoire des interrogations existentielles. De nombreuses expositions personnelles lui ont été consacrées de Lucerne (CH) à New-York, et en France au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne. A Paris son travail est représenté par la galerie Maria Lund qui lui consacre une exposition « bla bla bleu » jusqu’au 27 mars 2021.

The Diary , 2020. Huile sur toile 30×25 cm

« Pour moi, l’art est le lieu des expérimentations, de la liberté, des nouvelles idées. En tant qu’êtres humains, nous avons besoin de quelqu’un qui prenne des risques pour nous ouvrir l’esprit, c’est l’artiste qui évite que nous nous endormions ou que nous ayons un comportement machinal et répétitif. Les artistes essaient d’avoir conscience de ce qui se passe dans le monde autour d’eux et de le transcrire de la manière la plus frappante et la moins prévisible possible. Dans mon cas avec sérieux et humour, je l’espère. Oui j’ai un niveau d’exigence très élevé concernant l’art.

Qui sont les hommes en chemise blanche dans mes tableaux ?

Je suis intuitif, je peins d’abord et ensuite j’analyse. Donc après-coup, je pourrais dire que ces personnages en blouse blanche sont un peu comme mon père, c’est-à-dire cet homme des années 50 qui travaille dans un bureau, et qui porte en quelque sorte l’uniforme de l’homme moyen. C’est aussi un motif. Car j’ai d’abord voulu faire des peintures abstraites, mais cela ne venait pas. Alors j’ai peint cet homme comme une figure abstraite en quelque sorte sans y mettre trop de sentiments. A partir de ce moment-là, un monde s’est ouvert à moi. Comme les enfants jouant à la poupée, cela a commencé à m’inspirer des histoires. J’essaie d’être le plus sincère possible, tout en veillant à préserver l’ambiguïté pour renforcer le mystère sinon je m’ennuie, et j’imagine que le spectateur aussi, le tableau n’est plus assez libre pour les diifférentes projections.

Pour New Sensation j’ai placé des hommes en chemise blanche dans le champ de la crise climatique, mais pas de manière trop romantique, ils pourraient être des scientifiques mais aussi bien vous ou moi.

“New Sensations” 100×130 cm, maleri af Peter Martensen. Foto: Henrik Petit

Pourquoi choisir le monochrome et passer du gris à l’indigo dans mes dernières peintures ?

Depuis de nombreuses années je travaille le monochrome, et le gris, cela vient peut-être de ce que j’habitais en ville à Copenhague. Et puis je suis venu vivre à la campagne, où je suis entouré de nature et de couleurs. Pour travailler le monochrome, vous avez besoin d’une couleur qui soit profonde, et qui ait une riche gamme de tons. L’indigo a cette vibration, cette sophistication; comparé à l’ultra-marine qui lui est plus joyeux, moins profond et avec qui il est difficile de créer un espace. 

Donc je commence par recouvrir toute la toile d’indigo qui est proche du noir, après le travail c’est d’enlever et d’apporter la lumière. C’est comme de pénétrer dans une salle obscure avec une lampe torche, et vous commencez petit à petit à voir ce qu’il y a là. A un certain stade, c’est aussi subconscient, cela va de mon oeil à ma main, mon esprit se détend, et je commence à voir des relations entre les formes et à composer l’espace de la peinture. J’aime les travaux qui parlent directement à chacun et l’interroge sans besoin d’explications et que chacun soit libre d’y projeter son histoire et son imaginaire.

L’indigo est le pivot de cette exposition à la galerie Maria Lund où j’ai invité mon grand ami le poète et le performeur Morten Søndergaard à participer, c’est la couleur de nos conversations, comme une vibration de violoncelle. (ndt A l’occasion de « bla bla bleu » Morten Søndergaard réédite – en bleu – sa Pharmacie des Mots, une collision entre les dix catégories grammaticales et les notices de médicaments. C’est avant tout la collision entre deux langages ou deux systèmes : la grammaire et la médecine.*)

Je pense que le Danemark est un bon endroit pour traverser la crise du Covid. On est une communauté de 5 millions de personnes, avec beaucoup de consensus et de créativité. Si seulement cette crise pouvait faire comprendre que le monde entier est synchronisé et qu’on est sur le même bateau et qu’on doit affronter tous ensemble le problème, c’est à dire la folie de la surproduction et des boulots stressants. Bien-sûr il va y avoir des faillites et des étudiants déprimés de ne pouvoir faire la fête et la situation est critique pour les familles les plus en difficulté, mais le gouvernement ici essaie de le prendre en compte et d’aider. Donc même si c’est facile à dire, cette crise pourrait nous faire prendre conscience que le fait de ralentir est aussi une bonne chose.

A un(e) jeune artiste, je conseillerai de garder sa capacité à être sensible au monde et en même temps d’être fort et de ne pas trop prêter attention à ce que les gens vont dire de son travail. C’est peut-être cliché, vous devez avoir confiance en vous et aller regarder de près le travail des grands artistes et essayer de comprendre ce qui les différencie des autres. L’art a ce pouvoir de vous tenir éveillé toute votre vie.

Oui malgré le contexte,  je continue d’avoir plusieurs beaux projets, bien-sûr celui de mon exposition « bla bla bleu » avec le performer et poète Morten Søndergaard à la galerie Maria Lund à Paris jusqu’au 27 Mars et plusieurs expositions de mes peintures au Danemark. Une commande pour le siège des fonds de pension danois AP pension, avec dix grandes peintures, ce qui je pense va me prendre une bonne année; et peut-être en novembre 2021 un mois en résidence à Rome avec le Corcolo Scandinavo, la précédente session 2020 ayant été annulée en ces temps complexes. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 28 Janvier; un chaleureux merci à Peter Martensen et Maria Lund et à Jessica Watson pour la traduction en anglais qui suit.

Pour en connaitre davantage sur le travail de Peter Martensen, voici le lien vers son site et celui de sa galerie parisienne.

Wetland 2013, huile sur toile

Peter Martensen, painter of the blues and human condition

Peter Martensen, painter of the blues and human condition

“I have always painted or drawn. When I decided what I wanted to do in life, I couldn’t leave it behind. I’ve had many different odd jobs, from postman to teacher in order to earn a living, and then rather suddenly, I started selling. It was in the eighties, I was in my thirties. Yes, I studied at the Kunstakademi of Odense and later with Dan Sterup-Hansen at the Royal Danish Academy of Fine Arts between 1971 and 1984: I learned drawing and painting, but also engraving and printing. 

My first work of art? To this day I still don’t know if what I do is art, if I will ever be satisfied with it.  I keep searching like in the beginning; my goal has always been to become a great artist like Picasso, Hockney, Whistler, Gerard Richter or Vilhelm Hammershøi…

When I was a student, I had a shock upon discovering Bacon. It was in the 1970s when performance and conceptual art were quite dominant. And with him I understood that it was still possible to paint the human condition in a striking and sincere way. Humans are like animals with a thin layer of civilization, I’d like this layer to be thicker, I am a romantic” (laughs)

Born in 1953 in Odense, Denmark, Peter Martensen is a painter of fiction, a humanist and a provocateur. “Mental realism” is the term he uses to describe his work, where an unbridled dialog materializes between concrete inspirations, the author’s interior worlds and diverse emotions. In his work, he tends to remove any affect to offer the spectator an open space for projection so they can also, in turn, experiment the ‘big laboratory’ of existential questioning. His work has been the object of many solo exhibitions from Lucerne (Switzerland) to New York, and in France at the Musée d’art moderne et contemporain in Saint-Etienne. In Paris, he is represented by the Galerie Maria Lund, who is hosting an exhibition of his work “bla bla blue” until March 27, 2021. 

« To me, art is the place for experimentations, freedom and new ideas. As human beings, we need someone to take risks and open our minds; the artist is the one who prevent us from falling asleep or having a repetitive and automatic behavior. Artists try to be aware of what is going on in the world around them and transcribe it in the most striking and least expected way possible. In my case, with seriousness and humor I hope. Yes, I have very high expectations when it comes to art. 

Dark Room, 2020. Huile sur toile 55 x 65 cm

Who are the men in white lab coats in my paintings?

I am intuitive, I paint first and then I analyze.  So looking back on it, I could say that these characters in white lab coats are somewhat like my father, meaning a man from the 1950s that works in an office, and wears the uniform of an average man. It’s also a motif. Because at first I wanted to do abstract paintings, but nothing came. So then I painted this man like an abstract figure in a way, without putting too much affect in it. From that point on, a world opened up before my eyes. Like children playing with dolls, it started inspiring stories. I try to be the most sincere possible, while still preserving the ambiguity to cultivate mystery. Otherwise I get bored and the spectator as well, I assume; the painting is no longer open enough to welcome different projections. 

For “New Sensations”, I placed the men in white lab coats in the context of the climate crisis, but not in an overly romantic manner, they could be scientists but also you or me. 

Why chose the monochrome to shift from grey to indigo in my latest paintings? 

