Mohamed Bourouissa, résiliences urbaines.

« J’ai toujours dessiné, j’étais mauvais à l’école, et le dessin m’aidait certainement à avoir une meilleure estime de moi. Je ne viens pas du milieu de l’art mais depuis le primaire j’ai toujours eu envie de continuer le dessin sans même savoir où cela pouvait me mener. J’ai commencé par faire une école pour devenir maquettiste, parallèlement je continuais à faire des petits boulots comme serveur dans la restauration. Puis j’ai été à la fac. C’est à partir de là que j’ai commencé à comprendre ce qu’était l’art et à me positionner comme artiste. A 25 ans je me rappelle très bien avoir voulu en faire mon métier. J’ai fait des rencontres qui ont été déterminantes, comme celle d’Emma Charlotte Gobry-Laurencin (ndt qui travaille actuellement comme directrice chez Kamel Mennour) qui m’a donné la confiance nécessaire pour me lancer dans un master. (ndt First written in french, english version is following bellow) »

Né en 1978 à Blida, Algérie, Mohamed Bourouissa vit et travaille à Genevilliers. Diplômé des Arts Décoratifs de Paris, et d’un troisième cycle à la Sorbonne, il se fait connaitre par une série de photographies « Périphéries » (2005-2009) sur les jeunes de la banlieue parisienne. Artiste éclectique il s’exprime d’abord par la photo et la vidéo mais aussi par les dessins, ou encore des installations performatives. Tous ces travaux sont le fruit d’une immersion au sein de réalités sociales. Son oeuvre est traversée par les thèmes des communautés et des territoires, de la circulation et de l’échange (des idées, des humains, des marchandises, du pouvoir et de la valeur), de l’Histoire des migrations et de la manière dont elle s’écrit, de la résilience. De nombreuses expositions personnelles lui ont été consacrées, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, au Centre Pompidou de Paris, à la Fondation Barnes, à Philadelphie, au Stedelijk Muséum à Amsterdam, au Basis à Francfort-sur-le-Main, au Bal à Paris, à la Haus der Kunst à Munich et au FRAC Franche-Comté à Besançon. Il a participé aux Biennales de Sharjah, La Havane, Lyon, Venise, Alger, Liverpool  Berlin et dernièrement à celle de Sydney en 2020. En 2018, il est nommé pour le Prix Marcel Duchamp. En 2020 il remporte le Prix de la Deutsche Börse Photography Foundation pour son exposition « Libre échange » en Arles.  A Paris, il est représenté par la galerie Kamel Mennour.

Mohamed Bourouissa 2006, Série « Périphérique » C-print 120 x 90 cm
© ADAGP Mohamed Bourouissa
Courtesy the artist, kamel mennour, Paris/London and Blum & Poe, Los Angeles/New York/Tokyo

« Il y a plusieurs étapes dans le processus de création d’une oeuvre : l’idée de travailler avec une communauté, la conception d’un protocole, l’expérience du travail collectif produite avec les participants et ensuite le travail de diffusion c’est à dire la traduction en un moment où il faut rendre lisible cette expérience dans un temps et un espace donnés, et parfois comme dans le cas de Temps Mort , la naissance d’une amitié (rires). Je reste d’ailleurs souvent lié avec les personnes et les communautés avec qui j’ai travaillé. 

Je n’aime pas donner de messages, c’est trop simpliste, je préfère créer des objets d’expérience. D’ailleurs l’expérience est plus intéressante si elle ne s’inscrit pas dans une forme pré-définie et qu’elle se construit en fonction du dialogue avec les communautés mais aussi avec la sensibilité des spectateurs. Je n’aurai pas la prétention de définir l’art, c’est très difficile. Je le vois comme un grand terrain de jeu, avec des règles et des protocoles. J’aime beaucoup une peinture du Caravage Les Tricheurs où l’on voit trois joueurs de cartes, dont deux tricheurs. Comment donner une forme ? Comment jouer et transgresser avec les règles ? Ce sont parmi les questions qui m’animent. Oui ou alors je vois l’art comme une grande usine abandonnée, un lieu ouvert avec sa propre histoire, et toi tu vas peut-être casser la vitre, pour inventer quelque chose d’autre. Comment m’inscrire dans l’Histoire de l’Art ? Ce serait comme reformater le logiciel car les données avec lesquels il fonctionnait ne lui correspondent plus.

Dans la série Nous sommes Halles,  j’ai voulu faire de la street photographie, à la manière d’un August Sander d’un Walker Evans, ou d’un Jamel Shabazz qui a photographié le Bronx dans les années 70-80. La série  Périphérie  est plus construite. (ndt  il a voulu dépasser les stéréotypes véhiculés par les mass-media et met en scène des jeunes de la banlieue parisienne en s’inspirant des grands classiques de la peinture)

Temps mort (ndt dont le titre est emprunté au rappeur Booba pour qui il a réalisé un clip) au départ ça devait être des photos prises par mon ami qui était en prison, selon un protocole donné. Finalement c’est le montage de petites vidéos faites selon mes instructions pendant neuf mois par les téléphones portables de deux détenus, dont mon ami, des fragments de leur quotidien carcéral, des corps contraints et d’un temps suspendu.

Pour Urban Rider,  au départ j’ai été frappé par une image de cow-boy noir, dont l’imaginaire collectif ne sait même pas qu’il a existé. De là, je suis parti rencontrer un cercle équestre de la banlieue de Philadelphie fréquentée par la communauté afro-américaine. Pendant un an, j’ai partagé le quotidien de ces cavaliers noirs  et on a organisé une journée du cheval, avec des artistes locaux on a crée des costumes pour la parade. De là sont nés la vidéo Horseday , une série de dessins et photos-sculptures sur des tôles de voitures.

Mohamed Bourouissa Sans Titre, 2013 C-print 160 x 111.5 cm

© ADAGP Mohamed Bourouissa

Photo. archives kamel mennour Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler, c’est que je m’intéresse de plus en plus au vivant, à l’environnement. C’est peut-être bateau à dire, mais je viens d’avoir un petit garçon et un basculement s’est opéré. En plus de cela, mes lectures ont changé : Boris Cyrulnik et son concept de résilience m’inspire beaucoup, plus que celui de résistance d’ailleurs. Cela m’a fait évoluer. Avant j’avais une intuition assez claire, maintenant j’arrive à conceptualiser la manière dont j’arrive à construire du dialogue avec les humains mais aussi avec un territoire, une architecture comme celle très particulière du Monoprix d’Arles et comment créer un espace commun.

En ce moment j’ai un projet spécifique qui part de la question : comment est-on dépossédés de nos corps ?

Horse Day 2015 , vidéo © ADAGP Mohamed Bourouissa Courtesy the artist, kamel mennour Paris/london

Actuellement je lis un livre de Frantz Fanon, les Ecrits sur l’aliénation et la liberté

J’ aime aussi lire Achille Membé, un des grands penseurs contemporains sur la localité et la globalité. 

Parmi les autres personnes qui m’inspirent, il y en a beaucoup (ndt il regarde ses livres). On a déjà parlé des photographes Jamel Shibbaz, August Sander, Jeff Wall. Je pourrais aussi citer Claire Tancons (ndt une des curatrices de la biennale de Sharjah), la philosophe Magali Bessone, les artistes Arthur Jaffa, Henry Taylor, Sammy Baloji, Steeve Mc Queen, Lygia Pape ou les dessins de l’artiste inuit Annie Pootoogook. Ce sont des constellations; je crée la mienne en fonction du contexte du moment.


Mohamed Bourouissa  Demain c’est loin 2017
Tirages argentiques couleur et noir et blanc sur plaques de métal, carrosserie, peinture, aérosol, vernis, couvertures et sangles
160 x 420 x 150 cm
© ADAGP Mohamed Bourouissa Courtesy the artist and kamel mennour Paris/London

Quand je fais des expositions avec des jeunes artistes, j’essaie de rendre lisible leurs intentions. Je leur conseille de faire confiance à leur intuition, de la développer et de la vérifier comme un scientifique.

De la crise du Covid 19, je crois qu’on ne va pas en retenir grand chose, même si la première et deuxième vagues sont comme des coups de massue. C’est la première fois que je perçois aussi clairement l’idée de globalisation.  Lors de la première vague, je revenais juste de Sydney où j’étais invité par Brook Andrew pour la Biennale. L’Australie était impactée comme la Chine ou la France.

C’est d’ailleurs ce dont parle ma dernière pièce Brutal Family roots (ndt installation réalisée pour la biennale de Sydney, et dernièrement exposée à Paris à la galerie Kamel Mennour) et mes acacias. Cet acacia que je prenais pour une plante locale à Blida en Algérie et du bassin méditerranéen vient en fait d’Australie. Voilà j’ai fait un parallèle entre la musique et cette plante curative, il s’agit de l’histoire des déracinements et de la globalisation aussi.

Le fait d’être resté en France pendant le confinement, et de ne plus voyager, m’a fait connaitre mes voisins; je faisais moins attention avant. 

Cela m’a poussé à faire un projet sur mon propre territoire. Je vais être producteur d’un film au sein du quartier dans le cadre du Centre dramatique national, le T2G de Gennevilliers, ça devrait sortir l’été prochain.

Mon état d’esprit actuel est de trouver une économie de moyen dans la production, qu’il y ait moins de perte d’énergie et que l’on puisse réduire l’impact écologique. J’essaie de revenir à des formes de production plus minimales comme dans Temps Mort ou ce que j’ai pu faire pour la dernière Manifesta 13 à Marseille : 6 speakers placés dans l’espace prononcent juste un mot : « Hara » , qui est le son des guetteurs pour prévenir les dealers, c’est un cri d’alarme.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 6 octobre 2020.

Pour en savoir plus sur le travail de Mohamed Bourouissa, voici trois liens :

vers son dernier catalogue :https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5572

vers le clip de Booba :https://www.youtube.com/watch?v=dzeCCdBHJTc

vers sa galerie https://kamelmennour.com/artists/mohamed-bourouissa

Mohamed Bourouissa Vue de l’exposition Libre Echange 2019, Arles . Photo archives Valentine Meyer © ADAGP Mohamed Bourouissa.
Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Mohamed Bourouissa, urban resilience.

« I always drew, I was bad in school, and drawing certainly helped me to have higher self-esteem. I don’t come from an art background but since elementary school I have always wanted to continue drawing without even knowing where it could lead me. I started by going to school to become a model maker, at the same time I continued to do odd jobs as a restaurant waiter. Then I went to college. It was from there that I started to understand what art was and to position myself as an artist. At 25 I remember very well having wanted to make it my job. I have had some defining encounters, such as Emma Charlotte Gobry Laurencin (editor’s note who currently works as a director at Kamel Mennour) who gave me the confidence to embark on a master’s degree. « 

Born in 1978 in Blida, Algeria, Mohamed Bourouissa lives and works in Genevilliers. A graduate of Decorative Arts in Paris, and a third cycle at the Sorbonne, he became known through Periphery a series of photographs (2005-2009) on young people from the Parisian suburbs. An eclectic artist, he expresses himself equally well through photography, video, drawings, and even performative installations, but all of these works are the result of an immersion in social realities. His work is crossed by the themes of communities and territories, circulation and exchange (of ideas, humans, goods, power and value), the History of migrations and the way in which it is written, resilience. 

Numerous personal exhibitions have been devoted to him, at the Museum of Modern Art of the City of Paris, at the Center Pompidou in Paris, at the Barnes Foundation in Philadelphia, at the Stedelijk Muséum in Amsterdam, at the Basis in Frankfurt-sur-le- Main, at the Bal in Paris, at the Haus der Kunst in Munich and at the FRAC Franche-Comté in Besançon. He participated in the Biennials from Sharjah, Havana, Lyon, Venice, Algiers, Liverpool Berlin and most recently that of Sydney in 2020. In 2018, he was nominated for the Marcel Duchamp Prize. In 2020 he won the Deutsche Börse Photography Foundation Prize for the exhibition Free Trade in Arles. In Paris, he is represented by Kamel Mennour’s gallery.

“There are several stages in the process of creating a work: the idea of ​​working with a community, the design of a protocol, the experience of collective work produced with the participants and then the exhibition, which means the translation in a moment when you have to make this experience readable in a given time and space, and sometimes as in the case of Temps Mort, the birth of a friendship (laughs). I often stay connected with the people and communities with whom I have worked.

I don’t like giving messages, it’s too simplistic, I prefer to create objects of experience. Moreover, the experience is more interesting if it does not take place in a pre-defined form and if it is built according to the dialogue with the communities but also with the sensitivity of the spectators. I won’t pretend to define art, it’s very difficult. I see it as a big playground, with rules and protocols. I really like a painting by Caravaggio The Cheats in which we see three card players, two of whom are cheaters. How to give a shape? How to play and break the rules? These are among the questions that drive me. Yes or so I see art as a big abandoned factory, an open place with its own history, and you might break the glass, to invent something else. How do I register in the History of Art? It would be like reformatting software because the data it was working with no longer matches it.

In We Are Halles series, I wanted to do street photography, like August Sander and Walker Evans, or Jamel Shabazz who photographed the Bronx in the 1970s and 1980s. Periphery series is more constructed. (ndt he wanted to go beyond the stereotypes conveyed by the mass media and depicts young people from the Parisian suburbs, taking inspiration from the great classics of painting).

Temps mort (ndt whose title is borrowed from rapper Booba) initially it must have been photos taken by my friend who was in prison, according to a given protocol. Finally, it is the editing of short videos made according to my instructions during nine months by the cell phones of two inmates, including my friend, fragments of their prison daily life, of bodies constrained and a suspended time.

For Urban Rider, initially I was struck by an image of a black cowboy, which the collective imagination does not even know that he has existed. From there, I set off to meet an equestrian club in the suburbs of Philadelphia frequented by the African-American community. For a year, I shared the daily life of these black riders and we organized a horse day, with local artists we created costumes for the parade. From there was born the video Horse Day a series of drawings and photos of sculptures on the ends of cars.

What has changed the most in my way of working is that I am more and more interested in life, in the environment. It might be banal to say, but I just had a baby boy and a switch has happened. In addition to that, my readings have changed: Boris Cyrulnik and his concept of resilience inspires me a lot, more than that of resistance elsewhere. It made me evolve. Before, I had a fairly clear intuition, now I manage to conceptualize the way in which I manage to build dialogue with humans but also with a territory, an architecture like the very particular one of the Monoprix d’Arles and how to create a common space.

At the moment I have a specific project which starts with the question: how are we dispossessed of our bodies?

As in Temps Mort, weeds and borage always find an interstitial living space between two sidewalks, two territories.

At the moment I am reading a book by Frantz Fanon, The Writings on Alienation and Freedom.Otherwise I like those of Achille Membé, one of the great contemporary thinkers on locality and globality.

Among the other people who inspire me, there are many (he looks at his books). We have already talked about photographers Jamel Shibbaz, August Sander, Jeff Wall. I could also quote Claire Tancons (editor’s note one of the curators of the Sharjah Biennale, the philosopher Magali Bessone, the artists Arthur Jaffa, Henry Taylor, Sammy Baloji, Steeve Mc Queen, Lygia Pape or the drawings of the Inuit artist Annie Pootoogook. They are constellations; I create my own one according to the context of the moment.

When I do exhibitions with young artists, I try to make their intentions clear. I advise them to trust their intuition, develop it and verify it like a scientist.

From the Covid 19 crisis, I don’t think we are going to remember much, even if the first and second waves are like blows. This is the first time that I have seen the idea of ​​globalization so clearly. During the first wave, I had just returned from Sydney where I was invited by Brook Andrew for the Biennale. Australia was affected in the same way as China or France.

This is what my last piece Brutal Family roots is about (installation done for the Sydney Biennale, and most recently exhibited in Paris at the Kamel Mennour gallery) and my acacias. This acacia that I took for a local plant in Blida in Algeria and the Mediterranean basin actually comes from Australia. Here I drew a parallel between music and this healing plant, it is about the history of uprooting and globalization too. The fact of having remained in France during the confinement, and of no longer traveling, made me know my neighbors; I used to pay less attention before.

This prompted me to do a project on my own territory. I’m going to be a producer of a film in the neighborhood as part of the Center dramatique national, T2G de Gennevilliers, it should be released next summer.

My current state of mind is to find an economy of means in production, to have less energy loss and to reduce the ecological impact. Here I am trying to come back to more minimal forms of production like in Temps Mort or what I was able to do for the last Manifesta: 6 speakers placed in the space who pronounce just one word: « Hara », which is the sound of lookouts to warn the dealers, it’s a cry of alarm.

Interview conducted by Valentine Meyer, 6 of November 2020.

To learn more about Mohamed Bourouissa’s work, here are three links:

To his last catalogue : https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5572

To Booba’ clip :https://www.youtube.com/watch?v=dzeCCdBHJTc

To his french gallery : https://kamelmennour.com/artists/mohamed-bourouissa

Hayoun Kwon, liberté et réalité virtuelle.

Portrait Hayoun Kwon.

« Adolescente, j’étais passionnée par le dessin. La nuit je dessinais, souvent des personnages. Ma première oeuvre c’est quand j’ai dessiné Vénus, à ce moment-là j’ai découvert la gamme des bleus, la possibilité de la profondeur et de la lumière qu’ils apportent. J’étais très contente de ce dessin et de cette découverte. Au collège j’avais un professeur en Arts Plastiques qui m’a beaucoup encouragé, alors de manière naturelle j’ai voulu aller en école d’art après le lycée. Au début je voulais devenir peintre, au fur et à mesure à l’Ecole des Beaux Arts, j’ai découvert les autres médias : la vidéo, la performance, je me suis transformée petit à petit.

Le mot artiste était abstrait pour moi, à l’époque je ne savais pas ce que c’était; et aujourd’hui encore c’est surtout les autres qui me définissent comme tel. 

Si je devais définir les artistes, je dirais que ce sont des gens qui font des choses qui leur sont nécessaires, et qui doivent se questionner tout le temps, remettre en cause et éviter de se répéter. Il y a donc une prise de risque et c’est de cette tension avec la nécessité que naît l’art. »

L’Oiseleuse, 2015

Hayoun Kwon, née à Séoul en 1981, est une artiste multimédia et réalisatrice de documentaires et d’animations en réalité virtuelle (VR). Diplômée du Fresnoy – Studio national des arts contemporains en 2011, elle vit et travaille en France et en Corée. Ses films Village Model (2014) et 489 Years (2016) ont reçu plusieurs prix et ont été présentés dans de nombreux festivals dont Ars Electronica en 2018, au Doc Fortnight au MOMA en 2017, au Cinéma du Réel du Centre Pompidou (2014). Elle a reçu le prix Découverte des amis du Palais de Tokyo en 2015 et y a présenté l’Oiseleuse. Connue pour son travail de réflexion sur l’identité et les frontières, elle s’est concentrée plus spécifiquement sur la construction de la mémoire historique et individuelle et leur rapport ambivalent à la réalité et à la fiction. Elle aborde aussi des réalités violentes comme la division géopolitique de la Corée, en leur donnant à la fois des dimensions humaine et mythique souvent absentes de ces sujets sensibles afin que chacun, même étranger à la situation, une fois immergé dans son univers en VR, puisse s’en emparer. Sa dernière et  merveilleuse réalisation Peach Garden est un voyage sensoriel en VR. il était présenté au 104 et devait l’être jusqu’au 17 Novembre. A Paris, elle répresentée par la galerie Sator.

489 Years, 2016

« Ce qui m’anime ? Il n’y a pas de règles . Au contraire. Cela peut naître d’une rencontre, de ce que j’ai pu voir, et qui me laisse une impression tellement forte que son emprise ne me quitte plus. 

Par exemple avec L’Oiseleuse ( Exposé au Prix des Amis du Palais de Tokyo 2015), j’ai voulu rendre hommage à mon professeur de dessin qui m’a toujours donné de bons conseils. J’ai réinterprété une histoire qu’il m’avait racontée afin de la partager. Créer une histoire, que ce soit avec un livre ou un film ou en animation, c’est créer une zone qui soit commune entre celui qui raconte et celui qui écoute, de partager un vécu avec les autres.

C’est ce que j’ai fait aussi pour 489 years. j’ai crée un paysage de la DMZ à partir d’un récit (ndt, DMZ : zone démilitarisée entre la Corée du Nord et du Sud, connue pour être un des endroits les plus militarisés et dangereux au monde, parmi les plus interdits d’accès au public). Je me suis basée sur ce qu’en m’en a raconté un ex-soldat. J’ai été touchée par sa vision contrastée d’un lieu extrêmement dangereux mais aussi avec des paysages qu’il trouvait sublimes. A partir de là j’ai utilisé l’animation comme médium pour reconstruire un espace qui joue aussi sur la fiction et le fantasme d’un territoire interdit, une zone frontière où j’invite chacun à ressentir l’ intense anxiété et la beauté.

Peach Garden , 2020 (Cave)

Pour ma dernière réalisation Peach Garden, (ndt Le Jardin des Pêchers ), c’est l’histoire d’un prince qui a rêvé sortir de son palais afin de se promener toute la nuit dans le jardin. Il raconte son rêve à son peintre fétiche qui impressionné par ce récit l’a interprété pour en faire une oeuvre. Cela a donné Rêve de voyage au pays des pêchers en fleurs, réalisée au XVème siècle par  An Gyon qui est une peinture très connue en Corée. Cela pose aussi les questions qui m’animent :  Comment retranscrire une émotion vécue par un autre ? Comment retranscrire une représentation onirique de l’espace qui par définition n’existe pas ?

Peach Garden, 2020, (Forest)

J’ai voulu inviter le spectateur à errer librement, à être simplement présent dans cet espace. Au début j’avais prévu un espace de 30 mètres sur 15, grand comme un terrain de foot. Pour le 104, j’ai du faire une mini-version de 10m x 10m . Voilà je voulais que l’on puisse marcher;  car la marche c’est à la fois un geste fondamental et poétique, laisser le temps à chacun de découvrir et de créer son dialogue avec cet environnement en VR conçu en 4 paysages, avec un vortex pour changer d’univers. A la base il n’y avait pas de limite de temps.

Peach Garden, 2020.(Field)

Oui je souhaite laisser à chacun le maximum de liberté, c’est le mot clé pour Peach Garden.

Pour matérialiser visuellement une idée, je commence par écrire un texte, une description de ce que je souhaite voir, et dans quel ordre d’apparition. A partir de là j’essaie d’évaluer la taille réelle de l’espace qu’il va me falloir dans la vraie vie. C’est très empirique. Après nous passons à la modélisation en 3D, d’abord sur l’ordinateur. Après il faut la passer dans le casque et vérifier qu’on a rien perdu en route. Ensuite viennent la musique et l’invention d’une solution graphique afin d’éviter que les différentes personnes qui vont déambuler en même temps avec le casque sur les yeux, ne se rentrent dedans. Et puis des tests de couleurs de durée, jusqu’au dernier jour il y a de nombreux allers-retours. C’est assez laborieux, et par exemple, pour Peach Garden, cela représente 9 mois de travail.

Ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler, ce sont les collaborations. En école d’art je faisais un maximum de choses, seule; maintenant c’est le contraire et cela m’enrichit beaucoup. Car les réactions des collaborateurs sont déjà celles d’un premier public, donc un regard extérieur qui n’a pas les mêmes évidences que moi et qui pose beaucoup de questions. Cela m’aide à concrétiser l’idée beaucoup plus rapidement même si affronter plus tôt le regard de l’autre est aussi plus difficile. Mais c’est le début de la maturité. (rires). 

Quels sont les autres artistes qui m’inspirent ? 

Etudiante j’ai découvert les travaux de Chantal Ackerman, dont j’aime les décisions radicales dans ses cadrages et montages, les films d’Agnès Varda qui sont très humains et où elle arrive à se mettre en scène de manière si naturelle sans fausse pudeur. J’aime beaucoup aussi Bruno Dumont, les animations expérimentales de Norman Mc Laren, et les films de Maya Deren pour leurs dimensions oniriques et surréalistes.

Peach Garden 2020 (Mountain)

A un jeune artiste, si je suis 100% honnête, je dirais que c’est dur et qu’il faut être prêt à beaucoup d’épreuves. On le sait de toutes façons, seulement 1% des diplômés des écoles d’art vivront de leur art. Pour moi c’est un combat permanent car par exemple, pour Peach Garden, je ne réponds pas à une commande, je le fais pour moi, il faut en vouloir pour mener le projet jusqu’au bout. C’est difficile économiquement, il faut trouver les financements, faire des compromis entre l’artiste, l’institution et le temps à y consacrer. 

Dans mon parcours, ce qui a été déterminant pour moi, c’est l’école du Fresnoy, j’y ai beaucoup appris avec mes aînés. Et puis ça m’a donné les contacts que je n’avais pas, avec les collectionneurs, les galeries etc, c’est mon premier réseau professionnel.

Pour la Covid 19, on ne sait pas encore ce que c’est, et pourtant cela remet en question toutes nos habitudes, notamment celles de consommation. Cela nous oblige à réexaminer chaque habitude, chaque coin de la maison, surtout si elle est petite, chaque geste, à devenir plus attentif en quelque sorte, avec nos familles aussi. C’est un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur. Et c’est aussi est une forte alerte générale sur nos fragilités, avec la terre , l’environnement, les gens qui nous entourent et cela nous oblige à réfléchir sur ce qui est réellement important et précieux pour nous. Bref cela n’apporte pas que du négatif, cela peut nous faire grandir.

En Corée ils sont très paranoïaques et collectivement beaucoup plus dociles à l’ordre donné et au respect des consignes sanitaires. Alors leur niveau d’alerte a fortement diminué, et là les musées et les salles de spectacle commencent à réouvrir, ils ont quelques mois d’avance sur l’Europe.

Actuellement je travaille à un beau projet, une exposition personnelle au Musée d’art contemporain de Séoul. Si jusqu’ici j’ai beaucoup travaillé sur des installations virtuelles en 3D sans matérialité, j’aimerais ramener du réel dans ce projet virtuel en le conjuguant avec de la danse et/ou de la performance. C’est ce à quoi je rêve. 

Interview réalisée par Valentine Meyer, le 28 Octobre par téléphone.

Pour visualiser un extrait de 489 Years, voici un lien :

Hayoun Kwon, freedom and virtual reality.

« As a teenager, I was passionate about drawing. At night I was drawing, often characters. My first work was when I drew Venus, at that time I discovered the range of blues, the possibility of the depth and the light that they bring. I was very happy with this drawing and this discovery. In college I had a professor of Fine Arts who encouraged me a lot, so naturally I wanted to go to art school after high school. At the beginning I wanted to become a painter, gradually at the Ecole des Beaux Arts, I discovered other media: video, performance, I gradually changed.

The word artist was abstract to me, at the time I didn’t know what it was; and even today it is mostly others who define me as such.

If I had to define artists, I would say that they are people who do things that are necessary for them, and who must question themselves all the time, and avoid repeating themselves. There is therefore a risk-taking and it is from this tension with the necessity that art is born. « 

Hayoun Kwon, born in Seoul in 1981, is a multimedia artist and director of documentaries and virtual reality (VR) animation. Graduated from Le Fresnoy – National Studio of Contemporary Arts in 2011, she lives and works in France and Korea. His films Village Model (2014) and 489 Years (2016) have received several awards and have been presented in numerous festivals including Ars Electronica in 2018, at Doc Fortnight at MOMA in 2017, at the Cinéma du Réel at the Center Pompidou (2014) . She received the Discovery Prize of the Friends of the Palais de Tokyo in 2015 and presented the Lady Bird there. Known for her work reflecting on identity and borders, she has focused more specifically on the construction of historical and individual memory and their ambivalent relationship to reality and fiction. It also addresses violent realities such as the geopolitical division of Korea, giving them both human and mythical dimensions often absent from these sensitive subjects so that everyone, even a stranger to the situation, once immersed in his universe in VR, can take it. His latest and wonderful achievement Peach Garden is a sensory journey in VR. it was presented at 104 and was to be presented until November 17th.

« What drives me? There are no rules. On the contrary. It can come from an encounter, from what I have seen, and which leaves such a strong impression on me that its hold never leaves me.
For example with Lady Bird (Exhibited at the Prix des Amis du Palais de Tokyo 2015), I wanted to pay tribute to my drawing teacher who always gave me good advice. I reinterpreted a story he told me in order to share it. Creating a story, whether with a book or a film or in animation, is to create an area that is common between the one who tells and the one who listens, to share an experience with others.
This is what I did also for 489 years: I created a landscape of the DMZ from a narrative (note, DMZ: demilitarized zone between North and South Korea, known to be one of the most militarized and dangerous places in the world, among the most closed to the public). I was based on what one ex-soldier told me about it. I was touched by his contrasting vision of an extremely dangerous place but also with landscapes that he found sublime. From there I used animation as a medium to reconstruct a space that also plays on the fiction and fantasy of a forbidden territory, a border area where I invite everyone to feel the intense anxiety and beauty.

For my latest achievement Peach Garden, it’s the story of a prince who dreamed of stepping out of his palace in order to wander the garden all night. He tells his dream to his favorite painter who, impressed by this story, interpreted it to make a work of it. This gave Dream Journey to the blooming peach land , painted in the 15th century by An Gyon which is a very famous artwork in Korea. This also poses the questions that drive me: How to transcribe an emotion experienced by another? How to transcribe a dreamlike representation of space which by definition does not exist?

I wanted to invite the viewer to roam freely, to simply be present in this space. At the beginning I had planned a space of 30 by 15 meters, the size of a football field. For the 104, I had to make a 10m x 10m mini version. Here I wanted us to be able to walk; because walking is both a fundamental and poetic gesture, giving everyone time to discover and create their dialogue with this VR environment designed in 4 landscapes, with a vortex to change the universe. Basically there was no time limit.
Yes I want to give everyone as much freedom as possible, that’s the key word for Peach Garden.

To visually materialize an idea, I start by writing a text, a description of what I want to see, and in what order of appearance. From there I’m trying to gauge the actual size of space I’m going to need in real life. It’s very empirical. Then we move on to 3D modeling, first on the computer. Then you have to put it through the helmet and check that nothing has been lost on the way. Then come the music and the invention of a graphic solution to prevent several people who will be walking at the same time from bumping into each other with the headphones over their eyes. And then color tests, duration, until the last day there are many back and forths. It’s quite laborious, and for example, for Peach Garden, it represents 9 months of work.
What has changed the most in my way of working are the collaborations. In art school I did as many things as possible, alone; now it’s the opposite and it enriches me a lot. Because the reactions of collaborators are already those of a first audience, so an outside perspective that does not have the same evidence as me and that asks a lot of questions. It helps me bring the idea to fruition much faster, although it is also harder to face the gaze of others earlier. But this is the beginning of maturity (laughs).

What other artists inspire me?
As a student, I discovered the work of Chantal Ackerman, whose radical decisions in her framing and editing decisions I like, Agnès Varda’s films which are very human and where she manages to stage herself so naturally. without false modesty. I also really like Bruno Dumont, the experimental animations of Norman Mc Laren, and the films of Maya Deren for their dreamlike and surreal dimensions.

To a young artist, if I’m 100% honest, I would say it’s tough and you have to be prepared for a lot of things. We know anyway, only 1% of art school graduates will make a living from their art. For me it’s a constant struggle because for example, for Peach Garden, I don’t answer an open-call or a brief, I do it for myself, you have to be angry to see the project through to the end. It is difficult economically, you have to find the funding, make compromises between the artist, the institution and the time to devote to it.
In my career, what was decisive for me was the Fresnoy school, I learned a lot there with my elders. And then it gave me the contacts that I didn’t have, with collectors, galleries, etc., this is my first professional network.