For many years now, I have been working on the monochrome, and the grey probably comes from the fact that I lived inside the city of Copenhagen. And then I went to live in the countryside, where I am surrounded by nature and colors. To work on the monochrome, one needs a deep color that has a rich array of hues. Indigo possesses that vibration, that sophistication; compared to the ultramarine that is a more joyous, less deep color and with which it is harder to create a space. 

So I start by covering the entire canvas with indigo, which is close to black, and then the work consists in removing and bringing light. It’s like entering a dark room with a flashlight and gradually seeing what is in there. At some point, it’s also subconscious, it goes from my eye to my hand, my mind unwinds, and I start to see the relations between the shapes and compose the space of the painting. I like works that directly speak to each and everyone and question without explanations and in which everybody can feel free to project their story and imagination. 

Indigo is the pivotal point of this exhibition at the galerie Maria Lund where I invited my great friend, poet and performer Morten Søndergaard to participate. It is the color of our conversations, like the vibration of a cello (editor’s note: for “bla bla blue”, Morten Søndergaard is reediting – in blue – his Word pharmacy, a collision between ten grammatical categories and medication’s instructions. It is essentially the collision between two languages and systems: grammar and medicine).”

La promenade. Huile sur toile 65 x 55 cm

I think Denmark is a good place to go through the COVID crisis. We are a community of only 5 million people, with a strong consensus and creativity. If only this crisis could make people understand that the entire world is synchronized and that we are all in the same boat and must tackle the problems together, which is overproduction and very stressful jobs. Of course there will be bankruptcies and depressed students who cannot party and the situation is critical for precarious families, but here, the government is trying to take that into consideration and offer help. So, even if it’s easy to say, this crisis could make us realize that slowing down is also a good thing. 

To a young artist, I would advise to keep their ability to be sensitive to the world and in the same time be strong and not take what people will say about their work too seriously. It might be cliché, but you must be self-confident and really look at the work of great artists to try and understand what sets them apart. Art has the power of keeping you awake your entire life. 

Yes, despite the context, I still have several exciting projects, of course my exhibition “bla bla blue” with the performer and poet Morten Søndergaard at the galerie Maria Lund until March 27th and several exhibitions of my paintings in Denmark. A commission for the Danish headquarters for pension funds AP pension with ten large paintings, which might take me a good year to complete, and maybe in November 2021 a month of residency in Rome with the Corcolo Scandinavo; the 2020 session having been cancelled in this complicated context.”

Interview conducted by Valentine Meyer on January 28th 2021; a warm thank you to Peter Martensen and Maria Lund and Jessica Watson for the English translation. 

To find out more on Peter Martensen’s work, here is a link to his website and his Parisian gallery. 

Pilar Albarracin, courage, humour et performances.

« Je n’ai pas décidé de devenir artiste, c’est venu naturellement. J’ai commencé par des études de psychologie. Comme j’ai trouvé que j’étais trop emphatique, j’ai commencé les Beaux Arts et depuis lors tout s’est enchaîné très rapidement. De toutes façons, mon travail reste très psychologique, tous les matériaux sont possibles pour raconter une histoire, mais quand je peignais je trouvais cela trop simpliste, j’ai donc délaissé les matériaux traditionnels pour aller vers l’action et la performance. La première partie de mon travail a trait au corps, où j’expérimentais beaucoup avec le mien dans l’espace urbain, son effet sur les autres dans la cité. Après dans les années 90 j ai travaillé sur l’appropriation et le ready made. Et puis dans les années 2000, au retour d’un voyage en Irlande, j’ai commencé à réfléchir sur les questions de genres et d’identités culturelles à travers l’image de la « Flamenca ». Evidemment beaucoup de pièces dans mon travail ont trait à la place de la femme dans la cité. »

Née en 1968 à Séville, Pilar Albarracín est une artiste espagnole des plus reconnues. Elle détourne les clichés de la culture populaire andalouse (du flamenco aux rituels catholiques, de la tauromachie à l’art baroque) avec un humour corrosif, oscillant entre le burlesque et le tragique, pour mieux nous interroger sur le rôle attribué à la femme dans les sphères intimes, sociales et politiques. À travers ses mises en scène et performances où elle incarne à elle seule 1001 femmes, de la flamenca à la gardienne du foyer, l’artiste offre au spectateur une catharsis réjouissante, lui refusant la tentation de tomber dans les clichés forcément simplistes voulus par les politiques traditionalistes et machistes, populistes et fascistes, toujours promptes à vampiriser l’imaginaire collectif. Présent dans les plus grandes collections privées et publiques (du Musée d’art moderne de la Ville de Paris à la Fonction Louis Vuitton), son travail est représenté à Paris par la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois.

« Etre artiste selon moi c’est avoir un regard différent sur le monde. Réfléchir sur un sujet qui nous est commun, mais avec un positionnement différent. Après je travaille beaucoup en équipe avec des personnalités et des spécialités différentes.

Ainsi pour «  N’éteins pas mon feu, Laisse moi brûler », après avoir fait des recherches sur la Semaine Sainte à Seville, j’ai entre autres travaillé avec un architecte et aussi un spécialiste des bougies. (ndt l’artiste propose ici une relecture critique du poids des croyances et de la religion et retourne leur violence sur les corps pour prôner comme les féministes dans les années 1970, le droit au choix et à l’autodétermination.)

Arquitectura de esperanza (Architecture d’espérance)
2020
Bougies et structure métallique
210 x 170 x 80 cm

Pour les « Marmites enragées », cela renvoie à l’Histoire de la femme, de la mère et la grand-mère qui avec la seconde Guerre mondiale, ont eu un rôle essentiel dans l’économie de subsistance familiale. J’ai donc parlé de cela avec ces cocottes, et aussi de l’alimentation intellectuelle donnée par les femmes qui sont comme le cerveau qui mijote. Les cocottes sont à la fois la promesse d’avoir plus de temps libre pour les femmes et elle évoquent aussi l’utilisation en bombe artisanale pendant la guerre, les mouvements ou les revendications sociaux. C’est un peu tout cela ces marmites-vapeur qui sifflent l’Internationale.

Les Marmites enragées
2005 Bois, cocottes-minute, machines à fumée
166 x 440 x 155 cm

L’art est une question politique, tu peux lutter avec des mitraillettes ou avec ton travail d’artiste pour la liberté. J’ai été à Belgrade, un curateur m’avait montré les travaux d’étudiants sur la dictature, quand la liberté est revenue, la majorité d’entre eux a arrêté. Quand tu changes de période, certains mécanismes sont acceptés par tous et ton action est nulle.

Je continue de lutter pour les genres (homme, femme, trans, etc), avant je luttais pour l’égalité entre eux, maintenant pour la possibilité de choisir.

En la piel del otro 2018
Photographie couleur 225 x 150 cm Edition de 5 + 1 EA

La pandémie du COVID m’a beaucoup fait réfléchir, sur l’importance des contacts avec les gens, sur notre dépendance aux commerces, à la façon dont nous nous alimentons. 

Et je pense que la majorité des gens n’a pas la conscience de l’art au sens de la littérature, du cinéma, du théâtre etc …Une minorité s’y intéresse, même si, c’est ce qui donne à un pays son statut. 

Chaque jour, de nouvelles formes de contrôle sont inventées, et nous finissons par les accepter pour ne plus avoir à penser. Internet n’aide pas toujours à nous faire avancer vers une société plus humaine. J’aimerais que les gens réalisent l’importance des liens, des amis, de la famille, de la nature, du soleil, des plantes, que chacun mange mieux, et puisse profiter de son temps sur la planète.

Tu me demandes ce qui m’inspire. C’est la vie essentiellement, et les gens. J’aime aussi les écrits de Maria Zambrano et Walter Benjamin qui parlent philosophie politique et voient le monde dans toute son étendue mais par les petites choses du quotidien. J’adore ça. 

A un(e) jeune artiste, je recommanderais de garder tout le temps l’espérance, de ne pas perdre courage sinon c’est la mort.(rires)

Actuellement je vais bien, même si un peu stressée car j’ai beaucoup de projets, dont un qui me tient particulièrement à coeur : une exposition monographique prévue à l’occasion du festival Plataforma Galicia en mars 2021 au Centro Galego de Arte Contemporanea de Santiago de Compostela (CGAC), avec une publication, des activités parrallèles qui contextualiseront mon travail, et une performance collective pour clore l’évènement en juin prochain.

Enfin, le problème de la condition humaine c’est notre côté ambitieux, possessif. La religion et le capitalisme se sont emparés de cela afin de faire de nous des esclaves de notre condition. Mais il faut se battre et garder espoir !

Interview réalisée par Valentine Meyer le 23 décembre. Merci à Pilar Albarracin et Alexandra El-Zeky de la Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois où ses dernières photographies sont à découvrir jusqu’à la fin janvier 2021.

Pour en connaitre plus sur le travail de Pilar,

Voici le lien vers son site : http://www.pilaralbarracin.com/

et celui de sa galerie : https://www.galerie-vallois.com/artiste/pilar-albarracin/

Pilar Albarracin, courage, humor and performances.

“I didn’t decide to become an artist, it just came naturally. I started out studying psychology. As I found I was too emphatic, I started Fine Arts and since then everything has happened very quickly. Anyway, my work is still very psychological, all materials are possible to tell a story, but when I was painting I found it too simplistic, so I abandoned traditional materials to move towards action and performance. The first part of my work deals with the body, where I experimented a lot with mine in urban space, its effect on others in the city. Afterwards in the 90s I worked on appropriation and the ready-made. And then in the 2000s, after returning from a trip to Ireland, I started to think about Flamencas.

Obviously a lot of pieces in my work relate to the place of women in the city. « 

Born in 1968 in Seville, Pilar Albarracín is one of the most recognized Spanish artists. She diverts the clichés of popular Andalusian culture (from flamenco to Catholic rituals, from bullfighting to baroque art) with a corrosive humor, oscillating between burlesque and tragic, to better question us about the role attributed to women in the intimate, social and political spheres. Through her staging and performances in which she alone embodies 1001 women, from flamenca to the guardian of the foyer, the artist offers the spectator a joyful catharsis, refusing him the temptation to fall into the necessarily simplistic clichés wanted by the traditionalist and macho, populist and fascist policies, always quick to vampirize the collective imagination. Present in the largest private and public collections (from the Museum of Modern Art of the City of Paris to the Louis Vuitton Function), her work is represented in Paris by the Georges-Philippe and Nathalie Vallois gallery.

« Being an artist, according to me, is to have a different outlook on the world. Reflect on a subject that is common to us, but with a different positioning. Afterwards I work a lot in a team with different personalities and specialties. So for the installation « Don’t extinguish my fire, Let me burn », after researching on the Holy Week in Seville, I worked with an architect and also a candle specialist. (note : here the artist offers here a critical rereading of the weight of beliefs and religion and turns their violence on the body to advocate, like feminists in the 1970s, the right to choice and self-determination.)

For the « Enraged Marmites« , this refers to the story of the women, mother and grandmother who, with the Second World War, had an essential role in the family subsistence economy. So I talked about that with these casseroles, and also about the intellectual nourishment given by women who are like the simmering brain. The casseroles are both the promise of more free time for women and also evoke the use of homemade bombs during the war. It’s a bit of all these steamers that hiss the International.

Art is a political issue, you can fight with machine guns or with your work as an artist for freedom. I was in Belgrade, a curator had shown me the work of students on the dictatorship, when freedom returned, the majority of them quit. When you change the period, certain mechanisms are accepted by all and your effect is null.

I continue to fight for genders (man, woman, trans, etc.), before I fought for equality between them, now for the possibility of choosing.

The COVID pandemic has made me think a lot, about the importance of contact with people, our addiction to businesses, the way we eat.

And I think that the majority of people are not aware of art in the sense of literature, cinema, theater etc … A minority is interested in it, even if, that’s what gives a country its status.

Everything is more and more controlled by the internet in order not to be aware, not to think. I would also like people to realize the importance of connections, friends, family, nature, sun, plants, that everyone eats better, and can enjoy their time on the planet.

You ask me what inspires me. It’s mainly life, and people. I also like the writings of Maria Zambrano and Walter Benjamin who talk about political philosophy and see the world in all its extent but through the little things of everyday life. I love that.

To a young artist, I would recommend to keep hope all the time, not to lose heart or else he is dead. (Laughs)

Currently I am doing well, although a little stressed because I have a lot of projects, including one that is particularly close to my heart: a monographic exhibition scheduled for March 2021 at

Centro Galego de Arte Contemporanea de Santiago de Compostela, with a publication, conversations, and a collective performance scheduled for next June.

Ultimately, the problem with the human condition is our ambitious, possessive side. Religion and capitalism have taken hold of this in order to make us slaves to our condition. But we must fight and keep hope! « 

Interview conducted by Valentine Meyer on December 22. Thanks to Pilar Albarracin Alexandra El-Zeky and Galerie Georges-Philippe and Nathalie Vallois where some of her photographs are on display until the end of January 2021.

To learn more about Pilar’s work,

Here is the site the link to her website: http://www.pilaralbarracin.com/

and that of her gallery: https://www.galerie-vallois.com/artiste/pilar-albarracin/

Luke Heng, l’extension du domaine de la peinture.

« La décision de devenir artiste n’a pas été soudaine, mais s’est faite graduellement. J’ai toujours été intéressé par l’art, alors j’ai fait une école d’art, où l’on étudiait le graphisme et la communication donc des arts appliqués. C’est un de mes tuteurs qui m’a encouragé à aller vers les Beaux Arts, moi je savais combien c’était difficile d’être artiste et d’en vivre. Après mon diplôme j’ai eu la chance d’être invité à montrer mon travail, et les expositions se sont enchaînées les unes après les autres, ce qui m’a donné l’opportunité de developper ma pratique dans des espaces différents. Mon premier travail, je dirais après coup que c’est une peinture monochrome grise, j’avais 22 ans, j’essayais différentes choses pour trouver mon propre langage. En réalisant cette toile, je me suis dit, ça c’est moi (rires) et à partir de là j’ai pu developper ma position. »

Grey n°3, Luke Heng Oil on canvas

Né en 1987, Luke Heng est diplômé avec mention du Lassale College de Singapour (en partenariat avec le Goldsmith College de Londres).  A Paris, en 2014, il a participé au programme de résidences d’artistes de la Dena Foundation présidée par Giuliana Setari et soutenue par le National Council of Arts de Singapour.

Luke Heng a passé son enfance dans une herboristerie médicinale chinoise, et s‘est d’abord inspiré de cette pharmacologie traditionnelle, tant dans sa philosophie Ying-Yang de recherche d’harmonie, que pour ces procédés d’extraction de pigments qu’il compose lui même. Au départ, sa manière de peindre, est répétitive, il peut réaliser jusqu’à vingt couches pour un fond blanc, se rapprochant ainsi de mouvements rituels et méditatifs. Il expérimente les qualités purement formelles de la peinture et cherche à en repousser ses limites dans le contexte de vitesse des images du monde contemporain. Son travail a fait l’objet de plusieurs expositions dont notamment à la galerie Pearl Lam de Singapour ou à la galerie Isabelle Gounod à Paris.

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« Etre artiste, en ce qui me concerne, découle de mon intérêt pour la pratique et le sujet même de la peinture :  la lumière , la construction, son extension à la fois dans l’espace et dans le champ de la discussion. La définition de l’art, c’est tellement vaste ! Pour moi c’est de créer un lien avec les personnes à différents niveaux, de faire réfléchir, de montrer les choses sous un angle inhabituel. Et que l’art à travers le questionnement qu’il provoque, trouve un écho chez l’autre. Et puis comme avec les relations humaines, parfois ça marche de manière assez évidente ou immédiate, parfois cela demande plus de temps. (rires)

Dans l’ensemble de ma production, je travaille beaucoup les fonds, à essayer de contrôler la lumière, leur densité, leur degré de transparence ou d’opacité. Après je me suis intéressé aux lignes et aux espaces vides, à developper des techniques de réduction : comme réduire le fond pour exposer les lignes ? Combien de lignes pour un espace d’exposition donné ? Que ce soit pour les galeries Isabelle Gounod à Paris ou Peal Lam à Singapour, je suis toujours intéressé par l’architecture du lieu. Je réfléchis à comment trouver un équilibre, comment faire correspondre les peintures ou les objets sculptures et l’espace afin de parvenir à créer un rythme. 

Tu m’interroges sur ma manière de procéder, en fait je réalise des croquis très simples pour determiner la place des formes, c’est vraiment une des premières étapes dans mon travail.

Et si je suis bloqué dans le travail de peinture, je reviens au croquis, c’est dans cet aller-retour que je trouve un équilibre.

Actuellement je travaille sur le sujet des silhouettes et des ombres, c’est un peu plus figuratif et c’est certainement la conséquence de mon travail de recherche en master qui porte sur l’extension de la peinture dans l’espace, de la 2D vers la 3D. Concernant mes objets de métal il est davantage question du matériau, du design, et du process aussi car je peux les faire fabriquer. Alors que les peintures, je les réalise seul, et elles sont d’avantage dans l’émotion et la spiritualité.

Oui la crise du Covid 19 est très perturbante. Nous sommes confinés, et beaucoup d’expositions ici à Singapour sont annulées ou reportées. Cela dit, cela me permet de réévaluer ma pratique, de me recentrer sur ce qui m’intéresse et de voir comment je réponds.

Quand ce sera terminé, j’espère que les gens se souviendront de prendre le temps, de combien c’est bon aussi de ralentir et de passer plus de temps avec les proches et la famille.

J’en profite pour faire des recherches. Actuellement je lis les écrits de Derrida « la Vérité en Peinture » et son concept de parergon (ndt qui est le cadre ou l’encadrement, qui permet à  l’oeuvre de se déployer contre ce qui manque en elle).  Le travail de Robert Smithson m’inspire aussi, sur cette manière d’inclure dans sa reflexion, le hors-site et sa temporalité, le dedans et le dehors de la galerie ou de l’espace d’exposition. Et il y a aussi Katharina Gross et sa manière très extensive de considérer la peinture, et Jiro Takamatsu notamment pour ses peintures d’ombres. 