For Covid 19, we do not yet know what it is and yet it calls into question all our habits, especially those of consumption. It forces us to re-examine every habit, every corner of the house, especially if it’s small, every gesture, to become more attentive in some way, with our families too. It is a movement from the outside to the inside. And it is also a strong general alert on our fragilities, with the land, the environment, the people around us and it forces us to reflect on what is really important and precious to us. In short, it doesn’t just bring the negative, it can make us grow.
In Korea they are very paranoid and collectively much more docile to the order given and to the respect of sanitary instructions. So their alert level has dropped sharply, and here the museums and theaters are starting to reopen, they are a few months ahead of Europe.

Currently I am working on a beautiful project, a solo exhibition at the Seoul Museum of Contemporary Art. If so far I have worked a lot on virtual 3D installations without materiality, I would like to bring reality back into this virtual project by combining it with dance and / or performance. This is what I dream of.

Interview by Valentine Meyer, on October 28 by telephone.
To view an excerpt of 489 Years, here is a link :

Clément Bagot, la densité du dessin

« J’ai réalisé vers 25 ans que je voulais me consacrer au dessin. Ce n’est pas pendant mes études, j’ai fait des études d’arts appliqués, avec une spécialisation en accessoires de mode. A ce moment là j’étais attiré par le monde du cinéma. A 20 ans, j’ai travaillé 3 ans chez Jean-Paul Gautier, avec la styliste accessoires. Je m’entendais bien avec eux, mais je suis parti pour travailler pour des décors de cinéma, en parallèle je continuais à pratiquer le dessin. J’ai toujours dessiné. Progressivement j’ai basculé dans cette activité à plein temps; j’ai compris que c’est dans le dessin que je me réalisais le mieux, que j’allais le plus loin dans ma recherche. Cela n’a pas été facile, cela s’est fait grâce à plusieurs résidences, notamment celle de la Source, l’association fondée par l’artiste Gérard Garouste où j’ai été accepté en résidence pendant 6 mois. Cela a déclenché beaucoup de choses. J’y ai travaillé avec des enfants en grande difficulté, cela m’a obligé à m’ouvrir aux autres. J’ai pu aussi y exposer mes dessins. Les collectionneurs Florence et Daniel Guerlain en ont aimé un et m’ont encouragé à déposer un dossier à « Premier Regard ». Le comité artistique m’a choisi et j’ai pu réaliser une première exposition personnelle en 2007. »

Né en 1972 Clément Bagot vit et travaille à Montreuil. Pour qui sait prendre le temps, Clément Bagot nous emporte en voyage dans d’autres mondes, à la croisée du fantastique, du micro-cellulaire et du macro-topographique. Il trouble nos rapports d’échelle et nos repères afin de provoquer notre imaginaire. Ses traits d’une finesse arachnéenne envahissent la page, car il est avant tout dessinateur, obsessionnellement.

« Je ne peux pas définir l’art, c’est tellement vaste, il y a différents champs, la création, le politique, le social… Ce qui m’intéresse le plus, c’est la singularité de l’univers de chaque artiste. Même si tu peux le rattacher à une époque, à un mouvement, j’aime que tu puisses appréhender son travail, sans avoir une connaissance empirique du contexte socio-politique. Je pense par exemple à Piranèse, Jérôme Bosch ou les gravures  de Goya comme « Les Songes »  et plus récemment à Gordon Matta-Clark et ses photos d’immeubles découpés : il était à la fois engagé socialement et avec un travail plastique singulier. C’est un regard qu’il nous offre, un pas de coté pour voir le monde. Piranèse retranscrit par ses dessins, une certaine captation de son époque, mais ce n’est jamais une reproduction, c’est un regard, une proposition d’un nouveau monde en soi, avec ses ruines c’est à la fois romantique et fantastique. Il va à l’extrême avec ses prisons, espaces sous-terrains, complexes et vastes, avec chaînes et cachots. Autre extrême : ses villes fantastiques où les différents styles s’empilent avec un jeu d’échelle vertigineux. Il va prendre appui sur la réalité pour proposer un autre monde, à travers son regard, son geste, son cadrage.

Avec mes dessins, ce qui m’intéresse beaucoup c’est être à la frontière de différents domaines, organique, minéral, végétal, topographique. Avec le temps, j’ai développé tous un tas de « textures » différentes, en dessinant je les mets en relation les unes avec les autres, des zones de transition se côtoient sans idée pré-conçue. J’ai plusieurs familles de dessins, les grands sur fond blanc qui sont ceux par quoi j’ai commencé.

Alors après j’ai eu envie d’inverser le processus, de dessiner sur des papiers colorés avec une encre blanche, c’est une manière de continuer le dessin en expérimentant quelques chose de nouveau, une sorte de dessin radiographique, ou comme avec le tirage argentique, quand les photographes regardent le négatif en miniature sur une table lumineuse. Les encres blanches sur papier mi-teinte, c’est une tentative de proposer un dessin en négatif.

Pour Ovum et les tripodes, ce sont des sculptures en bois et en carton avec des micro-architectures à l’intérieur. Espèces de météorites en suspension, elles renvoient à un univers de fiction, des architectures futuristes, au cinéma fantastique. Pour les tripodes , j’ai remis des sculptures à l’intérieur, comme dans mes grands dessins dans lesquels tu peux t’immerger et comme ils sont très denses, très serrés dans l’écriture, tu peux ensuite te rapprocher et choisir de zoomer pour voir les détails. Le travail sur les différents échelles macro et micro est récurrent dans mon travail.

Les dessins grands formats (par exemple de 190 cm x 140 cm) sont très construits comme des rhizomes, des volutes, des lignes, et puis si tu vas dans le détail tu découvres autre chose, comme pour les sculptures à travers les ouvertures ou les installations in situ qui sont aussi des environnements denses.

Tu m’interroges sur la réalité virtuelle ou la réalité augmentée. Oui le numérique m’intéresse mais je ne l’utilise pas encore, je reste dans la matière où j’ai encore beaucoup de choses à développer.

Pendant la pandémie, je continue de travailler mais ce n’est pas agréable, il y a trop de contraintes; je ne crois pas au mythe de l’artiste qui s’enferme et qui est heureux. Même si on a la chance de pouvoir s’exprimer à travers un medium, moi j’ai besoin d’interactions, d’aller voir des expositions, de voir les gens, de marcher et de voir la lumière à n’importe quel moment. Le Covid c’est la pointe de l’iceberg, le résultat du fonctionnement d’une société qui ne va plus. Oui en tant que citoyen je suis inquiet pour l’avenir, face à l’inertie du politique et des sociétés riches.

Tu me demandes quels conseils donner à un-e jeune artiste. Je lui conseillerai de passer du temps, à chercher, à expérimenter, de ne pas être pressé. Ce qui fait une oeuvre, c’est la trajectoire dans le temps, je crois en la durée. On est dans une société qui va hyper vite avec un flot incessant d’images. Le travail artistique c’est l’engagement de toute une vie, il faut aller chercher dans le fond, dans la vase, et pas seulement caresser la surface de l’eau translucide. Construire en étayant, sinon cela va s’écrouler, je ne crois pas à l’instantané, j’aime les travaux qui tiennent dans le temps avec une colonne vertébrale.

Quand à mes projets, j’ai envie de retourner au dessin, car depuis deux ans, j’ai beaucoup travaillé en 3D, des architectures, des sculptures. Et de continuer la sculpture mais à une échelle plus intime, de revenir à la source de mon travail qui est le dessin et que j’avais mis un peu de côté depuis 2 ans. Actuellement mon travail est présentée à 24 Beaubourg dans les cadre d’une exposition de groupe pour les 5 ans de la résidence Saint-Ange fondée par Colette Tornier. (jusqu’au 25 Octobre tlj de 12h à 19h) En février 2021, la Médiathèque de Vincennes a choisi de me donner une carte blanche, j’ai envie de travailler sur des choses plus modestes, des dessins. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 16 Octobre à Paris.

Pour en connaitre davantage sur le travail de Clément Bagot voici un lien vers son site :

http://www.clementbagot.net/sculptures/qnefoyo04u6rdb9nri8mzee1jtrsi5

Apostolos Georgiou, peintures à partager

« Je voulais devenir comédien puis musicien. J’aime la musique plus que tout. Mais c’était plus facile de devenir peintre, on peut avoir du matériel très facilement. J’ai choisi d’être peintre et je ne me suis jamais arrêté car je suis une personne très obsessionnelle. La peinture est aussi une expression si ancienne, tant de choses ont déjà été faites, c’est très intéressant et c’est un vrai défi de faire les choses d’une manière différente, de ne pas être ennuyeux.

Ma première œuvre d’art, j’avais 15 ans, c’était une aquarelle qui m’a rendu un peu fier, avec des gouttes placées en diagonale. Alors après ça, j’ai commencé à peindre tous les jours ce que je pouvais, plus abstrait que figuratif. C’était une chose sérieuse pour moi, j’étais un peu fanatique à l’époque. Je travaillais sur les surfaces, à diviser les surfaces.

Puis je tombe amoureux de ma professeur d’art japonaise. Je voulais l’impressionner et je pense que je l’ai fait mais j’étais très timide. J’ai fait des tableaux de peinture abstraite avec un objet racontant des histoires. Je voulais quelque chose de nouveau et de frais, de provocateur dans le concept, mais joliment peint, pas fait avec une peinture sauvage ou un geste expressionniste comme Pollock.

Aujourd’hui, j’ai 68 ans et, en fait, ma façon de travailler est très similaire. »


Apostolos Georgiou, Untitled, 2015, Acrylic on canvas, 230 x 280 cm – Collection MNAM, Centre Pompidou, Paris, courtesy the artist and gb agency, Pari

Apostolos Georgiou est un peintre grec, né à Thessalonique en 1952, qui vit et travaille entre Athènes et Skopelos. Internationalement connu pour ses peintures lumineuses aux couleurs ocres, vert menthe, il place dans ses espaces vacants des personnages anonymes dans des situations tragi-comiques ou absurdes. On ne sait pas trop, c’est captivant et ambigu. Evidemment on pourrait y voire des allégories de la situation actuelle que traverse son pays, mais ce serait réducteur car il renvoie à la condition humaine à travers la création de petites mythologies du quotidien. Sylvia Kouvaly, et Rodéo Gallery l’ont redécouvert après un long retrait de la scène artistique, il n’avait pas exposé depuis 17 ans. Elle montra son travail à la Frieze à Londres, ce qui changea le cours de sa carrière à 58 ans. Puis, à la Frieze New York  Il rencontra Solène Guillier de GB Agency qui présente actuellement à Paris sa quatrième exposition monographique (à voir jusqu’au 17 Octobre). Son travail figure actuellement dans les plus grandes collections privées et publiques, du Centre Pompidou à la Deste Foundation par exemple. Ses derniers travaux vont être exposés à la Passerelle de Brest à partir du 17 Octobre (jusqu’au 16 Janv 2021).


Apostolos Georgiou, Untitled, 2016, Acrylic on canvas, 230 x 280 cm – Private Collection, courtesy the artist and gb agency

« Je n’arrête pas de penser à la structure d’une peinture. Au début, j’écrivais mes idées, après 50 ans je les dessine. C’est toujours une histoire avec une situation familière mais traitée d’une manière ambiguë. Parce que nous ne savons jamais.

Selon moi, l’art est une construction qui vous fait sentir que vous n’êtes pas seul, quelqu’un souffre aussi, vous n’êtes pas le seul, voleur ou sans-abri,  ou qui que vous soyez. Je suis très reconnaissant à tous les compositeurs, car la musique est pour moi la forme d’art la plus importante.


Apostolos Georgiou, Untitled, 2018, Acrylic on canvas, 300 x 230 cm – Courtesy the artist and gb agency, Paris

J’adore les images, les photos dans les magazines, les dessins, beaucoup de choses m’intéressent… Enfant, j’aimais copier, surtout Picasso. Sinon ma famille, ma mère, ma ville, sont pour moi de grandes sources d’inspiration.

Je suis toujours un provocateur, en tant que fils, en tant qu’ami, donc en tant que peintre aussi, c’est ma personnalité.

Mais au fil du temps, ma provocation a changé et les questions et les séries ont changé, de manière plus philosophique.

Dans ce tableau, l’homme essaie de garder en mouvement ces mondes et de ne rien perdre, oui il essaie de faire tourner les mondes. Chacun en a plusieurs et essaie de faire beaucoup de choses. Je m’intéresse vraiment à l’espace entre deux mondes, c’est là que l’on a le goût de la confusion.

Apostolos Georgiou « Untitled »2012. Acrylic on canvas 220 x 220 cm. Collection de la National Gallery of  Victoria, Melbourne, courtesy the artist and Rodeo Gallery, London

Dans ce tableau-ci, ce n’est presque rien, seulement un geste, de la tendresse. Celui-là je ne l’aurais jamais peint plus jeune! (rires).

Apostolos Georgiou, Untitled, 2019, Acrylic on canvas, 230 x 230 cm, private collection – Courtesy the artist and gb agency, Paris

La crise du Covid m’a coupé l’envie de marcher en ville, je fais de la gym à la maison et je suis toujours en vie. (rires) Les gens n’acceptent pas qu’ils ne peuvent pas tout contrôler, cela apporte beaucoup de stupidité comme toutes ces thèses de complot. Pour ma génération, il y a eu le SIDA, les effets ont été bien plus forts que ça. Le virus Covid a de nouveau foutu en l’air l’économie grecque qui avait connu une très légère reprise. Mais ici avec un tel paysage, nous réussirons toujours à survivre.


Apostolos Georgiou, Untitled, 2014, Acrylic on Canvas, 230 x 160 cm – Courtesy the artist and gb agency, Paris

A un jeune artiste, je recommanderai d’avoir un endroit pour lui-même, de ne pas partager son atelier et ensuite de travailler dur. Et d’arriver plus tard sur le marché de l’art, alors vous êtes plus fort, vous savez qui vous êtes et ce que vous voulez.

La magie de l’art, c’est qu’avec un crayon et un papier, cela peut être le pire ou le meilleur. »

Entretien réalisé par téléphone, en anglais par Valentine Meyer, 1er octobre 2020.

Pour en connaitre plus sur le travail de Apostolos Georgiou, voici un lien vers sa galerie 

http://www.gbagency.fr/fr/572/Apostolos-Georgiou/#!/Untitled-2019/site_medias_listes/2868

Apostolos Georgiou, paintings to share.

« I wanted to become a comedian and then a musician. I love music more than everything. But it was easier to become a painter, you can have basically material very easily. I choose to be a painter and then I never stop, as I am a very obsessed person. Painting is also such an old expression, so much has been already done, it is very interesting and a big challenge to make things in a different way, not to be boring.

My first piece of art, I was 15, it was a watercolor that makes me kind of proud, with drops placed diagonally. So after that, I start to paint everyday what I could, more abstract than figurative. It was a serious thing to me, I was kind of fanatic those times. I was working on surfaces, dividing surfaces. 

Then I fall in love with our japanese art teacher. I wanted to impress her and I think I did but I was very shy. I did abstract painting with one object telling stories. I wanted something new and fresh, provocative in the concept, but nicely painted, not made with wild painting or expressionist gesture like Pollock. 