J’espère pouvoir mettre cela en pratique dans ma prochaine exposition où je suis invité à faire dialoguer mon travail sculptural et mes peintures. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 26 Novembre 2020.

Pour en savoir plus sur le travail de Luke Heng, voici deux liens :

Son site personnel : https://www.lukeheng.com/

Sa galerie parisienne : http://galerie-gounod.com/en/artistes/oeuvres/4757/luke-heng

Vue de l’exposition personnelle de Luke Heng, Royal Stanza, Galerie Isabelle Gounod, 2016.
Photographie : Rebecca Fanuele.

Luke Heng, the extension of the field of painting. (Whatever)

“The decision to become an artist was not sudden, it was a gradual one. I’ve always been interested in art, so I went to art school, where we studied graphic design and communication, therefore applied arts. It was one of my tutors who encouraged me to go to Fine Arts, I knew how difficult it was to be an artist and to make a living from it. After my diploma I was lucky enough to be invited to show my work, and the exhibitions followed one after the other, which gave me the opportunity to develop my practice in different spaces. My first job, I would say after the fact that it is a gray monochrome painting, I was 22 years old, I was trying different things to find my own language. By making this painting, I said to myself, this is me (laughs) and from there I was able to develop my position. « 

Born in 1987, Luke Heng graduated with honors from Lassale College, Singapore (in partnership with Goldsmith College, London). In Paris, in 2014, he participated in the artist residency program of the Dena Foundation chaired by Giuliana Setari and supported by Singapore National Council of the Arts.
Luke Heng spent his childhood in a Chinese herbal medicine, and was first inspired by this traditional pharmacology, both in his Ying-Yang philosophy of seeking harmony, and for these pigment extraction processes that he composes himself. Initially, his way of painting was repetitive, he could create up to twenty layers for a white fund, thus approaching ritual and meditative movements. He experiments with the purely formal qualities of painting and seeks to push its limits in the context of the speed of images of the contemporary world. His work has been the subject of several exhibitions, notably at the Pearl Lam gallery in Singapore or at the Isabelle Gounod gallery in Paris.

« Being an artist, as far as I’m concerned, stems from my interest in the practice and the very subject of painting: light, construction, its extension both in space and in the field of discussion. The definition of art is so vast! For me it is to bond with people at different levels, to make people think, to show things from an unusual angle. And that art, through the questioning it provokes, finds an echo in others. And then as with human relations, sometimes it works in a fairly obvious or immediate way, sometimes it takes more time. (laughs)

Throughout my production, I work a lot on funds, trying to control the light, their density, their degree of transparency or opacity. Then I got interested in lines and empty spaces, to develop reduction techniques: how di I reduce the layers to expose the lines? How many lines for a given exhibition space? Whether for the Isabelle Gounod galleries in Paris or Peal Lam in Singapore, I am always interested in the architecture of the place. I think about how to find a balance, how to match the paintings and the space in order to achieve a rhythm.
You wonder about my way of proceeding, in fact I make very simple sketches to determine the place of the shapes, this is really one of the first steps in my work.
And if I’m stuck in the paint job, I go back to the sketch, it’s in this back and forth that I find a balance.
Currently I am working on the subject of silhouettes and shadows, it is a little more figurative and it is certainly the consequence of my research work in master which concerns the extension of painting in space, of 2D towards 3D. Regarding my metal objects, it is more about the material, the design, and also the process because I can have them made. While the paintings, I do them alone, and they are more emotional and spiritual.

Yes, the Covid 19 crisis is very disturbing. We’re confined, and a lot of exhibitions here in Singapore are being canceled or postponed. That said, it allows me to re-evaluate my practice, refocus on what interests me and see how I respond.
When this is over, I hope people will remember to take the time, how good it is to slow down and spend more time with loved ones and family.
I take this opportunity to do some research. Currently I read the writings of Derrida « Truth in Painting » and his concept of parergon (ndt which is the frame or the framing, which allows the work to unfold against what is lacking in it). Robert Smithson’s work also inspires me, on this way of including in his reflection, the off-site and its temporality, the inside and the outside of the gallery or the exhibition space. And there is also Katharina Gross and her very extensive way of considering painting, and Jiro Takamatsu especially for his shadow paintings.
I hope to be able to put this into practice in my next exhibition where I am invited to make dialogue between my sculptural work and my paintings. « 

Interview by Valentine Meyer Novembre 26 2020.

To know more about Luke Heng’ s work, here are 2 links :

His website : https://www.lukeheng.com/

His parisean gallery : http://galerie-gounod.com/en/artistes/oeuvres/4757/luke-heng

Installation view of ‘Memento’ and ‘Non-Place, Luke Heng dec 2017


Mohamed Bourouissa, résiliences urbaines.

« J’ai toujours dessiné, j’étais mauvais à l’école, et le dessin m’aidait certainement à avoir une meilleure estime de moi. Je ne viens pas du milieu de l’art mais depuis le primaire j’ai toujours eu envie de continuer le dessin sans même savoir où cela pouvait me mener. J’ai commencé par faire une école pour devenir maquettiste, parallèlement je continuais à faire des petits boulots comme serveur dans la restauration. Puis j’ai été à la fac. C’est à partir de là que j’ai commencé à comprendre ce qu’était l’art et à me positionner comme artiste. A 25 ans je me rappelle très bien avoir voulu en faire mon métier. J’ai fait des rencontres qui ont été déterminantes, comme celle d’Emma Charlotte Gobry-Laurencin (ndt qui travaille actuellement comme directrice chez Kamel Mennour) qui m’a donné la confiance nécessaire pour me lancer dans un master. (ndt First written in french, english version is following bellow) »

Né en 1978 à Blida, Algérie, Mohamed Bourouissa vit et travaille à Genevilliers. Diplômé des Arts Décoratifs de Paris, et d’un troisième cycle à la Sorbonne, il se fait connaitre par une série de photographies « Périphéries » (2005-2009) sur les jeunes de la banlieue parisienne. Artiste éclectique il s’exprime d’abord par la photo et la vidéo mais aussi par les dessins, ou encore des installations performatives. Tous ces travaux sont le fruit d’une immersion au sein de réalités sociales. Son oeuvre est traversée par les thèmes des communautés et des territoires, de la circulation et de l’échange (des idées, des humains, des marchandises, du pouvoir et de la valeur), de l’Histoire des migrations et de la manière dont elle s’écrit, de la résilience. De nombreuses expositions personnelles lui ont été consacrées, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, au Centre Pompidou de Paris, à la Fondation Barnes, à Philadelphie, au Stedelijk Muséum à Amsterdam, au Basis à Francfort-sur-le-Main, au Bal à Paris, à la Haus der Kunst à Munich et au FRAC Franche-Comté à Besançon. Il a participé aux Biennales de Sharjah, La Havane, Lyon, Venise, Alger, Liverpool  Berlin et dernièrement à celle de Sydney en 2020. En 2018, il est nommé pour le Prix Marcel Duchamp. En 2020 il remporte le Prix de la Deutsche Börse Photography Foundation pour son exposition « Libre échange » en Arles.  A Paris, il est représenté par la galerie Kamel Mennour.

Mohamed Bourouissa 2006, Série « Périphérique » C-print 120 x 90 cm
© ADAGP Mohamed Bourouissa
Courtesy the artist, kamel mennour, Paris/London and Blum & Poe, Los Angeles/New York/Tokyo

« Il y a plusieurs étapes dans le processus de création d’une oeuvre : l’idée de travailler avec une communauté, la conception d’un protocole, l’expérience du travail collectif produite avec les participants et ensuite le travail de diffusion c’est à dire la traduction en un moment où il faut rendre lisible cette expérience dans un temps et un espace donnés, et parfois comme dans le cas de Temps Mort , la naissance d’une amitié (rires). Je reste d’ailleurs souvent lié avec les personnes et les communautés avec qui j’ai travaillé. 

Je n’aime pas donner de messages, c’est trop simpliste, je préfère créer des objets d’expérience. D’ailleurs l’expérience est plus intéressante si elle ne s’inscrit pas dans une forme pré-définie et qu’elle se construit en fonction du dialogue avec les communautés mais aussi avec la sensibilité des spectateurs. Je n’aurai pas la prétention de définir l’art, c’est très difficile. Je le vois comme un grand terrain de jeu, avec des règles et des protocoles. J’aime beaucoup une peinture du Caravage Les Tricheurs où l’on voit trois joueurs de cartes, dont deux tricheurs. Comment donner une forme ? Comment jouer et transgresser avec les règles ? Ce sont parmi les questions qui m’animent. Oui ou alors je vois l’art comme une grande usine abandonnée, un lieu ouvert avec sa propre histoire, et toi tu vas peut-être casser la vitre, pour inventer quelque chose d’autre. Comment m’inscrire dans l’Histoire de l’Art ? Ce serait comme reformater le logiciel car les données avec lesquels il fonctionnait ne lui correspondent plus.

Dans la série Nous sommes Halles,  j’ai voulu faire de la street photographie, à la manière d’un August Sander d’un Walker Evans, ou d’un Jamel Shabazz qui a photographié le Bronx dans les années 70-80. La série  Périphérie  est plus construite. (ndt  il a voulu dépasser les stéréotypes véhiculés par les mass-media et met en scène des jeunes de la banlieue parisienne en s’inspirant des grands classiques de la peinture)

Temps mort (ndt dont le titre est emprunté au rappeur Booba pour qui il a réalisé un clip) au départ ça devait être des photos prises par mon ami qui était en prison, selon un protocole donné. Finalement c’est le montage de petites vidéos faites selon mes instructions pendant neuf mois par les téléphones portables de deux détenus, dont mon ami, des fragments de leur quotidien carcéral, des corps contraints et d’un temps suspendu.

Pour Urban Rider,  au départ j’ai été frappé par une image de cow-boy noir, dont l’imaginaire collectif ne sait même pas qu’il a existé. De là, je suis parti rencontrer un cercle équestre de la banlieue de Philadelphie fréquentée par la communauté afro-américaine. Pendant un an, j’ai partagé le quotidien de ces cavaliers noirs  et on a organisé une journée du cheval, avec des artistes locaux on a crée des costumes pour la parade. De là sont nés la vidéo Horseday , une série de dessins et photos-sculptures sur des tôles de voitures.

Mohamed Bourouissa Sans Titre, 2013 C-print 160 x 111.5 cm

© ADAGP Mohamed Bourouissa

Photo. archives kamel mennour Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler, c’est que je m’intéresse de plus en plus au vivant, à l’environnement. C’est peut-être bateau à dire, mais je viens d’avoir un petit garçon et un basculement s’est opéré. En plus de cela, mes lectures ont changé : Boris Cyrulnik et son concept de résilience m’inspire beaucoup, plus que celui de résistance d’ailleurs. Cela m’a fait évoluer. Avant j’avais une intuition assez claire, maintenant j’arrive à conceptualiser la manière dont j’arrive à construire du dialogue avec les humains mais aussi avec un territoire, une architecture comme celle très particulière du Monoprix d’Arles et comment créer un espace commun.

En ce moment j’ai un projet spécifique qui part de la question : comment est-on dépossédés de nos corps ?

Horse Day 2015 , vidéo © ADAGP Mohamed Bourouissa Courtesy the artist, kamel mennour Paris/london

Actuellement je lis un livre de Frantz Fanon, les Ecrits sur l’aliénation et la liberté

J’ aime aussi lire Achille Membé, un des grands penseurs contemporains sur la localité et la globalité. 

Parmi les autres personnes qui m’inspirent, il y en a beaucoup (ndt il regarde ses livres). On a déjà parlé des photographes Jamel Shibbaz, August Sander, Jeff Wall. Je pourrais aussi citer Claire Tancons (ndt une des curatrices de la biennale de Sharjah), la philosophe Magali Bessone, les artistes Arthur Jaffa, Henry Taylor, Sammy Baloji, Steeve Mc Queen, Lygia Pape ou les dessins de l’artiste inuit Annie Pootoogook. Ce sont des constellations; je crée la mienne en fonction du contexte du moment.


Mohamed Bourouissa  Demain c’est loin 2017
Tirages argentiques couleur et noir et blanc sur plaques de métal, carrosserie, peinture, aérosol, vernis, couvertures et sangles
160 x 420 x 150 cm
© ADAGP Mohamed Bourouissa Courtesy the artist and kamel mennour Paris/London

Quand je fais des expositions avec des jeunes artistes, j’essaie de rendre lisible leurs intentions. Je leur conseille de faire confiance à leur intuition, de la développer et de la vérifier comme un scientifique.

De la crise du Covid 19, je crois qu’on ne va pas en retenir grand chose, même si la première et deuxième vagues sont comme des coups de massue. C’est la première fois que je perçois aussi clairement l’idée de globalisation.  Lors de la première vague, je revenais juste de Sydney où j’étais invité par Brook Andrew pour la Biennale. L’Australie était impactée comme la Chine ou la France.

C’est d’ailleurs ce dont parle ma dernière pièce Brutal Family roots (ndt installation réalisée pour la biennale de Sydney, et dernièrement exposée à Paris à la galerie Kamel Mennour) et mes acacias. Cet acacia que je prenais pour une plante locale à Blida en Algérie et du bassin méditerranéen vient en fait d’Australie. Voilà j’ai fait un parallèle entre la musique et cette plante curative, il s’agit de l’histoire des déracinements et de la globalisation aussi.

Vue de l’exposition · Exhibition view « Brutal Family Roots », kamel mennour (47 rue Saint-André-des-Arts), Paris, 2020
© Photo. archives kamel mennour, Paris/London
© ADAGP Mohamed Bourouissa.
Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Le fait d’être resté en France pendant le confinement, et de ne plus voyager, m’a fait connaitre mes voisins; je faisais moins attention avant. 

Cela m’a poussé à faire un projet sur mon propre territoire. Je vais être producteur d’un film au sein du quartier dans le cadre du Centre dramatique national, le T2G de Gennevilliers, ça devrait sortir l’été prochain.

Mon état d’esprit actuel est de trouver une économie de moyen dans la production, qu’il y ait moins de perte d’énergie et que l’on puisse réduire l’impact écologique. J’essaie de revenir à des formes de production plus minimales comme dans Temps Mort ou ce que j’ai pu faire pour la dernière Manifesta 13 à Marseille : 6 speakers placés dans l’espace prononcent juste un mot : « Hara » , qui est le son des guetteurs pour prévenir les dealers, c’est un cri d’alarme.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 6 octobre 2020.

Pour en savoir plus sur le travail de Mohamed Bourouissa, voici trois liens :

vers son dernier catalogue :https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5572

vers le clip de Booba :https://www.youtube.com/watch?v=dzeCCdBHJTc

vers sa galerie https://kamelmennour.com/artists/mohamed-bourouissa

Mohamed Bourouissa Vue de l’exposition Libre Echange 2019, Arles . Photo archives Valentine Meyer © ADAGP Mohamed Bourouissa.
Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Mohamed Bourouissa, urban resilience.

« I always drew, I was bad in school, and drawing certainly helped me to have higher self-esteem. I don’t come from an art background but since elementary school I have always wanted to continue drawing without even knowing where it could lead me. I started by going to school to become a model maker, at the same time I continued to do odd jobs as a restaurant waiter. Then I went to college. It was from there that I started to understand what art was and to position myself as an artist. At 25 I remember very well having wanted to make it my job. I have had some defining encounters, such as Emma Charlotte Gobry Laurencin (editor’s note who currently works as a director at Kamel Mennour) who gave me the confidence to embark on a master’s degree. « 

Born in 1978 in Blida, Algeria, Mohamed Bourouissa lives and works in Genevilliers. A graduate of Decorative Arts in Paris, and a third cycle at the Sorbonne, he became known through Periphery a series of photographs (2005-2009) on young people from the Parisian suburbs. An eclectic artist, he expresses himself equally well through photography, video, drawings, and even performative installations, but all of these works are the result of an immersion in social realities. His work is crossed by the themes of communities and territories, circulation and exchange (of ideas, humans, goods, power and value), the History of migrations and the way in which it is written, resilience. 

Numerous personal exhibitions have been devoted to him, at the Museum of Modern Art of the City of Paris, at the Center Pompidou in Paris, at the Barnes Foundation in Philadelphia, at the Stedelijk Muséum in Amsterdam, at the Basis in Frankfurt-sur-le- Main, at the Bal in Paris, at the Haus der Kunst in Munich and at the FRAC Franche-Comté in Besançon. He participated in the Biennials from Sharjah, Havana, Lyon, Venice, Algiers, Liverpool Berlin and most recently that of Sydney in 2020. In 2018, he was nominated for the Marcel Duchamp Prize. In 2020 he won the Deutsche Börse Photography Foundation Prize for the exhibition Free Trade in Arles. In Paris, he is represented by Kamel Mennour’s gallery.

“There are several stages in the process of creating a work: the idea of ​​working with a community, the design of a protocol, the experience of collective work produced with the participants and then the exhibition, which means the translation in a moment when you have to make this experience readable in a given time and space, and sometimes as in the case of Temps Mort, the birth of a friendship (laughs). I often stay connected with the people and communities with whom I have worked.

I don’t like giving messages, it’s too simplistic, I prefer to create objects of experience. Moreover, the experience is more interesting if it does not take place in a pre-defined form and if it is built according to the dialogue with the communities but also with the sensitivity of the spectators. I won’t pretend to define art, it’s very difficult. I see it as a big playground, with rules and protocols. I really like a painting by Caravaggio The Cheats in which we see three card players, two of whom are cheaters. How to give a shape? How to play and break the rules? These are among the questions that drive me. Yes or so I see art as a big abandoned factory, an open place with its own history, and you might break the glass, to invent something else. How do I register in the History of Art? It would be like reformatting software because the data it was working with no longer matches it.