Now I am 68, and as a matter of fact, the way I am working is very similar. »


Apostolos Georgiou, Untitled, 2017, Acrylic on canvas, 230 x 230 cm  – Courtesy the artist and gb agency, Paris

Apostolos Georgiou is a Greek painter, born in Thessaloniki in 1952,he is living and working between Athens and Skopelos. Internationally known for his paintings in ocher and mint green colors, he places anonymous characters in his vacant spaces in tragicomic or absurd situations. We don’t really know, it’s captivating and ambiguous. Obviously we could see allegories of the current situation that his country is going through, but that would be reductive because it refers to the human condition through the creation of small mythologies of everyday life. Sylvia Kouvaly, and Rodeo Gallery rediscovered him after a long withdrawal from the art scene, he had not exhibited for 17 years. She showed her work at the Frieze in London, which changed the course of her career at 58. Then, at Frieze New York, he met Solène Guillier of GB Agency who is currently presenting his forth monographic exhibition in Paris (to be seen until October 17). His work is currently in the largest private and public collections, from the Center Pompidou to the Deste Foundation for example. His recent works will be exhibited at La Passerelle de Brest from October 17 (until Jan 16, 2021).

« I have studied architecture as a painter in Vienna for two years. It is true that I am a freak control, I am always thinking about structure of the painting. At first I was writing my ideas, after 50 years I was drawing them. It is always a story about a familiar situation but in a mysterious way. Because we never know.

According to me, art is a construction that makes you feel you are not alone, someone is also suffering, You are not the only one, thief or homeless, whoever. I am very grateful to all composers, as music is for me the most important form of art.

But I love images, photos in magazine, drawings, many things interest me .… As a child, I used to like to copy, especially Picasso. Otherwise my family, my mother, my city, are great sources of inspiration to me.

I am still a provocateur, as a son, as a friend, so as a painter also, it’s my personality.

But over time, my provocation has changed and the questions and the series have changed, in a more philosophical way.

In this painting « Sans Titres » the man tries to keep in movement those worlds moving and not to loose anything,  he tries to keep the worlds go round. Everybody has many worlds and tries to do many things. I am really interested in the space between 2 worlds, there is where you get the taste of confusion. 

Apostolos Georgiou « Untitled »2012. Acrylic on canvas 220 x 220 cm. Collection de la National Gallery of  Victoria, Melbourne, courtesy the artist and Rodeo Gallery, London

In this painting, it is almost nothing, only a gesture like tenderness. That one I would never done it younger ! (laughs)

Apostolos Georgiou, Untitled, 2019, Acrylic on canvas, 230 x 230 cm, private collection – Courtesy the artist and gb agency, Paris

Covid Crisis cut my mood to walk in the city, I do gym at home and I am still alive. (laughs) People don’t accept they can’t control everything, It brings a lot of stupidity like conspiracy thesis. For my generation, there was AIDS, the effects were much stronger than that.The covid virus has fucked up again the economy after a very light recovering. But here with such a landscape, we will manage to survive. 

To a young artist, I will recommend to have a place for himself, not to share his studio first and then work hard. To go to the market later, then you are stronger, you know who you are and what you want. 

The magic thing about art is with a pencil and a paper it can be the worst or the best. »

Interview conducted by Valentine Meyer, 1st October 2020.

To discover more about  the work of Apostolos Georgiou, here the link to his gallery :

http://www.gbagency.fr/fr/572/Apostolos-Georgiou/#!/Untitled-2019/site_medias_listes/2868


Apostolos Georgiou, Untitled, 2016, Acrylic on canvas, 230 x 230 cm – private collection  – Courtesy the artist and gb agency, Paris

Vincent Mauger, entre espaces virtuels et réels

Vincent Mauger. Crédit M.Tricoire

« Je savais que j’avais envie de faire les Beaux-Arts, sans qu’il y ait eu de réel élément déclencheur, c’est venu au fur et à mesure, car le reste ne m’enthousiasmait pas. Les cours m’ennuyaient, je dessinais pendant la classe. Au lycée, on mettait en place des « interruptions humoristiques » pendant les cours, comme par exemple surélever la plante verte de 10 cm pour donner l’impression qu’elle flottait, ou faire qu’en plein milieu du cours, les étagères tombent du placard sans que l’on sache d’où cela vienne. Cela m’amusait plus que la scolarité. L’Ecole des Beaux-Arts cela a été pour moi une libération. C’était un réel espace de liberté, où l’on était encouragé dans les débordements. 

Sans Titre, 2010, Vincent Mauger vidéo projection

Ce qui m’intéresse le plus, c’est le plaisir de faire les choses, plus que le statut d’artiste ou d’oeuvres d’art. Après la reconnaissance c’est bien car c’est le moyen aussi de continuer à travailler. Je me vois plus comme un chercheur qui livre le fruit de son expérience. Si je dois donner une définition de l’art, cela s’apparente à de la recherche, via l’artiste, qui fabriquerait des objets dérangeants qui font réfléchir. C’est pour cela que j’aime bien intervenir en volume, pour perturber l’espace. Je fais des sculptures car à mon sens, elles ont un impact plus fort dans l’environnement qu’un dessin qui peut disparaître dans le tiroir, elles peuvent gêner beaucoup plus ».

Sans Titre, Vincent Mauger Domaine de Chaumont sur Loire, crédit AM Tricoire.

Né en 1976 à Rennes, Vincent Mauger est un artiste connu pour ses installations et sculptures modulaires et in situ qui cherchent à matérialiser un espace mental, jouant sur les décalages de perception entre environnement réel et virtuel, le geste archaïque et l’artificiel, la nature et la modélisation virtuelle. Ceux-ci, réalisés le plus souvent avec des matériaux ordinaires (brique, métal, polystyrène, tuyaux de PVC, bois, papier), associent techniques de construction artisanales et calcul numérique. Il est représenté à Paris par la galerie Bertrand Grimont. On peut voir ses oeuvres au domaine du château de Chaumont sur Loire, au Frac Centre à Orléans, à l’entrée du domaine viticole du château Smith Haut Lafitte par exemple.

« Oui je réalise mes installations spécifiquement pour les lieux qui vont les accueillir.


Château Millésime #2, Vincent Mauger, 2010, installation, dimensions variables, casiers à bouteilles en polystyrène coloré.
Crédit Vincent Mauger

Par exemple, pour l’installation Château Millésime, Didier Lamandé qui dirigeait l’espace m’ a invité dans une pièce qui a une vue impressionnante sur toute la côte. Au départ j’avais pensé à une installation au sol, mais face au lieu j’ai inversé. Je ne me voyais pas poser des volumes face à ces baies vitrées et ce paysage tellement fort. Alors j’ai eu envie d’intervenir au plafond pour conserver cette vue panoramique et créer un retournement comme un fragment inversé. Je l’ai conçu à partir d’éléments de base, qui font comme une trame qui va créer un paysage grignoté avec ces alvéoles qui apportent la richesse graphique. C’est un peu comme une charpente qui ne serait pas habillée, comme un squelette de paysage sans peau. C’est à dire, comme l’installation n’a pas un aspect pas complètement fini, elle conserve une certaine modularité et reste une proposition ouverte. Chacun peut s’imaginer déplacer ces briques, comme dans un jeu de construction réel ou virtuel. L’installation est en quelque sorte un potentiel à partir duquel chacun peut composer un environnement différent. Je cherche toujours à créer à l’intérieur d’un espace concret, un espace de rêverie, un espace mental. 


sans titre, Vincent Mauger, 2013 sculpture-architecture, 3,5 x 3,5 x 3m, plaque de contreplaqué stratifié.. Commande FRAC Centre pour son espace pédagogique

Pour le FRAC Centre, Marie-Ange Brayer m’avait contacté suite à une résidence. L’idée de départ pour ce MicroLab, espace pédagogique était de créer une cabane, une grotte, un abri. Au fil des contraintes on s’est concentré sur la cabane. Entre architecture et sculpture, on a voulu faire une structure qui puisse être démontable, pour que les enfants s’en emparent et comprennent comment on construit. Et puis il y a toujours cette idée de caverne archaïque qui serait mêlée à un système de construction très contemporain.

Mes sources d’inspiration viennent souvent des livres et des films de sciences fiction, les univers de Ballard ou de Philipp K.Dick où il y a un jeu sur le trouble perçu entre espaces fictif et réel.

Pendant la première crise de Covid 19, j’étais chez moi à la campagne en famille avec mes deux enfants. J’ai pu travailler. C’était à la fois plus confortable et plus angoissant. Cela dit, j’ai peur que cela fasse oublier des choses bien plus graves, comme les dangers climatiques qui mettent davantage l’humanité en péril. Quand à mon espoir naïf que les choses puissent bouger, il est déçu.

Je viens de finir un projet de vitrine Hermès à Singapour réalisé à distance, j’ai réalisé une pièce pour le parvis du Musée des Beaux Arts de Nantes. Et il y une exposition itinérante en Normandie qui sera ensuite posée pour la Nuit Blanche à Paris, place des Grands Hommes. Mon travail a été présenté par ma galerie Bertrand Grimont pendant ArtParis. Et je cherche toujours des lieux pour accueillir mes installations qui sont modulaires, faites à partir de matériaux recyclables, de surcroît démontables, adaptables et transportables facilement. »


The Undercroft, Vincent Mauger, 2008, installation in situ, 9 m x 7 m x 16 m environ, plaques
de bois OSB. Oeuvre présentée et produite par la Fabrica à Brighton. (Crédit photographique V Mauger)

Interview réalisée par Valentine Meyer le 3 Septembre 2020.

Pour en connaitre plus sur le travail de Vincent Mauger, voici le lien très fourni vers sa galerie : http://www.bertrandgrimont.com/Vincent_Mauger-artist-56.html

et vers le site collectif : http://www.collectifr.fr/reseaux/vincent-mauger

Vincent Mauger between virtual and real spaces

« I knew I wanted to do Fine Arts, without there being any real trigger, it came as I went, because the rest did not thrill me. Class bored me, I used to draw during class. In high school, we put in place “humorous interruptions” during lessons, such as raising the green plant 10 cm to give the impression that it was floating, or making that in the middle of the lesson, the shelves fall out of the room. closet without anyone knowing where it came from. It amused me more than schooling. The Ecole des Beaux-Arts was a liberation for me. It was a real space of freedom, where one was encouraged to overflow.

What interests me the most is the pleasure of doing things, more than being an artist or a work of art. After the recognition it is good because it is also the way to continue working. I see myself more as a researcher who delivers the fruit of his experience. If I have to give a definition of art, it is akin to research, via the artist, who would make disturbing objects that make you think. This is why I like to intervene in volume, to disrupt the space. I make sculptures because in my opinion, they have a stronger impact on the environment than a drawing that can disappear in the drawer, they can interfere with a lot more « 

Born in 1976 in Rennes, Vincent Mauger is an artist known for his modular and in situ installations and sculptures which seek to materialize a mental space, playing on the perception shifts between real and virtual environment, the archaic and the artificial gesture, the nature and virtual modeling. These, most often made with ordinary materials (brick, metal, polystyrene, PVC pipes, wood, paper), combine artisanal construction techniques and numerical calculation. He is represented in Paris by the Bertrand Grimont gallery. You can see his works at the estate of the Château de Chaumont sur Loire, at the Frac Center in Orléans, at the entrance to the vineyard of Château Smith Haut Lafitte for example.


« Yes, I make my installations specifically for the places that will host them.

For example, for the installation Château Millésime, Didier Lamandé, who ran the space, invited me to a room that has an impressive view of the entire coast. At first I had thought of a floor installation, but facing the venue I reversed. I did not see myself posing volumes in front of these picture windows and this landscape so strong. So I wanted to intervene on the ceiling to keep this panoramic view and create a turnaround like an inverted fragment. I designed it from basic elements, which form a frame that will create a nibbled landscape with these cells that provide graphic richness. It’s a bit like a frame that is not dressed, like a landscape skeleton without skin. That is to say, as the installation does not have a completely finished appearance, it retains a certain modularity and remains an open proposition. Anyone can imagine moving these bricks, like in a real or virtual building game. The installation is in a way a potential from which everyone can compose a different environment. I always try to create within a concrete space, a space for reverie, a mental space.

For the FRAC Centre, Marie-Ange Brayer contacted me following a residency. The original idea for this MicroLab, an educational space, was to create a hut, a cave, a shelter. Over the constraints we focused on the cabin. Between architecture and sculpture, we wanted to make a structure that could be dismantled, so that the children could take hold of it and understand how we build. And then there is always this idea of an archaic cave which would be mixed with a very contemporary construction system.

During the first Covid 19 crisis, I was at home in the countryside with my family with my two children. I was able to work. It was both more comfortable and more scary. Having said that, I am afraid it will overshadow much more serious things, such as the climatic dangers which put humanity at greater risk. As for my naive hope that things can happen, it is disappointed.

I have just finished a Hermès showcase project in Singapore carried out remotely, I made a piece for the forecourt of the Nantes Museum of Fine Arts. And there is a traveling exhibition in Normandy which will then be installed for the Nuit Blanche in Paris, place des Grands Hommes. My work was presented by my Bertrand Grimont gallery during ArtParis. And I am always looking for places to accommodate my installations which are modular, made from recyclable materials, moreover removable, adaptable and easily transportable.

Interview conducted by Valentine Meyer, the 3 Sept 2020.

For further information on Vincent Mauger’s work, here is his gallery website : http://www.bertrandgrimont.com/Vincent_Mauger-artist-56.html

and a collaborative platform : http://www.collectifr.fr/reseaux/vincent-mauger

Mingjun Luo, entre Chine et Europe, transcodage et liberté.

« Petite j’étais assez douée pour le dessin, donc vers 10-12 ans, j’ai décidé de rentrer dans le groupe des Beaux-Arts, j’y ai eu un professeur très sérieux, son but était de nous préparer à nous faire rentrer à l’Académie, c’est à ce moment là que j’ai compris qu’on pouvait devenir artiste comme métier et c’est ce que j’ai voulu être.

J’étais précoce, à 14 ans j’ai fini le bac, déjà j’avais deux ans d’avance au départ et puis du fait de Mao les choses se sont accélérées pour moi. Normalement après le bac le jeune doit aller à la campagne « afin de se rééduquer ». Mais moi, avec mes 14 ans j’étais trop petite, je ne pouvais pas. Je suis donc restée seule à la ville pendant 6 mois, mes parents travaillaient. Mon père a eu peur. Il était chef communiste de l’opéra de la ville, il admirait les intellectuels et le chef décorateur du théâtre alors il lui a demandé si je ne pouvais pas devenir son apprenti. Et puis Mao meurt. Et moi chaque jour j’étais à l’opéra et le soir je regardais, c’est aussi à ce moment là que je découvre Rembrandt.

Pour le concours à l’académie des Beaux-Arts, ça a été difficile, j’avais 14 ans la première fois, j’ai échoué. J’ai échoué aussi l’année suivante, je suis restée un mois couchée au lit mais j’ai décidé de retourner travailler et de passer l’examen encore une fois. A 16 ans je rentre enfin à l’Académie des Beaux-Arts. Et c’est comme cela aussi que du fait du manque d’enseignants, je deviens la plus jeune professeur de peinture à l’huile à l’académie des Beaux Arts du Yunnan. On est en 1982,  j’ai 20 ans, c’est aussi les années où la Chine s’ouvre au monde. »

Suis je moi ? 2015, installation, papiers, objets, dimensions variables

Née en 1963 dans la province du Yunnan, Minjung Luo est une artiste précoce et virtuose. Au pays de la culture ancestrale de l’encre sur papier, de la calligraphie et du paysage, elle devient à 20 ans la plus jeune professeur de l’Académie de peinture à huile et de portrait. A 27 ans, elle décide de venir vivre en Suisse.  Elle se met à l’encre de Chine, puis à l’installation, la vidéo, au graphite. 

Qu’est ce qu’un artiste qui recommence ailleurs ? Comment intégrer un nouveau lieu d’accueil et créer son propre chemin à l’intérieur d’une forêt de signes étrangers ? Comment manipuler l’iconographie pour sortir de son folklore ? Comment procéder à l’élagage, au transcodage, à la traduction ? 