In We Are Halles series, I wanted to do street photography, like August Sander and Walker Evans, or Jamel Shabazz who photographed the Bronx in the 1970s and 1980s. Periphery series is more constructed. (ndt he wanted to go beyond the stereotypes conveyed by the mass media and depicts young people from the Parisian suburbs, taking inspiration from the great classics of painting).

Temps mort (ndt whose title is borrowed from rapper Booba) initially it must have been photos taken by my friend who was in prison, according to a given protocol. Finally, it is the editing of short videos made according to my instructions during nine months by the cell phones of two inmates, including my friend, fragments of their prison daily life, of bodies constrained and a suspended time.

For Urban Rider, initially I was struck by an image of a black cowboy, which the collective imagination does not even know that he has existed. From there, I set off to meet an equestrian club in the suburbs of Philadelphia frequented by the African-American community. For a year, I shared the daily life of these black riders and we organized a horse day, with local artists we created costumes for the parade. From there was born the video Horse Day a series of drawings and photos of sculptures on the ends of cars.

What has changed the most in my way of working is that I am more and more interested in life, in the environment. It might be banal to say, but I just had a baby boy and a switch has happened. In addition to that, my readings have changed: Boris Cyrulnik and his concept of resilience inspires me a lot, more than that of resistance elsewhere. It made me evolve. Before, I had a fairly clear intuition, now I manage to conceptualize the way in which I manage to build dialogue with humans but also with a territory, an architecture like the very particular one of the Monoprix d’Arles and how to create a common space.

At the moment I have a specific project which starts with the question: how are we dispossessed of our bodies?

As in Temps Mort, weeds and borage always find an interstitial living space between two sidewalks, two territories.

At the moment I am reading a book by Frantz Fanon, The Writings on Alienation and Freedom.Otherwise I like those of Achille Membé, one of the great contemporary thinkers on locality and globality.

Among the other people who inspire me, there are many (he looks at his books). We have already talked about photographers Jamel Shibbaz, August Sander, Jeff Wall. I could also quote Claire Tancons (editor’s note one of the curators of the Sharjah Biennale, the philosopher Magali Bessone, the artists Arthur Jaffa, Henry Taylor, Sammy Baloji, Steeve Mc Queen, Lygia Pape or the drawings of the Inuit artist Annie Pootoogook. They are constellations; I create my own one according to the context of the moment.

When I do exhibitions with young artists, I try to make their intentions clear. I advise them to trust their intuition, develop it and verify it like a scientist.

From the Covid 19 crisis, I don’t think we are going to remember much, even if the first and second waves are like blows. This is the first time that I have seen the idea of ​​globalization so clearly. During the first wave, I had just returned from Sydney where I was invited by Brook Andrew for the Biennale. Australia was affected in the same way as China or France.

This is what my last piece Brutal Family roots is about (installation done for the Sydney Biennale, and most recently exhibited in Paris at the Kamel Mennour gallery) and my acacias. This acacia that I took for a local plant in Blida in Algeria and the Mediterranean basin actually comes from Australia. Here I drew a parallel between music and this healing plant, it is about the history of uprooting and globalization too. The fact of having remained in France during the confinement, and of no longer traveling, made me know my neighbors; I used to pay less attention before.

This prompted me to do a project on my own territory. I’m going to be a producer of a film in the neighborhood as part of the Center dramatique national, T2G de Gennevilliers, it should be released next summer.

My current state of mind is to find an economy of means in production, to have less energy loss and to reduce the ecological impact. Here I am trying to come back to more minimal forms of production like in Temps Mort or what I was able to do for the last Manifesta: 6 speakers placed in the space who pronounce just one word: « Hara », which is the sound of lookouts to warn the dealers, it’s a cry of alarm.

Interview conducted by Valentine Meyer, 6 of November 2020.

To learn more about Mohamed Bourouissa’s work, here are three links:

To his last catalogue : https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5572

To Booba’ clip :https://www.youtube.com/watch?v=dzeCCdBHJTc

To his french gallery : https://kamelmennour.com/artists/mohamed-bourouissa

Hayoun Kwon, liberté et réalité virtuelle.

Portrait Hayoun Kwon.

« Adolescente, j’étais passionnée par le dessin. La nuit je dessinais, souvent des personnages. Ma première oeuvre c’est quand j’ai dessiné Vénus, à ce moment-là j’ai découvert la gamme des bleus, la possibilité de la profondeur et de la lumière qu’ils apportent. J’étais très contente de ce dessin et de cette découverte. Au collège j’avais un professeur en Arts Plastiques qui m’a beaucoup encouragé, alors de manière naturelle j’ai voulu aller en école d’art après le lycée. Au début je voulais devenir peintre, au fur et à mesure à l’Ecole des Beaux Arts, j’ai découvert les autres médias : la vidéo, la performance, je me suis transformée petit à petit.

Le mot artiste était abstrait pour moi, à l’époque je ne savais pas ce que c’était; et aujourd’hui encore c’est surtout les autres qui me définissent comme tel. 

Si je devais définir les artistes, je dirais que ce sont des gens qui font des choses qui leur sont nécessaires, et qui doivent se questionner tout le temps, remettre en cause et éviter de se répéter. Il y a donc une prise de risque et c’est de cette tension avec la nécessité que naît l’art. »

L’Oiseleuse, 2015

Hayoun Kwon, née à Séoul en 1981, est une artiste multimédia et réalisatrice de documentaires et d’animations en réalité virtuelle (VR). Diplômée du Fresnoy – Studio national des arts contemporains en 2011, elle vit et travaille en France et en Corée. Ses films Village Model (2014) et 489 Years (2016) ont reçu plusieurs prix et ont été présentés dans de nombreux festivals dont Ars Electronica en 2018, au Doc Fortnight au MOMA en 2017, au Cinéma du Réel du Centre Pompidou (2014). Elle a reçu le prix Découverte des amis du Palais de Tokyo en 2015 et y a présenté l’Oiseleuse. Connue pour son travail de réflexion sur l’identité et les frontières, elle s’est concentrée plus spécifiquement sur la construction de la mémoire historique et individuelle et leur rapport ambivalent à la réalité et à la fiction. Elle aborde aussi des réalités violentes comme la division géopolitique de la Corée, en leur donnant à la fois des dimensions humaine et mythique souvent absentes de ces sujets sensibles afin que chacun, même étranger à la situation, une fois immergé dans son univers en VR, puisse s’en emparer. Sa dernière et  merveilleuse réalisation Peach Garden est un voyage sensoriel en VR. il était présenté au 104 et devait l’être jusqu’au 17 Novembre. A Paris, elle répresentée par la galerie Sator.

489 Years, 2016

« Ce qui m’anime ? Il n’y a pas de règles . Au contraire. Cela peut naître d’une rencontre, de ce que j’ai pu voir, et qui me laisse une impression tellement forte que son emprise ne me quitte plus. 

Par exemple avec L’Oiseleuse ( Exposé au Prix des Amis du Palais de Tokyo 2015), j’ai voulu rendre hommage à mon professeur de dessin qui m’a toujours donné de bons conseils. J’ai réinterprété une histoire qu’il m’avait racontée afin de la partager. Créer une histoire, que ce soit avec un livre ou un film ou en animation, c’est créer une zone qui soit commune entre celui qui raconte et celui qui écoute, de partager un vécu avec les autres.

C’est ce que j’ai fait aussi pour 489 years. j’ai crée un paysage de la DMZ à partir d’un récit (ndt, DMZ : zone démilitarisée entre la Corée du Nord et du Sud, connue pour être un des endroits les plus militarisés et dangereux au monde, parmi les plus interdits d’accès au public). Je me suis basée sur ce qu’en m’en a raconté un ex-soldat. J’ai été touchée par sa vision contrastée d’un lieu extrêmement dangereux mais aussi avec des paysages qu’il trouvait sublimes. A partir de là j’ai utilisé l’animation comme médium pour reconstruire un espace qui joue aussi sur la fiction et le fantasme d’un territoire interdit, une zone frontière où j’invite chacun à ressentir l’ intense anxiété et la beauté.

Peach Garden , 2020 (Cave)

Pour ma dernière réalisation Peach Garden, (ndt Le Jardin des Pêchers ), c’est l’histoire d’un prince qui a rêvé sortir de son palais afin de se promener toute la nuit dans le jardin. Il raconte son rêve à son peintre fétiche qui impressionné par ce récit l’a interprété pour en faire une oeuvre. Cela a donné Rêve de voyage au pays des pêchers en fleurs, réalisée au XVème siècle par  An Gyon qui est une peinture très connue en Corée. Cela pose aussi les questions qui m’animent :  Comment retranscrire une émotion vécue par un autre ? Comment retranscrire une représentation onirique de l’espace qui par définition n’existe pas ?

Peach Garden, 2020, (Forest)

J’ai voulu inviter le spectateur à errer librement, à être simplement présent dans cet espace. Au début j’avais prévu un espace de 30 mètres sur 15, grand comme un terrain de foot. Pour le 104, j’ai du faire une mini-version de 10m x 10m . Voilà je voulais que l’on puisse marcher;  car la marche c’est à la fois un geste fondamental et poétique, laisser le temps à chacun de découvrir et de créer son dialogue avec cet environnement en VR conçu en 4 paysages, avec un vortex pour changer d’univers. A la base il n’y avait pas de limite de temps.