Solitaire, 2011, mine de plomb sur papier 30×42 cm

Plasticienne, peintre, vidéaste, connue d’abord pour ses dessins à la mine de plomb sur papier, qui sont comme des photos effacées d’un monde lointain, où la réalité des moments montrés, familiaux ou politiques, des petites choses du quotidien, le disputerait à une mémoire qui s’estompe. Elle est ensuite reconnue avec la peinture à l’huile. Si elle y revient, c’est pour offrir, en nous cachant sa virtuosité, une synthèse parfaite de cette technique avec celle de l’encre de chine.  Elle l’applique sur une toile brute non préparée avec la fluidité de l’encre sur le papier. Elle choisit le monochrome et joue sur les différentes valeurs de tons pour mieux faire jouer la lumière, le plein mais surtout le vide et le blanc. Ainsi elle nous laisse la place et la liberté de nous projeter dans son univers lointain et ouvert. Quelque soit la technique Mingjun Luo va à l’essentiel : cette quête du presque rien pour faire trace et pouvoir la partager avec l’autre.

Exposée internationalement en Europe comme en Chine, elle est représentée par Gisèle Lindner à Bâle et Aye Gallery à Pékin. Elle figure dans les plus grandes collections, notamment celle d’ Uli et Rita Sigg.

« Automne paisible est ma première création, j’ ai travaillé dessus pendant un an. C’est en 1985, j’étais tellement fière d’avoir été sélectionnée avec pour l’Exposition Nationale. A ce moment-là les autres peignaient encore essentiellement des paysans ou Mao. J’avais réalisé une peinture à l’huile de grand format (1,20×1,56m) où je peignais mes deux voisins retraités dont l’un en train de lire le journal avec des petites photos de famille derrière. A la suite de cela, l’association des artistes me contacte pour créer un groupe d’art contemporain,« Zéro ». On est dans un contexte où Rauschenberg vient d’être exposé en Chine. J’ai écrit le texte fondateur du groupe, on est une trentaine de jeunes.  On fait la première exposition dans un parc à Chang Sha (Yunnan) avec des installations, des collages. L’exposition est interdite au bout d’une dizaine de jours, car on nous reproche de faire de l’art capitaliste. Pour continuer nous décidons d’organiser l’année suivante en 86, un voyage pour fêter les 60 ans de la marche de l’Armée Rouge qui est passée dans des lieux très intéressants. Comme cela rien ne nous freinerait car c’était lié à l’Armée Rouge, on était inattaquable (rires). D’ailleurs c’est durant ce voyage au Tibet que je rencontre François, mon futur mari. Et en 87, à 24 ans, je me marie et décide de le suivre et de venir vivre en Suisse. Je perds ma nationalité chinoise comme le requiert la politique de mon pays. J’exposerai à nouveau en Chine mais 20 ans plus tard.

Diaspora 2006, photographie dimensions variables

La Suisse au début, cela n’a pas été facile. Nous avons notre premier enfant. Je ne sais pas parler français. Après les collages, je ne trouve plus mon chemin avec la peinture à l’huile. Je deviens très nerveuse.  Et puis je travaille l’encre de chine et le papier, ce qui est moins cher aussi.  Et là tout devient fluide, peut-être qu’ainsi je crée une petite Chine pour moi-même. A ce moment là je rencontre Bernard Fibicher (ndt actuel directeur du nouveau musée d’art contemporain MCB, ouvert en oct 2019 à Lausanne) à qui je parle de mes expériences, de mes doutes, de mon engagement pour l’art contemporain. Nous allons ensemble à Kassel voir la Dokumenta et à Turin, ainsi j’ai un cours particulier d’art contemporain en accéléré avec l’un des meilleurs transmetteurs qui soit. Je remarque toutes ces peintures qui étaient à l’époque très conceptuelles et minimales, pas du tout expressionnistes allemand qui était ce vers quoi je penchais avec le Groupe Zéro.

Papier chinois dans un espace 5, 2014, huile sur toile 125 x100 cm

Aujourd’hui je me définis comme peintre, ce que n’était pas le cas à l’époque où peut être ai je essayé de me rapprocher du système suisse, en faisant des installations et en arrêtant le dessin réaliste, pour faire de l’abstrait. Je ne reprendrai le dessin réaliste que 12 ans plus tard. 

Maintenant j’ai l’impression de toujours avancer et d’avoir trouvé ma propre expression. C’est moi Minjun, les gens ont accepté, je viens d’ailleurs mais avec une touche européenne. Car au fond tu dois exprimer ce que tu es, suivre ta vie comme de l’eau et cela arrivera. Peut-être cela m’emmènera-t-il vers de nouveaux paysages; toute ma vie est une vie de recherches, de marche. La vie te porte, ce n’est pas toi qui fixe les marques, du moins c’est mon idée.

Dans un lieu lointain, un nuage te manque. 2014 . Huile sur toile 190 x240 cm.

Tu m’interroges sur mes peintures de nuages.

Pour moi ce sont des portraits, ce n’est plus un paysage comme dans l’art classique chinois mais c’est comme une personne vivante. Le nuage te fait rêver, t’emmène ailleurs, ce qui est un thème récurrent dans mon travail. Le nuage t’emmène vers cette pensée du lointain, peut être là où tu voudrais être mais où tu ne peux pas aller. Pas de frontières pour lui. Ce n’est pas un nuage qui fait peur ou héroïque, comme ceux de l’orage; le mien est plus mélancolique et solitaire. Il bouge, il change par contre moi je fixe ce moment par la peinture. Ce nuage c’est comme l’espoir, le rêve que tu peux garder chez toi un moment.

Oui j’ai le goût de la peinture classique, de Rembrandt, de Vermeer et de la peinture hollandaise du XVIIeme, pour la lumière et pour leur blanc qui sort tout d’un coup. Je vais finir par devenir une spécialiste de Rembrandt (rires). Maintenant j’ai davantage envie de regarder la peinture classique que contemporaine, même si j’aime beaucoup le travail de certains comme par exemple de Xue Feng.

Les paysages Song me touchent beaucoup, je n’aime pas les peintres qui montrent leur technique.

I walk beside you , 2018 peinture sur toile

J’étais très contente de rester chez moi à Biel pendant le confinement, j’ai la chance que mon atelier soit dans ma maison, j’ai pu travailler davantage sans être stressée, avec des réveils plus doux. Là j’avais une bonne excuse pour ne plus sortir. Et j’avoue que cela ne m’a pas forcément manqué de ne pas voir les gens. Du moins sur cette courte durée et parce que j’ai beaucoup de projets maintenus : 

Celui d’une exposition monographique à la galerie Gisèle Lindner à Bâle qui ouvre le 5 Septembre, puis d’un solo show au musée des Beaux-Arts de Moutiers qui ouvre le 19 septembre, et enfin une invitation au printemps 2021 par Antonia Nessi au Musée d’art de Neuchâtel où elle va faire se croiser plusieurs travaux : ceux d’ artistes européennes influencées par la Chine et le mien, celui d’une chinoise influencée par l’Europe. Cela va être intéressant. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 8 Juillet 2020 à Paris.

Pour en savoir plus sur le travail de Mingjun Luo, voici quelques liens :

Vers son site : http://luomingjun.com/

Vers ses galeries :

http://www.galerielinder.ch/html/2018/201805_0.htm

http://www.ayegallery.com/en/exhibitInfo.asp?ID=104

Mingjun Luo, between China and Europe, transcoding and freedom.


« When I was a little girl, I was pretty good at drawing, so when I was about 10-12, I decided to join the Fine Arts group, I had a very serious teacher there, his goal was to prepare us to go to the Academy, That’s when I realized that you could become an artist as a profession, and that’s what I wanted to be.

I was precocious, at 14 I finished the baccalaureate, I was already two years ahead at the start and then because of Mao things accelerated for me. Normally after the baccalaureate the young person must go to the countryside in order to re-educate himself. But I, with my 14 years I was too small, I couldn’t. So I stayed alone in the city for 6 months, my parents were working. My dad got scared. He was a communist leader of the city opera, he admired the intellectuals and the director of the theatre, so he asked him if I could not become his apprentice. And then Mao dies. And I was at the opera every day and at night I watched, and that’s when I discovered Rembrandt.
For the competition at the Academy of Fine Arts, it was difficult, I was 14 the first time, I failed. I also failed the following year, stayed in bed for a month but decided to go back to work and take the exam again. At 16 years old I finally return to the Academy of Fine Arts. And it is also like this that because of the lack of teachers, I become the youngest teacher of oil painting at the Yunnan Academy of Fine Arts. It’s 1982,  I’m 20 years old, it’s also the years when China opens up to the world. »

Born in 1963 in the province of Yunnan, Minjung Luo is an early and virtuoso artist. In the land of the ancestral culture of ink on paper, calligraphy and landscape, she became the youngest teacher of the Academy of Oil Painting and Portrait at the age of 20. At the age of 27, she decided to come and live in Switzerland. She went to Indian ink, then to installation, video, graphite.
What is an artist who starts over elsewhere? How to integrate a new place of reception and create your own path inside a forest of foreign signs? How to manipulate iconography to get out of its folklore? How to proceed with pruning, transcoding, translation?
Visual artist, painter, videographer, known first of all for his drawings in the lead mine on paper, which are like erased photos of a distant world, where the reality of the moments shown, family or political, of the little things of everyday life, are looking like a memory that fades. She is then recognized with oil paint. If she comes back to it, it is to offer us, by hiding her virtuosity, a perfect synthesis of this technique with that of Indian ink.   She applies it on a raw canvas not prepared with the fluidity of the ink on the paper. She chooses the monochrome and plays on the different tone values to better play the light, the full but especially the void and the white. Thus it leaves us the place and the freedom to project ourselves into its distant and open universe. Whatever the Mingjun Luo technique goes to the essentials: this quest for almost nothing to trace and to be able to share it with the other.

Exhibited internationally in Europe and China, she is represented by Gisèle Lindner in Basel and by Aye Gallery in Beijing. Her work is in the largest collections, including Uli and Rita Sigg.

« Peaceful Autumn is my first creation, I worked on it for a year. It was in 1985, I was so proud to have been selected with for the National Exhibition. At that time the others were still mainly painting. peasants or Mao. I had made a large-format oil painting (1.20×1.56m) in which I painted my two retired neighbors, one of whom was reading the newspaper with small family photos behind. Following that, the artists’ association contacted me to create a contemporary art group, “Zero.” We are in a context where Rauschenberg has just been exhibited in China. I wrote the group’s founding text , we are about thirty young people. We made the first exhibition in a park in Chang Sha (Yunnan) with installations, collages. The exhibition was banned after ten days, because we were accused of doing capitalist art. To continue we decide to organize the following year in 86, a trip for to celebrate the 60th anniversary of the Red Army march which passed in very interesting places. As that would not stop us because it was linked to the Red Army, we were unassailable (laughs). Moreover, it was during this trip to Tibet that I met François, my future husband. And in 87, at 24, I got married and decided to follow him and come and live in Switzerland. I lose my Chinese nationality as required by my country’s policy. I will exhibit again in China but 20 years later.

Switzerland at the start was not easy. We have our first child. I do not know how to speak French. After the collages, I can’t find my way with the oil painting. I am getting very nervous. And then I work with India ink and paper, which is also cheaper. And then everything becomes fluid, maybe in this way I create a little China for myself. At that time I met Bernard Fibicher (editor’s note : current director of the new MCB contemporary art museum, opened in October 2019 in Lausanne) to whom I spoke about my experiences, my doubts, my commitment to contemporary art. We go together to Kassel to see the Dokumenta and to Turin, so I have a private accelerated contemporary art lesson with one of the best transmitters there is. I notice all these paintings that were very conceptual and minimal at the time, not at all German expressionist which was what I was leaning towards with the Zero Group.

Today I define myself as a painter, which was not the case at the time when maybe I tried to approach the Swiss system, by making installations and stopping realistic drawing, to make abstract. I will not resume realistic drawing until 12 years later.

Now I feel like I’m still moving forward and finding my own expression. It’s me Minjun, people accepted, I come from elsewhere but with a European touch. Because deep down you have to express what you are, follow your life like water and it will happen. Maybe this will take me to new landscapes; my whole life is a life of research, of walking. Life carries you, you don’t set the marks, at least that’s my idea.

You wonder about my cloud paintings.

For me they are portraits, it’s no longer a landscape like in classical Chinese art, but it’s like a living person. The cloud makes you dream, takes you elsewhere, which is a recurring theme in my work. The cloud takes you to that distant thought, maybe where you want to be but where you can’t go. No borders for him. It is not a scary or heroic cloud, like those in the storm; mine is more melancholy and lonely. He moves, he changes on the other hand I fix this moment by painting. This cloud is like the hope, the dream that you can keep at home for a while.
Yes, I have a taste for classical painting, Rembrandt, Vermeer and Dutch painting from the 17th century, for the light and for their white which suddenly comes out. I will eventually become a Rembrandt specialist (laughs). Now I want to look at classical painting more than contemporary painting, although I really like the work of some such as Xue Feng.

Song landscapes touch me a lot, I don’t like painters who show their technique.

I was very happy to stay at home in Biel during the confinement, I am lucky that my studio is in my house, I was able to work more without being stressed, with softer awakenings. There I had a good excuse not to go out. And I admit, I didn’t necessarily miss not seeing people. At least in this short time and because I have a lot of on-going projects.
That of a monographic exhibition at the Gisèle Linder gallery in Basel which opens on September 5, then of a solo show at the Museum of Fine Arts in Moutiers which opens on September 19, and finally an invitation in spring 2021 by Antonia Nessi to the Neuchâtel Art Museum where she will bring together several works: those of European artists influenced by China and mine, that of a Chinese influenced by Europe. It’s going to be interesting. « 

Interview conducted by Valentine Meyer on July 8, 2020 in Paris.
To learn more about Mingjun Luo’s work, here are some links:
To his site: href = « http://luomingjun.com/ »> http://luomingjun.com/

To its galleries:

http://www.galerielinder.ch/html/2018/201805_0.htm

http://www.ayegallery.com/en/exhibitInfo.asp?ID=104

Michael Günzburger, les traces du vivant

« J’ai décidé de devenir artiste. Pour cela, il y a eu deux moments clé dans ma vie. Je me souviens encore très bien de la sensation éprouvée à environ 3 ans, quand j’ai fait un dessin de locomotive et que j’ai été très content parce que ça sonnait juste, avec les proportions et que ça marchait bien comme une bonne recette de cuisine.

Et la deuxième fois à 28 ans quand je suis devenu papa pour la première fois. Avant j’avais fait pas mal de choses dans ma vie, j’avais une formation d’instituteur : j’ai exercé pendant deux ans. Puis j’ai fait de l’illustration, du graphisme, de la BD et j’ai crée ma boîte. Donc je n’ai pas eu de formation d’artiste et cela m’a pris beaucoup de temps de savoir quelle discipline je voulais faire, même si j’ai toujours un carnet de dessin avec moi. J’ai essayé en faisant, en pratiquant. Donc à 28 ans je me suis dit qu’il fallait que je me décide, que je n’avais plus de temps à perdre. Après une discussion avec mon associé, je comprends que je n’ai plus envie d’être dans les arts appliqués avec des commandes, des clients, et que là où je suis le plus heureux  c’est en fabriquant de l’art, à l’atelier ou à l’imprimerie. A ce moment là j’ai décidé de devenir artiste. 

Oui je m’interroge sur comment faire des images, qu’est qui est intéressant dans l’image contemporaine ? Qui rencontrer ? C’est mon moteur.

Né en 1974, Michael Günzburger est un artiste plasticien vivant à Zurich,  qui a une pratique basée essentiellement sur le dessin, l’imprimé et l’installation. Il expose et publie son travail au niveau national et  international. Il est co-auteur du projet de recherche du SNF Hands-On à l’Institute for Contemporary Art Research de la Haute École des Arts de Zurich. En 2010, Michael Günzburger a décidé d’imprimer un ours polaire entier afin que chacun de ses poils soit rendu visible sur la feuille. Pour y parvenir il a réalisé une série d’empreintes précises de peaux d’animaux : l’empreinte d’une chose comme preuve ultime de son existence. Suivre ces traces et pistes devient une méthode d’élucidation de révéler des vérités possibles à travers des récits. En collaboration avec le célèbre imprimeur zürichois Thomi Wolfensberger, pour y parvenir, ils ont développé des techniques spécifiques de lithographie. Les empreintes directes obtenues d’animaux : castor, loup, renard … sont des représentations étonnantes de franchise et d’immédiateté.   Comment les empreintes ont-t-elle été faites ? Qui est l’auteur ? Quelles sont les limites éthiques qui se sont dégagées? Qu’est-ce qu’une position artistique dans ce domaine?

« Les ours polaires sont, à certains égards, des trophées qui suscitent beaucoup d’imagination. Symbole chargé du réchauffement planétaire, l’ours polaire est quelque chose de grand mais surtout d’inconnu. Son habitat sauvage est extrêmement hostile aux humains et la collecte de données scientifiques n’est possible qu’avec des efforts considérables. En fait, nous en savons peu sur eux, la plupart de ce que nous savons est ce que nous présumons. Cela transforme l’animal en un espace de projection parfait : un prédateur hautement spécialisé, blanc et sauvage, vivant dans un désert de glace préhistorique, menacé par l’humanité et sa gestion des ressources naturelles. »

Les recherches de Günzburger ont été vastes, il a interrogé : Inuits, chasseurs de trophées, vétérinaires et virologues, directeurs de zoo, collectionneurs d’art, écrivains, éthiciens… Chacun d’eux est un spécialiste des ours polaires dans son propre domaine, chacun ayant des opinions éloignées ou même opposées aux autres. Un ours polaire a été imprimé en juin 2016 avec l’aide de l’Institut polaire norvégien sur l’archipel du Spitzbergen.

Actuellement l’exposition monographique « Das Ende der Spur » (La Fin de la Trace ) au Musée Hans Erni de Lucerne regroupe pour la première fois les dix années de travail et de recherches consacrées à imprimer ces traces directes d’animaux dont l’ours polaire. (ouverte jusqu’au 8.11.2020)

Vue d’exposition « Das Ende der Spür », Hans Erni Museum. Courtesy Michael Günzburger

« Ma première exposition eut lieu à Berne en 1997, c’était une toute petite exposition. A mon retour de voyage de 3 mois à Los Angeles, j’avais 400 dessins. On a exposé avec un autre couple d’artistes, Lukas Bärfuss (ndt, célèbre romancier suisse) a fait son premier discours public, on a avait préparé de la frozen marguarita, c’était drôle. Il y avait déjà des collaborations, car produire seul ne m’intéresse pas. 

Actuellement je collabore à plusieurs niveaux. Pour ma série « Traces » ma collaboration avec l’imprimeur Thomi Wolfensberger est certainement la plus importante, et puis aussi celles avec les personnes qui me donnent accès aux animaux. J’ai commencé cette série avec une queue de renard et je l’ai fini avec l’ours polaire. J’ai compris que c’est un tout petit monde, 5 scientifiques au monde peuvent te donner accès à un ours polaire, je veux dire de pouvoir le toucher pour réaliser l’impression, sinon ce sont les chasseurs. Mon expérience avec les scientifiques m’a fait relativiser pas mal de choses, car d’une part ce n’est pas toujours très raffiné d’endormir un ours en lui tirant dans la nuque. Et d’autre part certains chasseurs inuit respectent réellement l’animal. Quand tu t’y intéresses, la réalité est forcément complexe. Pour ce projet d’Ours Polaire, je suis devenu un chasseur en quelque sorte, enfin en tout cas un spécialiste de l’ours.

Aucun animal n’a été blessé pour faire ce travail, sinon cela n’aurait eu aucun sens. J’ai travaillé avec des animaux vivants endormis ou déjà morts pour d’autres raisons.

En l’occurence entre 2010 et 2018 j’ai « imprimé » tout ce qui m’aiderait à imprimer un ours polaire. 

D’abord d’un point de vue technique. Avec Thomi, nous sommes arrivés à développer une technique de lithographie spécifique qui puisse marcher à -20C, de nuit et dans la neige profonde. Car la graisse employée normalement pour la lithogravure ne marche pas à -20C. On a réalisé plusieurs essais, la queue de renard était un des premiers. Et puis aussi pour éviter de transporter de grandes pierres en Arctique, on a développé cette technique sur cette bâche plastique. On a fait un essai aussi avec un veau vivant et endormi pour la taille. Et puis il a fallu mettre au point la bonne chorégraphie entre nous, sinon cela ne marche pas. Là on l’a fait avec un ours brun, 200 kg il dormait, nous étions 6. Car une fois que l’on a mis une couche très fine de graisse, l’animal doit toucher le film idéalement sans trop bouger, sinon ces poils deviennent un pinceau, et ça devient une peinture en quelle sorte. Or je voulais qu’en terme de tracé, on puisse voir chaque poil comme une écriture, que cela garde une certaine finesse. Ensuite on copie cette espèce de planche contact sur une plaque d’aluminium pour l’imprimer.

Je n’ai pas une définition de l’art; si quelqu’un me dit que cela en est, je veux bien le croire mais je me permets de lui poser des questions, car de toutes façons tu ne peux pas lui dire que ce n’est pas de l’art. De travailler avec des scientifiques a aussi rendu très clair le fait que je n’illustre pas une science naturelle.

Loup, 2014, Lithographie sur papier. Courtesy Michael Günzburger.

Quand le journal des Grisons, Südostschweiz, m’ a invité à une carte blanche pour faire une double page d’art, je leur ai proposé ma trace de loup qui venait de leur région. Pour l’imprimer, il me fallait 4 doubles pages, soit une double page sur 4 jours. Ils ont accepté, cela a été diffusé dans tout le pays, chez les chasseurs, chez les écolos, chez ceux qui n’ont pas de point de vue. Il y a eu beaucoup de réactions d’après le journal, c’était très équilibré et beaucoup plus serein qu’il ne l’aurait imaginé. Cela a aussi assuré un succès commercial à ma série « Traces » et ainsi permis d’autofinancer en grande partie la série de l’ours blanc, soit environ 100 000 euros, car j’ai voulu rémunérer tout ceux qui ont travaillé sur le projet. C’était devenu une petite entreprise pendant presque 8 ans, à la fin j’ai fini par réussir à « imprimer » l’ours polaire. J’ai tout dépensé, c’est un plaisir et un succès.

Ours Polaire 2018, Lithographie sur papier 152 x 240 cm

Actuellement je travaille à plusieurs projets, un porte sur les chimères mais imprimées à partir de corps réels, par exemple j’ai réalisé une chimère réalisée à partir d’une femme enceinte et d’un saumon. Car finalement d’imprimer une chimère, c’est en quelque sorte donner une preuve physique de leur existence… (rires)

Vue de l’exposition « das Ende der Spur », Les Chimères, Hans Erni Museum.. Courtesy Michael Günzburger.

J’ai un deuxième projet, qui est de nouveau une collaboration avec un artisan, un fabricant de stuc, où je dessine dans le plâtre.

De cette première vague de Covid 19, j’ai retenu que mes enfants étaient moins stressés, on a tous bien mieux et davantage dormi. Et que dans nos ères post-industrielles, si tu n’es pas une usine, cela ne me parait pas nécessaire de ne jamais s’arrêter, au contraire. Bref si cela pouvait faire réfléchir à un autre rythme pour chacun, ce serait intelligent. »

Pour en connaitre davantage sur ce travail de Michael Günzburger, en plus de son site guenz.ch, voici un lien :

https://www.editionpatrickfrey.com/de/books/contact-michael-gunzburger#

Interview réalisée par Valentine Meyer le 4 Juillet 2020 à Zurich.

Michael Günzburger, traces of the living

I decided to become an artist. For that, there were two key moments in my life. I still remember very well the feeling I felt when I was about 3 years old, when I did a locomotive drawing and I was very happy because it sounded right, with the proportions and it worked well as a good recipe for cooking.

And the second time at 28 when I became a dad for the first time. Before I had done a lot of things in my life, I was trained as a teacher: I practised for two years. Then I did illustration, graphic design, comics and I created my own box. So I didn’t have any artist training and it took me a long time to know what discipline I wanted to do, even though I still have a drawing book with me. I tried by doing, by practicing. So at 28 I told myself that I had to make up my mind, that I had no more time to waste. After a discussion with my partner, I understand that I no longer want to be in the applied arts with orders, customers, and that where I am most happy is in making art, in the workshop or in the printing shop. At that moment I decided to become an artist.


Yes I wonder about how to make images, what is interesting in the contemporary image? Who to meet? It is my engine.

Born in 1974, Michael Günzburger is a visual artist living in Zurich whose practice is based primarily on drawing, printing and installation. He exposes and publishes his work at national and international level. He is co-author of the SNF Hands-On research project at the Institute for Contemporary Art Research of the Zurich University of the Arts. In 2010, Michael Günzburger decided to print a whole polar bear so that each of its hairs would be visible on the leaf. To achieve this he made a series of precise impressions of animal skins : beaver, wolf, fox … are amazing representations of frankness and immediacy. How were the footprints made? Who is the author? What are the ethical limits that have emerged? What is an artistic position in this field?

« Polar bears are, in some ways, trophies that inspire a lot of imagination. A symbol of global warming, the polar bear is something big but mostly unknown. Its wild habitat is extremely hostile to humans and the collection of scientific data is only possible with considerable effort. In fact, we know little about them, most of what we know is what we assume. This transforms the animal into a perfect projection space: a highly specialized predator, white and wild, living in a prehistoric ice desert, threatened by humanity and its management of natural resources. »

Günzburger’s research was extensive, he questioned: Inuit, trophy hunters, veterinarians and virologists, zoo directors, art collectors, writers, ethicists… Each of them is a polar bear expert in their own field, each with distant or even opposing views. A polar bear was printed in June 2016 with the help of the Norwegian Polar Institute on the Spitzbergen Archipelago.
The monographic exhibition « Das Ende der Spur » (The End of the Trace ) at the Hans Erni Museum in Lucerne brings together for the first time the ten years of work and research dedicated to printing these direct traces of animals including the polar bear. (open until 8.11.2020).

‘My first exhibition was in Bern in 1997, a very small one. When I got back from my three-month trip to Los Angeles, I had 400 drawings. We exhibited with another couple of artists, Lukas Bärfuss (ndt, famous Swiss novelist) made his first public speech, we had prepared some frozen marguarita, it was funny. There were already collaborations, because I am not interested in producing alone.

Currently I collaborate at several levels. For my series «Traces» my collaboration with the printer Thomi Wolfensberger is certainly the most important, and also those with people who give me access to animals. I started this series with a fox tail and I ended it with the polar bear. I understood that it’s a very small world, 5 scientists in the world can give you access to a polar bear, I mean to be able to touch it to realize the impression, otherwise it’s the hunters. My experience with scientists has made me relativize a lot of things, because on the one hand it’s not always very refined to put a bear to sleep by shooting it in the back of the neck. And on the other hand some Inuit hunters really respect the animal. When you’re interested, reality is bound to be complex. For this Polar Bear project, I became a sort of hunter, or at least a bear specialist.
No animals were injured to do this work, otherwise it would have made no sense. I have worked with live animals that are asleep or already dead for other reasons.
In this case between 2010 and 2018 I «printed» everything that would help me to print a polar bear.

First, from a technical point of view. With Thomi, we managed to develop a specific lithography technique that could work at -20C, at night and in deep snow. Because the grease normally used for lithoengraving does not work at -20C. We did several tests, the fox tail was one of the first. And also to avoid carrying large stones in the Arctic, we developed this technique on this plastic tarpaulin.

We also did a trial with a live, sleepy calf for the waist. And then it was necessary to develop the right choreography between us, otherwise it does not work. There we did it with a brown bear, 200 kg he was asleep, we were 6. Because once we put a very thin layer of fat, the animal must touch the film ideally without moving too much, otherwise these hairs become a brush, and it becomes a paint what kind. But I wanted that in terms of layout, we could see each hair as a writing, that it keeps a certain finesse. Then we copy this kind of contact board on an aluminum plate to print it. We also did a trial with a live, sleepy calf for the size. And then it was necessary to develop the right choreography between us, otherwise it does not work. There we did it with a brown bear, 200 kg he was asleep, we were 6. Because once we put a very thin layer of fat, the animal must touch the film ideally without moving too much, otherwise these hairs become a brush, and it becomes a paint what kind. But I wanted that in terms of layout, we could see each hair as a writing, that it keeps a certain finesse. Then we copy this kind of contact board on an aluminum plate to print it.

When the newspaper of the Grisons, Südostschweiz, invited me to a carte blanche to make a double page of art, I offered them my wolf trail that came from their region. To print it, I needed 4 double pages, a double page over 4 days. They agreed, it was broadcast throughout the country, among hunters, among environmentalists, among those who have no point of view. There were a lot of reactions according to the newspaper, it was very balanced and much more serene than he would have imagined. It also ensured commercial success for my «Traces» series and thus allowed the polar bear series to be largely self-financed, around 100,000 euros, because I wanted to pay everyone who worked on the project. It had become a small business for almost 8 years. In the end I managed to “print” the polar bear. I spent everything, it’s a pleasure and a success. 

Currently I work on several projects, one on chimeras but printed from real bodies, for example I realized a chimera made from a pregnant woman and a salmon. Because finally, to print a chimera is to give a kind of physical proof of their existence… (Laughter)
I have a second project, which is again a collaboration with a craftsman, a stucco maker, where I draw in plaster.

From this first wave of Covid-19, I learned that my children were less stressed, we all slept much better and more. And that in our post-industrial era, if you are not a factory, it does not seem necessary to me to never stop, on the contrary. In short, if it could make one think of another rhythm for each one, it would be intelligent.


To learn more about this work by Michael Günzburger, in addition to his guenz.ch site, here is a link:
https://www.editionpatrickfrey.com/de/books/contact-michael-gunzburger#/p>

Wang Keping, star rebelle et essence rare.

Portrait de Wang Keping dans son atelier, 2018, credit photo : Aline Wang

« Tout petit j’ai reçu l’influence de mes parents, ma mère était actrice et mon père écrivain et j’aimais beaucoup le théâtre. Je voulais être inventeur, en lien avec la physique. Aujourd’hui encore à l’atelier j’aime inventer et bricoler des nouveaux systèmes de poulies et de trappes. Personne dans ma famille ne peignait ou ne dessinait donc ne pouvait me l’enseigner;  je ne pensais pas à l’époque que je deviendrai artiste plasticien. C’était pendant la Revolution Culturelle, on était à la campagne, avec pour moi l’arrêt d’aller à l’école. »

Né en 1949 près de Pékin, Wang Keping est l’un des pères fondateurs de l’art contemporain chinois. Il a créé en 1979 le mouvement dissident « Xing Xing » /« Stars »/ « Etoiles » avec les artistes Ai Weiwei, Ma Dasheng et Huang Rui. Ses sculptures Silence et Idole deviennent des icônes emblématiques de la résistance face aux canons esthétiques imposés par le pouvoir, et font notamment la Une avec leur auteur du New York Times. Son engagement en faveur de la liberté d’expression et son rôle clé pendant la révolution culturelle en Chine au cours des années 1970  le mènent à choisir l’exil, en France avec son épouse, en 1984. Il a développé depuis une œuvre à la fois simple, sensuelle et virtuose qui explore et travaille toutes les possibilités du bois, reconnue internationalement comme l’une des contributions les plus importantes à la sculpture contemporaine. A Paris et Bruxelles, depuis 2017, il est représenté par la galerie Nathalie Obadia. A Hong-Kong depuis 2001, par la Galerie 10 Chancery Lane.

« C’est à 30 ans, que la voie de la sculpture m’a donné beaucoup d’espoir et que j’ai choisi de m’y consacrer. Avant, tout ce que j’ai vu et vécu m’a permis de mûrir. Après cette décision, un an s’est écoulé avant la couverture du New York Times.