Peach Garden, 2020.(Field)

Oui je souhaite laisser à chacun le maximum de liberté, c’est le mot clé pour Peach Garden.

Pour matérialiser visuellement une idée, je commence par écrire un texte, une description de ce que je souhaite voir, et dans quel ordre d’apparition. A partir de là j’essaie d’évaluer la taille réelle de l’espace qu’il va me falloir dans la vraie vie. C’est très empirique. Après nous passons à la modélisation en 3D, d’abord sur l’ordinateur. Après il faut la passer dans le casque et vérifier qu’on a rien perdu en route. Ensuite viennent la musique et l’invention d’une solution graphique afin d’éviter que les différentes personnes qui vont déambuler en même temps avec le casque sur les yeux, ne se rentrent dedans. Et puis des tests de couleurs de durée, jusqu’au dernier jour il y a de nombreux allers-retours. C’est assez laborieux, et par exemple, pour Peach Garden, cela représente 9 mois de travail.

Ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler, ce sont les collaborations. En école d’art je faisais un maximum de choses, seule; maintenant c’est le contraire et cela m’enrichit beaucoup. Car les réactions des collaborateurs sont déjà celles d’un premier public, donc un regard extérieur qui n’a pas les mêmes évidences que moi et qui pose beaucoup de questions. Cela m’aide à concrétiser l’idée beaucoup plus rapidement même si affronter plus tôt le regard de l’autre est aussi plus difficile. Mais c’est le début de la maturité. (rires). 

Quels sont les autres artistes qui m’inspirent ? 

Etudiante j’ai découvert les travaux de Chantal Ackerman, dont j’aime les décisions radicales dans ses cadrages et montages, les films d’Agnès Varda qui sont très humains et où elle arrive à se mettre en scène de manière si naturelle sans fausse pudeur. J’aime beaucoup aussi Bruno Dumont, les animations expérimentales de Norman Mc Laren, et les films de Maya Deren pour leurs dimensions oniriques et surréalistes.

Peach Garden 2020 (Mountain)

A un jeune artiste, si je suis 100% honnête, je dirais que c’est dur et qu’il faut être prêt à beaucoup d’épreuves. On le sait de toutes façons, seulement 1% des diplômés des écoles d’art vivront de leur art. Pour moi c’est un combat permanent car par exemple, pour Peach Garden, je ne réponds pas à une commande, je le fais pour moi, il faut en vouloir pour mener le projet jusqu’au bout. C’est difficile économiquement, il faut trouver les financements, faire des compromis entre l’artiste, l’institution et le temps à y consacrer. 

Dans mon parcours, ce qui a été déterminant pour moi, c’est l’école du Fresnoy, j’y ai beaucoup appris avec mes aînés. Et puis ça m’a donné les contacts que je n’avais pas, avec les collectionneurs, les galeries etc, c’est mon premier réseau professionnel.

Pour la Covid 19, on ne sait pas encore ce que c’est, et pourtant cela remet en question toutes nos habitudes, notamment celles de consommation. Cela nous oblige à réexaminer chaque habitude, chaque coin de la maison, surtout si elle est petite, chaque geste, à devenir plus attentif en quelque sorte, avec nos familles aussi. C’est un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur. Et c’est aussi est une forte alerte générale sur nos fragilités, avec la terre , l’environnement, les gens qui nous entourent et cela nous oblige à réfléchir sur ce qui est réellement important et précieux pour nous. Bref cela n’apporte pas que du négatif, cela peut nous faire grandir.

En Corée ils sont très paranoïaques et collectivement beaucoup plus dociles à l’ordre donné et au respect des consignes sanitaires. Alors leur niveau d’alerte a fortement diminué, et là les musées et les salles de spectacle commencent à réouvrir, ils ont quelques mois d’avance sur l’Europe.

Actuellement je travaille à un beau projet, une exposition personnelle au Musée d’art contemporain de Séoul. Si jusqu’ici j’ai beaucoup travaillé sur des installations virtuelles en 3D sans matérialité, j’aimerais ramener du réel dans ce projet virtuel en le conjuguant avec de la danse et/ou de la performance. C’est ce à quoi je rêve. 

Interview réalisée par Valentine Meyer, le 28 Octobre par téléphone.

Pour visualiser un extrait de 489 Years, voici un lien :

Hayoun Kwon, freedom and virtual reality.

« As a teenager, I was passionate about drawing. At night I was drawing, often characters. My first work was when I drew Venus, at that time I discovered the range of blues, the possibility of the depth and the light that they bring. I was very happy with this drawing and this discovery. In college I had a professor of Fine Arts who encouraged me a lot, so naturally I wanted to go to art school after high school. At the beginning I wanted to become a painter, gradually at the Ecole des Beaux Arts, I discovered other media: video, performance, I gradually changed.

The word artist was abstract to me, at the time I didn’t know what it was; and even today it is mostly others who define me as such.

If I had to define artists, I would say that they are people who do things that are necessary for them, and who must question themselves all the time, and avoid repeating themselves. There is therefore a risk-taking and it is from this tension with the necessity that art is born. « 

Hayoun Kwon, born in Seoul in 1981, is a multimedia artist and director of documentaries and virtual reality (VR) animation. Graduated from Le Fresnoy – National Studio of Contemporary Arts in 2011, she lives and works in France and Korea. His films Village Model (2014) and 489 Years (2016) have received several awards and have been presented in numerous festivals including Ars Electronica in 2018, at Doc Fortnight at MOMA in 2017, at the Cinéma du Réel at the Center Pompidou (2014) . She received the Discovery Prize of the Friends of the Palais de Tokyo in 2015 and presented the Lady Bird there. Known for her work reflecting on identity and borders, she has focused more specifically on the construction of historical and individual memory and their ambivalent relationship to reality and fiction. It also addresses violent realities such as the geopolitical division of Korea, giving them both human and mythical dimensions often absent from these sensitive subjects so that everyone, even a stranger to the situation, once immersed in his universe in VR, can take it. His latest and wonderful achievement Peach Garden is a sensory journey in VR. it was presented at 104 and was to be presented until November 17th.

« What drives me? There are no rules. On the contrary. It can come from an encounter, from what I have seen, and which leaves such a strong impression on me that its hold never leaves me.
For example with Lady Bird (Exhibited at the Prix des Amis du Palais de Tokyo 2015), I wanted to pay tribute to my drawing teacher who always gave me good advice. I reinterpreted a story he told me in order to share it. Creating a story, whether with a book or a film or in animation, is to create an area that is common between the one who tells and the one who listens, to share an experience with others.
This is what I did also for 489 years: I created a landscape of the DMZ from a narrative (note, DMZ: demilitarized zone between North and South Korea, known to be one of the most militarized and dangerous places in the world, among the most closed to the public). I was based on what one ex-soldier told me about it. I was touched by his contrasting vision of an extremely dangerous place but also with landscapes that he found sublime. From there I used animation as a medium to reconstruct a space that also plays on the fiction and fantasy of a forbidden territory, a border area where I invite everyone to feel the intense anxiety and beauty.

For my latest achievement Peach Garden, it’s the story of a prince who dreamed of stepping out of his palace in order to wander the garden all night. He tells his dream to his favorite painter who, impressed by this story, interpreted it to make a work of it. This gave Dream Journey to the blooming peach land , painted in the 15th century by An Gyon which is a very famous artwork in Korea. This also poses the questions that drive me: How to transcribe an emotion experienced by another? How to transcribe a dreamlike representation of space which by definition does not exist?

I wanted to invite the viewer to roam freely, to simply be present in this space. At the beginning I had planned a space of 30 by 15 meters, the size of a football field. For the 104, I had to make a 10m x 10m mini version. Here I wanted us to be able to walk; because walking is both a fundamental and poetic gesture, giving everyone time to discover and create their dialogue with this VR environment designed in 4 landscapes, with a vortex to change the universe. Basically there was no time limit.
Yes I want to give everyone as much freedom as possible, that’s the key word for Peach Garden.

To visually materialize an idea, I start by writing a text, a description of what I want to see, and in what order of appearance. From there I’m trying to gauge the actual size of space I’m going to need in real life. It’s very empirical. Then we move on to 3D modeling, first on the computer. Then you have to put it through the helmet and check that nothing has been lost on the way. Then come the music and the invention of a graphic solution to prevent several people who will be walking at the same time from bumping into each other with the headphones over their eyes. And then color tests, duration, until the last day there are many back and forths. It’s quite laborious, and for example, for Peach Garden, it represents 9 months of work.
What has changed the most in my way of working are the collaborations. In art school I did as many things as possible, alone; now it’s the opposite and it enriches me a lot. Because the reactions of collaborators are already those of a first audience, so an outside perspective that does not have the same evidence as me and that asks a lot of questions. It helps me bring the idea to fruition much faster, although it is also harder to face the gaze of others earlier. But this is the beginning of maturity (laughs).