Ma mère avait pas mal de relations, et afin me faire quitter « la rééducation » à la campagne, elle a réussi à m’envoyer dans une troupe de théâtre militaire au Yunnan. J’aimais beaucoup le théâtre mais très vite j’ai compris qu’il n’y avait aucune liberté dans la troupe de l’armée, et la vie est devenue pénible pour moi. A 20 ans je ne voulais plus être acteur, mais devenir écrivain. Ce n’était pas facile de quitter la troupe du Yunnan comme cela, c’était très mal vu et dangereux. Mais comme j’étais assez insolent, les chefs étaient plutôt contents de me laisser partir. Je me suis retrouvé à travailler dans une usine à la campagne. J’avais lu Gorki qui disait que c’était à la campagne avec le peuple qu’il avait le plus appris, alors je me suis dit que c’est ce que j’allais faire. Mais le soir, dans les dortoirs, après le travail à l’usine, c’était impossible d’étudier ou d’écrire alors de nouveau j’ai voulu partir .

Mon père me trouvait prétentieux et m’a dit que je ne ferai jamais rien de ma vie. Ma mère était bienveillante et essayait toujours de trouver une solution pour m’aider. Je voulais revenir à Pekin, mais mon hukou ( carte d’identité chinoise) ne me permettait pas de revenir en ville. Ma mère m’a dit qu’à la TV centrale, ils avaient besoin de nouveaux acteurs et qu’ils avaient eux, le pouvoir de faire venir des « campagnards » vivre à la ville. Alors j’ai été passé une audition et j’ai réussi. Ainsi j’ai pu rentrer à Pékin, mais assez vite j’ai trouvé les pièces nulles, alors je leur ai proposé d’écrire les scénarios, Le premier leur a plu et je suis devenu scénariste. L’immense avantage c’est que je pouvais travailler depuis chez moi et faire autre chose en parallèle, je n’avais plus trop besoin d’aller à la TV . Mes chefs qui ne comprenaient rien au théâtre ou à l’écriture et qui sans même lire ce que je leur donnais,  me demandaient toujours de réécrire. Or tout était fait à la main, pour éviter de tout recommencer je changeais juste les couvertures, ils ne s’en rendaient pas compte. Dans la troupe j’ai rencontré un peintre, qui est devenu un ami, j’aimais que son mode d’expression ne dépende pas du contrôle de la TV ou des autorités. 

Wang Keping. ‘Fist’, 1981. wood, overall: 56.5 × 26 × 15 cm. M+ Sigg Collection, Hong Kong. [2012.33]. © Wang Keping. / Credit Line: © M+, Hong Kong

Parallèlement, à Pékin, il commençait à y avoir des étrangers qui apportaient leur musique. Il était encore interdit de danser dans la rue, mais avec leurs radios cassettes c’était possible dans la maison. Un ami avait échangé une peinture contre un radio cassettes, moi aussi j’en voulais un. Mais le professeur d’histoire de l’art, à qui j’ai proposé ma sculpture faite à partir d’un barreau de chaise a refusé, en disant que c’était pas possible d’échanger un tel trésor pour un radio-cassette.

C’est de là que sont nés l’espoir et la décision d’être sculpteur. Mon père écrivain avait été mis au ban. J’étais en colère contre le régime. Ma première sculpture, celle faite avec le barreau s’intitulait « Wan Wan Sui » / « Long Life », ce qu’on pourrait traduire « Pour que Mao vive 10000 vies » phrase qu’on nous obligeait à crier chaque matin.  En 1976, Mao meurt, tout le monde pensait qu’il y aurait plus de liberté. Dans la foulée, j’ai crée Silence et Idole. Comme Fist et Chain qui sont dans la dation qu’Uli Sigg a faite au musée M+ à Hong Kong, mes sculptures au début étaient d’inspiration théâtrale et politique comme des pamphlets. 

Vous me posez la question de savoir si ces oeuvres contestataires seront exposées à M+ à Hong Kong.  Je ne sais pas, la probabilité qu’elles le soient dépend de la situation politique de Hong Kong, dont l’avenir est déjà difficile à prédire. Le musée est gouvernemental et comme le gouvernement est contrôlé par le PC qui contrôle de plus en plus, la culture, l’argent et le reste;  cela va être difficile, plus personne ne va oser faire une opposition.

Si en 1979, nous avons choisi d’appeler notre groupe « Etoiles », c’est parce que ce sont de petites lumières et que le ciel de Chine était obscur et noir. Enfin de loin elles paraissent petites, mais quand on s’en approche, c’est très grand. Et puis chaque étoile peut briller par elle-même intensément, indépendamment des autres, ce n’est pas comme la lune qui elle brille par réflection. 

Pour le choix du matériau, le bois c’était un peu par hasard. C’était très difficile de trouver du bois à Pekin, il y avait juste du charbon en quantité contrôlée et du petit bois alloué par famille pour allumer le feu, mais en très petite quantité. Pour faire ce petit bois, certains morceaux étaient trop durs à couper et à débiter, donc les vendeurs sur leur chariot les laissait tomber. Ils étaient contents que je les ramasse, cela leur évitait des problèmes avec leur chef. Moi en échange je leur donnais des cigarettes, un peu d’alcool. Donc voilà le bois c’est un peu par hasard. Et puis je me suis habitué à ce matériau qui en plus, est assez facile à sculpter et correspond bien à ce que je veux exprimer. 

Le Songe, 2015, bois @Aline Wang.

Pour le bois, je continue de choisir ce que les autres ne veulent pas, parce qu’il est pourri ou qu’il a trop de branches et de noeuds et que les scieries veulent des arbres pour débiter le plus de planches possible. Je cherche un peu partout mais je ne vais jamais dans les scieries.

Je ne sculpte que le bois frais, s’il a passé l’été et qu’il a trop séché je ne peux plus l’utiliser. Oui j’utilise le chalumeau car les bois français, dont la chair est blanche, vont se salir. Avec le noir, ça va mieux vieillir, ils vont se patiner comme des vieux meubles. Je n’utilise jamais de vernis, l’aspect lisse est obtenu uniquement par mon travail de polissage.

Avec le temps je suis devenu un spécialiste du bois. C’est comme un corps humain, avec ses parties tendres comme la chair et d’autres dures comme les os. Le bois en séchant va craquer, et je peux anticiper ses mouvements naturels dans ma sculpture. Chaque essence réagit et craque différemment. Comme les gens, chacun a sa personnalité.

Quand je suis arrivé en France dans les années 80, j’ai voulu apprendre et voir l’art occidental et je me suis demandé si ce que je faisais était de l’art contemporain.

Qu’est que l’art ? C’est une vaste question, un piège, personne ne peut y répondre clairement. Je pense que pour plein d’activités, les gens sont interchangeables, par exemple si tu ne fabriques pas une voiture, quelqu’un d’autre le fera à ta place. Alors que pour un artiste, personne ne le fera pareil. Si Picasso n’avait pas peint Guernica, personne ne l’aurait jamais peint de cette manière.

Quand j’ai compris que je faisais quelque chose de vraiment différent avec une identité propre, qui ne rentrait dans aucune case prédéfinie, que c’était hors-mode, cela m’a conforté pour continuer. L’artiste qui m’attire le plus c’est Brancusi car il cherchait la simplicité, ce qui est le plus important. Il a ouvert une nouvelle voie pour beaucoup d’autres artistes, et puis il travaillait la pierre en artisan des matériaux. 

Bird, 1982, Woodcarving / Birch, H 42 x 47 x 20 cm, credit photo : Aline Wang

Ce qui a le plus changé en France depuis 40 ans, c’est que l’art c’est comme la photographie. Ce que je veux dire c’est que dans les années 80 seuls les photographes faisaient de la photo, maintenant avec les iPhone etc, tout le monde peut le faire. Après cela dit, il y a toujours peu d’artistes. 

A un jeune artiste, les possibilités sont multiples, il peut apprendre très vite plein de techniques et de supports. Je lui conseillerai de ne pas suivre la mode, de trouver sa propre voix et sa propre personnalité. Et puis il faut avoir une certaine révolte contre la société, les modes, l’art officiel, les « Monumenta ». Les gouvernements d’ailleurs ne devraient pas s’occuper d’art.

Le confinement a eu peu d’incidences pour moi, j’ai continué à travailler dans mon atelier. Peut-être cela va aider à une prise de conscience plus importante sur la menace que représente le gouvernement chinois.

Bird, 2015, woodcarving / Maple,  H 49 x 51 x 17 cm, credit photo : Aline Wang

On a d’ailleurs pu finir d’installer les Oiseaux dans les jardins de Chaumont-Sur-Loire juste avant le début du confinement. J’ai toujours fait des oiseaux depuis que j’ai commencé la sculpture, donc depuis 40 ans maintenant. Mais les occasions de les exposer sont rares. Je suis très heureux que Chantal Colleu-Dumond m’ait invité à cette carte blanche. Je peux ainsi montrer ces 40 oiseaux, en cette date anniversaire des 40 ans des Etoiles. C’est la forme du bois qui me donne l’impulsion, l’inspiration. Après le plus difficile c’est que chaque oiseau soit différent et qu’il y ait une certaine humanité dans chacun …En fait le mieux c’est d’aller voir mes sculptures à Chaumont, ce que j’ai à dire, je l’exprime à travers mes sculptures.

Maybe Bird, 2013; Wood carving / Cedar, H 57 x 42 x 24 cm, credit photo : Aline Wang

Mon projet actuel c’est de réaliser une sculpture avec ce grand chêne de 200 ans. C’est une opportunité ce grand tronc très large, mais c’est difficile. Je lui tourne autour, je lui enlève l’écorce, je le déshabille, je réfléchis comment je vais pouvoir le sculpter.

Wang Keping préparant une sculpture monumentale, 2020, credit photo : Aline Wang

Pour en savoir plus sur le travail de Wang Keping, vous pouvez suivre son compte instagram  : wang_keping_sculpture, et voici le lien vers son site très complet : https://www.wangkeping.com

Sur son exposition Les Oiseaux aux Jardins de Chaumont sur Loire (jusqu’au 1er Nov 2020)

http://www.domaine-chaumont.fr/de/wang-keping-0 .

Vers sa galerie :

https://www.nathalieobadia.com/artist_detail.php?selectedwork=0&c=&ar=181&af=1&p=3&g=2

Interview réalisée par Valentine Meyer le 19 Juin 2020. Merci à Wang Keping et Aline Wang.

Wang Keping, rebel star and rare essence.

« As a child I received the influence of my parents, my mother was an actress and my father a writer and I loved the theatre very much. I wanted to be an inventor, related to physics. Even today in the studio I like to invent and tinker with new pulley and hatch systems. No one in my family painted or drew so could not teach it to me; I did not think at the time that I would become a visual artist. It was during the Cultural Revolution, we were in the countryside, with me stopping to go to school.”

Born in 1949 near Beijing, Wang Keping is one of the founding fathers of contemporary Chinese art. In 1979, he founded the dissident movement «Xing Xing»/ «Stars» with artists Ai Weiwei, Ma Dasheng and Huang Rui. His Silence and Idol sculptures become iconic icons of resistance against the aesthetic canons imposed by power, and make the New York Times’s coverage with their author. His commitment to freedom of expression and his key role during the cultural revolution in China in the 1970s led him to choose exile in France with his wife in 1984.

Since then, he has developed a simple, sensual and virtuoso work that explores and works all the possibilities of wood, recognized internationally as one of the most important contributions to contemporary sculpture. In Paris and Brussels, since 2017, he is represented by Galerie Nathalie Obadia. In Hong Kong since 2001, by Galerie 10 Chancery Lane.

« It was at the age of 30 that the path of sculpture gave me great hope and that I chose to devote myself to it. Before, everything I saw and experienced allowed me to mature. After this decision, a year passed before the coverage of the New York Times.

My mom had a lot of connections, and in order to get me out of rehab in the country, she managed to send me to a military theatre troupe in Yunnan. I loved the theatre, but very soon I realized that there was no freedom in the army troupe, and life became painful for me. When I was 20, I didn’t want to be an actor anymore. It was not easy to leave the Yunnan troupe like that, it was very badly seen and dangerous. But since I was quite insolent, the leaders were rather happy to let me go. I ended up working in a factory in the country. I had read Gorki who said that it was in the country with the people that he had learned the most, so I thought that was what I was going to do. But in the evening, in the dormitories, after working in the factory, it was impossible to study or write then again I wanted to leave.

My father thought I was pretentious and told me I would never do anything with my life. My mother was benevolent and always trying to find a solution to help me. I wanted to return to Pekin, but my hukou (Chinese identity card) did not allow me to return to the city. My mother told me that on central TV, they needed new actors and that they had the power to bring in «rural people» to live in the city. So I was auditioned and I passed. So I was able to go back to Beijing, but pretty soon I found the plays lame, so I offered them to write the scripts, they liked the first one and I became a screenwriter. The great advantage is that I could work from home and do something else in parallel, I didn’t need to go on TV anymore. My bosses, who did not understand theatre or writing and who, without even reading what I gave them, always asked me to rewrite. But everything was done by hand, to avoid starting all over again I just changed the covers, they did not realize it.

In the troupe I met a painter, who became a friend, I liked that his mode of expression did not depend on the control of the TV or the authorities. At the same time, in Beijing, foreigners were starting to bring their music. It was still forbidden to dance on the street, but with their radio cassettes it was possible in the house. A friend had exchanged a painting for a radio-cassette, and I wanted one too. But the professor of art history, to whom I proposed my sculpture made from a bar chair, refused, saying that it was not possible to exchange such a treasure for a radio-cassette.

That’s where the hope and the decision to be a sculptor came from. My father was a writer who was banished for that. I was angry with the regime. My first sculpture, the one I did with the bar, was called “Wan Wan Sui” / “Long Life”, which could be translated as “For Mao to live 10,000 lives”, a phrase that we were forced to shout every morning. In 1976, Mao died, everyone thought there would be more freedom. In the process, I created Silence and Idol. Like Fist and Chain which are in the donation that Uli Sigg made at the M+ museum in Hong Kong, my sculptures at first were theatrical and political inspiration like pamphlets.

You are asking me whether these protest works will be exhibited at M+ in Hong Kong. I don’t know, the likelihood of that depends on the political situation in Hong Kong, which is already difficult to predict. The museum is governmental and as the government is controlled by the PC (Communist Party) which controls more and more, the culture, money and the rest; it will be difficult, no one will dare to make an opposition.

If in 1979 we chose to call our group “Stars”, it was because they were small lights and the sky in China was dark and black. At last from a distance they seem small, but when we approach them, it is very big. And then each star can shine by itself intensely, independently of the others, it is not like the moon that it shines by reflection.

For the choice of material, the wood was a little by chance. It was very difficult to find wood in Bejing, there was just coal in controlled quantity and small wood allocated per family to light the fire, but in very small quantity. To make this little wood, some pieces were too hard to cut and cut, so the sellers on their cart dropped them. They were happy that I picked them up, it saved them problems with their boss. In exchange I gave them cigarettes, a little alcohol. So here’s the wood, it’s a bit by chance. And then I got used to this material which in addition, is quite easy to sculpt and corresponds well to what I want to express.

For wood, I continue to choose what others do not want, because it is rotten or has too many branches and knots and the sawmills want trees to cut as many boards as possible. I look everywhere but I never go to the sawmills. I only carve fresh wood, if it has passed the summer and dried too much I can no longer use it. Yes I use the torch because the French woods, whose flesh is white, will get dirty. With black, it will age better, they will skate like old furniture. I never use varnish, the smooth appearance is obtained only by my polishing work.

Over time I became a wood specialist. It is like a human body, with its tender parts like flesh and other hard parts like bones. The wood drying will crack, and I can anticipate its natural movements in my sculpture. Each essence reacts and cracks differently. Like people, everyone has a personality.