What other artists inspire me?
As a student, I discovered the work of Chantal Ackerman, whose radical decisions in her framing and editing decisions I like, Agnès Varda’s films which are very human and where she manages to stage herself so naturally. without false modesty. I also really like Bruno Dumont, the experimental animations of Norman Mc Laren, and the films of Maya Deren for their dreamlike and surreal dimensions.

To a young artist, if I’m 100% honest, I would say it’s tough and you have to be prepared for a lot of things. We know anyway, only 1% of art school graduates will make a living from their art. For me it’s a constant struggle because for example, for Peach Garden, I don’t answer an open-call or a brief, I do it for myself, you have to be angry to see the project through to the end. It is difficult economically, you have to find the funding, make compromises between the artist, the institution and the time to devote to it.
In my career, what was decisive for me was the Fresnoy school, I learned a lot there with my elders. And then it gave me the contacts that I didn’t have, with collectors, galleries, etc., this is my first professional network.

For Covid 19, we do not yet know what it is and yet it calls into question all our habits, especially those of consumption. It forces us to re-examine every habit, every corner of the house, especially if it’s small, every gesture, to become more attentive in some way, with our families too. It is a movement from the outside to the inside. And it is also a strong general alert on our fragilities, with the land, the environment, the people around us and it forces us to reflect on what is really important and precious to us. In short, it doesn’t just bring the negative, it can make us grow.
In Korea they are very paranoid and collectively much more docile to the order given and to the respect of sanitary instructions. So their alert level has dropped sharply, and here the museums and theaters are starting to reopen, they are a few months ahead of Europe.

Currently I am working on a beautiful project, a solo exhibition at the Seoul Museum of Contemporary Art. If so far I have worked a lot on virtual 3D installations without materiality, I would like to bring reality back into this virtual project by combining it with dance and / or performance. This is what I dream of.

Interview by Valentine Meyer, on October 28 by telephone.
To view an excerpt of 489 Years, here is a link :

Clément Bagot, la densité du dessin

« J’ai réalisé vers 25 ans que je voulais me consacrer au dessin. Ce n’est pas pendant mes études, j’ai fait des études d’arts appliqués, avec une spécialisation en accessoires de mode. A ce moment là j’étais attiré par le monde du cinéma. A 20 ans, j’ai travaillé 3 ans chez Jean-Paul Gautier, avec la styliste accessoires. Je m’entendais bien avec eux, mais je suis parti pour travailler pour des décors de cinéma, en parallèle je continuais à pratiquer le dessin. J’ai toujours dessiné. Progressivement j’ai basculé dans cette activité à plein temps; j’ai compris que c’est dans le dessin que je me réalisais le mieux, que j’allais le plus loin dans ma recherche. Cela n’a pas été facile, cela s’est fait grâce à plusieurs résidences, notamment celle de la Source, l’association fondée par l’artiste Gérard Garouste où j’ai été accepté en résidence pendant 6 mois. Cela a déclenché beaucoup de choses. J’y ai travaillé avec des enfants en grande difficulté, cela m’a obligé à m’ouvrir aux autres. J’ai pu aussi y exposer mes dessins. Les collectionneurs Florence et Daniel Guerlain en ont aimé un et m’ont encouragé à déposer un dossier à « Premier Regard ». Le comité artistique m’a choisi et j’ai pu réaliser une première exposition personnelle en 2007. »

Né en 1972 Clément Bagot vit et travaille à Montreuil. Pour qui sait prendre le temps, Clément Bagot nous emporte en voyage dans d’autres mondes, à la croisée du fantastique, du micro-cellulaire et du macro-topographique. Il trouble nos rapports d’échelle et nos repères afin de provoquer notre imaginaire. Ses traits d’une finesse arachnéenne envahissent la page, car il est avant tout dessinateur, obsessionnellement.

« Je ne peux pas définir l’art, c’est tellement vaste, il y a différents champs, la création, le politique, le social… Ce qui m’intéresse le plus, c’est la singularité de l’univers de chaque artiste. Même si tu peux le rattacher à une époque, à un mouvement, j’aime que tu puisses appréhender son travail, sans avoir une connaissance empirique du contexte socio-politique. Je pense par exemple à Piranèse, Jérôme Bosch ou les gravures  de Goya comme « Les Songes »  et plus récemment à Gordon Matta-Clark et ses photos d’immeubles découpés : il était à la fois engagé socialement et avec un travail plastique singulier. C’est un regard qu’il nous offre, un pas de coté pour voir le monde. Piranèse retranscrit par ses dessins, une certaine captation de son époque, mais ce n’est jamais une reproduction, c’est un regard, une proposition d’un nouveau monde en soi, avec ses ruines c’est à la fois romantique et fantastique. Il va à l’extrême avec ses prisons, espaces sous-terrains, complexes et vastes, avec chaînes et cachots. Autre extrême : ses villes fantastiques où les différents styles s’empilent avec un jeu d’échelle vertigineux. Il va prendre appui sur la réalité pour proposer un autre monde, à travers son regard, son geste, son cadrage.

Avec mes dessins, ce qui m’intéresse beaucoup c’est être à la frontière de différents domaines, organique, minéral, végétal, topographique. Avec le temps, j’ai développé tous un tas de « textures » différentes, en dessinant je les mets en relation les unes avec les autres, des zones de transition se côtoient sans idée pré-conçue. J’ai plusieurs familles de dessins, les grands sur fond blanc qui sont ceux par quoi j’ai commencé.

Alors après j’ai eu envie d’inverser le processus, de dessiner sur des papiers colorés avec une encre blanche, c’est une manière de continuer le dessin en expérimentant quelques chose de nouveau, une sorte de dessin radiographique, ou comme avec le tirage argentique, quand les photographes regardent le négatif en miniature sur une table lumineuse. Les encres blanches sur papier mi-teinte, c’est une tentative de proposer un dessin en négatif.

Pour Ovum et les tripodes, ce sont des sculptures en bois et en carton avec des micro-architectures à l’intérieur. Espèces de météorites en suspension, elles renvoient à un univers de fiction, des architectures futuristes, au cinéma fantastique. Pour les tripodes , j’ai remis des sculptures à l’intérieur, comme dans mes grands dessins dans lesquels tu peux t’immerger et comme ils sont très denses, très serrés dans l’écriture, tu peux ensuite te rapprocher et choisir de zoomer pour voir les détails. Le travail sur les différents échelles macro et micro est récurrent dans mon travail.

Les dessins grands formats (par exemple de 190 cm x 140 cm) sont très construits comme des rhizomes, des volutes, des lignes, et puis si tu vas dans le détail tu découvres autre chose, comme pour les sculptures à travers les ouvertures ou les installations in situ qui sont aussi des environnements denses.

Tu m’interroges sur la réalité virtuelle ou la réalité augmentée. Oui le numérique m’intéresse mais je ne l’utilise pas encore, je reste dans la matière où j’ai encore beaucoup de choses à développer.

Pendant la pandémie, je continue de travailler mais ce n’est pas agréable, il y a trop de contraintes; je ne crois pas au mythe de l’artiste qui s’enferme et qui est heureux. Même si on a la chance de pouvoir s’exprimer à travers un medium, moi j’ai besoin d’interactions, d’aller voir des expositions, de voir les gens, de marcher et de voir la lumière à n’importe quel moment. Le Covid c’est la pointe de l’iceberg, le résultat du fonctionnement d’une société qui ne va plus. Oui en tant que citoyen je suis inquiet pour l’avenir, face à l’inertie du politique et des sociétés riches.

Tu me demandes quels conseils donner à un-e jeune artiste. Je lui conseillerai de passer du temps, à chercher, à expérimenter, de ne pas être pressé. Ce qui fait une oeuvre, c’est la trajectoire dans le temps, je crois en la durée. On est dans une société qui va hyper vite avec un flot incessant d’images. Le travail artistique c’est l’engagement de toute une vie, il faut aller chercher dans le fond, dans la vase, et pas seulement caresser la surface de l’eau translucide. Construire en étayant, sinon cela va s’écrouler, je ne crois pas à l’instantané, j’aime les travaux qui tiennent dans le temps avec une colonne vertébrale.

Quand à mes projets, j’ai envie de retourner au dessin, car depuis deux ans, j’ai beaucoup travaillé en 3D, des architectures, des sculptures. Et de continuer la sculpture mais à une échelle plus intime, de revenir à la source de mon travail qui est le dessin et que j’avais mis un peu de côté depuis 2 ans. Actuellement mon travail est présentée à 24 Beaubourg dans les cadre d’une exposition de groupe pour les 5 ans de la résidence Saint-Ange fondée par Colette Tornier. (jusqu’au 25 Octobre tlj de 12h à 19h) En février 2021, la Médiathèque de Vincennes a choisi de me donner une carte blanche, j’ai envie de travailler sur des choses plus modestes, des dessins. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 16 Octobre à Paris.

Pour en connaitre davantage sur le travail de Clément Bagot voici un lien vers son site :

http://www.clementbagot.net/sculptures/qnefoyo04u6rdb9nri8mzee1jtrsi5