When I came to France in the 1980s, I wanted to learn and see Western art and wondered if what I was doing was contemporary art.

What is art? It is a vast question, a trap, no one can answer clearly. I think that for a lot of activities, people are interchangeable, for example if you don’t make a car, someone else will do it for you. While for an artist, no one will do the same. If Picasso had not painted Guernica nobody would have ever painted it that way.

When I realized that I was doing something really different with an identity of my own, that it didn’t fit into any predefined box, that it was out of fashion, it comforted me to continue. The artist that attracts me the most is Brancusi because he sought simplicity, which is the most important. He opened a new path for many other artists, and then he worked the stone as an artisan.

What has changed most in France in 40 years is that art is like photography. What I mean is that in the 80’s only photographers did photography, now with iPhones etc, everyone can do it. After that said, there are still few artists.

For a young artist, the possibilities are multiple, he can quickly learn many techniques and supports. I will advise him not to follow fashion, to find his own voice and his own personality. And then it is necessary to have a certain revolt against society, the fashions, the official art, the «Monumenta ». Governments should not be involved in art.

The confinement had little impact on me, I continued to work in my studio. Perhaps this will help to raise awareness about the threat posed by the Chinese government.

We were able to finish installing the Birds in the gardens of Chaumont-Sur-Loire just before the beginning of the confinement. I have always made birds since I started sculpture, so for 40 years now. But opportunities to exhibit them are rare. I am very happy that Chantal Colleu-Dumond invited me to this carte blanche. Thus I can show these 40 birds, on this anniversary of the 40 years of the Stars. It is the shape of the wood that gives me the impetus, the inspiration. After the most difficult is to make that each bird is different and that there is a certain humanity in each … In fact the best thing is to see my sculptures in Chaumont, what I have to say, I express it through my sculptures.

My current project is to create a sculpture with this large oak of 200 years. It is an opportunity this very large trunk, but it is difficult. I turn him around, I take his bark off, I undress him, I think about how I’m going to sculpt him.

To learn more about Wang Keping’s work, you can follow his instagram  account: wang_keping_sculpture, and here is the link to his very complete site: https://www.wangkeping.com

On his exhibition Les Oiseaux aux Jardins de Chaumont sur Loire (until 1 Nov 2020)

« http://www.domaine-chaumont.fr/de/wang-keping-0 »

To his gallery

https://www.nathalieobadia.com/artist_detail.php?selectedwork=0&c=&ar=181&af=1&p=3&g=2

Interview conducted by Valentine Meyer on June 19, 2020. Thanks to Wang Keping and Aline Wang.

Aurélien Dougé, artiste chorégraphique

Portrait Aurélien Dougé ©Ikram Benchrif

« En fait je suis devenu danseur grâce aux rencontres. Je viens d’un village rural. Ma soeur faisait de la danse, alors j’ai été assister à un cours aussi. Et puis ça s’est enchaîné, du fait de rencontres et de professeurs qui m’ont conseillé, de fil en aiguille j’ai fait le conservatoire. J’ai suivi une formation de danseur classique très institutionnelle grâce à ces rencontres.

Mais tout au long de ce parcours, j’ai toujours mené mes propres recherches, avec les étudiants de l’Ecole des Beaux arts à Leipzig ou encore à Lyon. J’ai glissé progressivement vers la création. Je me suis rendu compte que l’acte de créer correspondait davantage à ma personnalité, cela me nourrissait davantage toujours en terme de rencontres d’ailleurs.

Aujourd’hui je me définis plutôt comme un artiste chorégraphique que comme chorégraphe. Mon activité c’est de créer des projets autour du corps dans l’espace, et ce n’est pas juste axé sur l’écriture du mouvement. »

Aurélien Douge-DarkRise@ Julien Benhamou

Né en 1986, Aurélien Dougé a été formé à la danse au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon. Entre 2007 et 2014, il a été interprète pour Dantzaz Compania/Ballet de Biarritz (Espagne/France), l’Opéra de Leipzig (Allemagne), la compagnie Norrdans (Suède) et le Ballet du Grand Théâtre de Genève (Suisse). Aujourd’hui, il poursuit son parcours de danseur et de performeur avec la chorégraphe Cindy Van Acker et le metteur en scène Roméo Castellucci. Conjointement, au sein d’Inkörper Company qu’il a fondé, Aurélien Dougé mène ses propres recherches et créations en collaboration avec des artistes, des techniciens, des penseurs de différents horizons. Ses  créations ont récemment été présenté à Genève (Espace d’art contemporain – Halle Nord, Association pour la Danse Contemporaine (ADC), Festival Antigel, MEG, Musée d’Ethnographie. En France (maison des arts-centre d’art contemporain de Malakoff, festival d’art de l’Estran), en Italie, à Naples (festival Altofest) ou Matera (Matera 2019 – Capitale Européenne de la Culture). Actuellement il prépare une nouvelle création pour 2022.

« Depuis 2018 et Mouvement d’ensemble, j’explore le champ de l’installation et celui de la performance. Ce qui m’intéresse c’est de confronter le spectateur à des environnements ou des dispositifs qui provoquent une expérience directe physique, sensorielle et psychologique. Je sonde la relation du corps à l’espace, j’enquête sur nos rapports aux autres, aux vivants, aux non-vivants, sur la porosité avec ce qui crée un milieu. Cela remet en question la place de l’humain.

J’aime bien la définition du milieu donnée par Vinciane Despret  (in Magazine Mouvement 105, Après la nature, janv 2020.) : 

« « Milieu »permet d’éviter le terme « environnement », qui a tous les défauts, puisqu’il nous met dans une position à la fois centrale et extérieure. Ce qui nous environne, c’est ce qui est autour et dont nous ne faisons pas partie. Avec « milieu » en revanche, on ne se sait pas qui est au centre, et ça pose la question de savoir qui compte. Il faut alors mener une sérieuse enquête pour l’inventorier complètement ; et, même quand elle est finie, on n’est jamais certain de ne pas avoir oublié quelqu’un ». 

Mouvement d’ensemble – 02.2018, Halle Nord, Genève © Perrine Cado

En terme de processus de création, je suis toujours très attiré par la matière comme la glace, la terre, le sable ou l’immatériel comme la lumière, l’obscurité, le son, la vapeur d’eau. Pour Mouvement d’ensemble (Sacre) je me suis servi de ces matières naturelles pour agencer l’espace. Il y avait aussi un mode de répétition et d’endurance, de gestes simples et archaïques pour mieux interroger nos modes de perception du temps et de l’espace, nos habitudes de regards, nos préjugés d’attention ou d’inattention. Comme l’écrivait Perec, j’aime «faire ressurgir l’infra-ordinaire ». 

La question que je me pose constamment, est comment préparer le public, le « conditionner » jusqu’à l’arrivée dans l’espace. Ce sont souvent différents seuils invisibles qu’il va devoir passer avant d’entrer dans l’espace de représentation. De là je travaille toujours en collaboration avec principalement Perrine Cado et Rudy Décelière et les performers qui vont aussi faire évoluer le dispositif et accompagner le visiteur dans son expérience. 

Ainsi dans Au risque de, les spectateurs sont accueillis par les performers. Des binômes sont formés entre inconnus, où l’un guidera l’autre les yeux clos pendant un quart d’heure à l’extérieur du bâtiment avant d’inverser les rôles et ensuite de rejoindre l’intérieur du bâtiment pour l’installation proprement dit. Il s’agit de faire l’aveugle pour tester sa confiance en autrui, l’autre qu’on ne connait pas et d’être immergé dans une réalité parallèle.

Oui l’artiste est celui qui propose une expérience différente du réel. Selon moi l’art révèle autant qu’il façonne notre appréhension du monde. Il amène à réfléchir ou ressentir différemment.

Mouvement d’ensemble Inkörper company ©Perrine Cado

Mon travail de réflexion s’inspire beaucoup de philosophie et d’anthropologie contemporaines, en plus de l’expérience du réel, de la nature et du travail des précédentes créations.

Les livres qui m’accompagnent sont Les Nourritures, Philosophie du corps politique de Corinne Pelluchon qui parle de la vulnérabilité pour repenser la relation de l’homme au monde; les ouvrages de Bruno Latour et ceux d’Augustin Berque, Rupture(s) de Claire Marin, La Fragilité de Miguel Benasayag, et puis ceux du géographe voyageur et anarchiste Elisée Reclus, considéré comme le précurseur de la pensée écologique. Eloge du risque d’Anne Dufourmantelle m’a inspiré le titre de ma précédente création.

J’ai très bien vécu le confinement. Je finissais juste ma résidence à la Cité des Arts à Paris que j’ai obtenu grâce à la bourse Simon I. Patiño -Ville de Genève. Cela m’a donné deux mois supplémentaires pour continuer ma réflexion sur les thèmes sur lesquels je travaille déjà depuis longtemps : la fragilité, la précarité, le rapport aux autres et au milieu. Là avec le Covid 19, c’ est devenu une expérience très concrète. Et puis tous les jours dans Le Monde il y avait un article sur ces sujets. 

Ce qui m’a manqué c’est le rapport physique aux autres et que toute activité culturelle soit stoppée, ne plus pouvoir aller au théâtre par exemple. Le fait que tout s’arrête d’un coup, cela questionne. Pas uniquement dans ma pratique mais aussi dans la manière de vivre au quotidien,  je m’interroge davantage sur comment participer concrètement à la construction de la société dans laquelle j’ai envie de vivre, et au delà, de laisser derrière moi.

J’aimerais que l’on retienne de cela, la question de la précarité, et de la responsabilité de chacun envers les autres.

Carnet de croquis.Tous en ce monde ©Aurelien Douge

Tu m’interroges sur mes projets. Justement j’ai pu profiter de cette résidence à la Cité des Arts pour en débuter un nouveau,  en écho à Mouvement d’ensemble et Au risque de. J’ai emprunté le titre à un haïku du poète japonais Kobayashi Issa (XIXème siècle): 

Tous en ce monde sur la crête d’un enfer à contempler les fleurs. 

Je l’avais trouvé avant la pandémie qui a renforcé cette réflexion. Cette prochaine création renvoie à notre situation précaire, à notre façon façon d’appréhender notre époque-bascule autant que notre avenir incertain. C’est prévu pour 2022 à l’Association pour la Danse Contemporaine de Genève (ADC) en collaboration avec Perrine Cado et Rudy Décelière, Antonio Cuenca et les performers Adaline Anobile, Steven Michel et Jonas Chéreau. L’enjeu c’est de proposer une expérience corporelle au spectateur, de l’immerger dans un environnement sensible qui invite à méditer, à penser, à travailler l’expérience de nos conditions d’existence, ce qui nous constitue et ce que nous façonnons, mais dans une dynamique positive qui convoque l’imaginaire. »

Pour en découvrir davantage sur le travail d’Aurélien Dougé, voici un lien vers son site : http://www.inkorpercompany.com/

Interview réalisée par Valentine Meyer le 24 Mai 2020 à Paris.

Aurélien Dougé, choreographic artist.

« In fact, I became a dancer thanks to the meetings. I come from a rural village. My sister was dancing, so I went to a class too. And then it happened, because of meetings and teachers who advised me, I went to the conservatory. I trained as a very institutional classical dancer thanks to these meetings. But throughout this journey, I have always conducted my own research, with the students of the School of Fine Arts in Leipzig or Lyon. I gradually slipped towards creation. I realized that the act of creating corresponded more to my personality, it fed me more and more in terms of meetings elsewhere.

Today I define myself more as a choreographic artist than as a choreographer. My job is to create projects around the body in space, and it’s not just about movement writing.”

Born in 1986, Aurélien Dougé was trained in dance at the Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon. Between 2007 and 2014, he performed for Dantzaz Compania/Ballet de Biarritz (Spain/France), Leipzig Opera (Germany), Norrdans (Sweden) and the Ballet du Grand Théâtre de Genève (Switzerland). Today, he continues his career as a dancer and performer with choreographer Cindy Van Acker and director Roméo Castellucci. Jointly, within the Inkörper Company that he founded, Aurélien Dougé conducts his own research and creations in collaboration with artists, technicians and thinkers from different backgrounds. His creations were recently presented in Geneva (Espace d’art contemporain – Halle Nord, Association pour la Danse Contemporaine (ADC), Festival Antigel, MEG, Musée d’Ethnographie. In France (Maison des Arts-Centre d’Art Contemporain de Malakoff, Festival d’Art de l’Estran), in Italy, in Naples (Altofest festival) or Matera (Matera 2019 – European Capital of Culture). 

He is currently preparing a new creation for 2022.

« Since 2018 and Mouvement d’ensemble, I’ve really been exploring the field of installation and performance. What interests me is to confront the spectator with environments or devices that provoke a direct physical, sensory and psychological experience. I probe the relationship of the body to space, I investigate our relationship to others, to the living, to the non-living, on porosity with what creates an environment. It calls into question the place of the human.

I like the definition of the environment given by Vinciane Despret (in Magazine Mouvement 105, Après la nature, janv 2020): « Milieu  » un french avoids the term « environment », which has all the flaws, since it puts us in a central and external position. What surrounds us is what is around us that we are not part of. With “milieu” on the other hand, we don’t know who is at the centre, and it raises the question of who counts. We must then conduct a serious investigation to inventory it completely; and even when it is finished, we are never sure that we have not forgotten anyone». 

In terms of the process of creation, I am always very attracted to matter like ice, earth, sand or immaterial like sound, water vapor. For Ensemble Movement (Sacre) I used these natural materials to arrange the space. There was also a mode of repetition and endurance, simple and archaic gestures to better question our modes of perception of time and space, our habits of seeing, our prejudices of attention or inattention. As Perec wrote, I like to “resurrect the infra-ordinary”.

The question I also ask myself is how to prepare the public, to “condition” them until they arrive in space. They are often different invisible thresholds that it will have to pass before entering the space of representation. From there I always work in collaboration with mainly Perrine Cado and Rudy Décelière and the performers who will also make the device evolve and accompany the visitor in his experience.

Thus in Au risque de, the spectators are welcomed by the performers. Pairs are formed between strangers, where one guides the other with closed eyes for a quarter of an hour outside the building before reversing the roles and then joining the inside of the building for the show itself. The experience is new: It is about being blind to test your confidence in others, the other you do not know and being immersed in a parallel reality.

Yes, the artist is the one who proposes a different experience from the real. In my opinion, art reveals as much as it shapes our apprehension of the world. It leads to thinking or feeling differently.

My work of reflection is very much inspired by contemporary philosophy and anthropology, in addition to the experience of reality, nature and the work of previous creations.

The books that accompany me are Les Aliments, Philosophie du corps politique by Corinne Pelluchon, which speaks of vulnerability to rethink the relationship of man to the world; the works of Bruno Latour and those of Augustin Berque, Rupture(s) by Claire Marin, The Fragility of Miguel Benasayag, and then those of the travelling geographer and anarchist Elisée Reclus, considered the precursor of ecological thought. Eloge du risque d’Anne Dufourmantelle inspired me with the title of my previous creation.

I had a very good experience with containment. I was just finishing my residency at the Cité des Arts in Paris thanks to the Simon I. Patiño -City of Geneva scholarship. This gave me two more months to continue my reflection on the themes on which I have been working for a long time: fragility, precariousness, relationship to others and the environment. There with Covid 19, it became a very concrete experience. And then every day in Le Monde,  there was an article on these subjects.

What I missed was the physical relationship with others and that all cultural activity was stopped, not being able to go to the theatre, for example.

The fact that everything stops all at once raises questions. Not only in my practice but also in the way I live on a daily basis, I wonder how to participate concretely in the construction of the society in which I want to live, and beyond, to leave behind me.

I would like us to remember this, the issue of precariousness, and the responsibility of each one towards the others.

You’re asking me about my plans. I was able to take advantage of this residency at the Cité des Arts to start a new one, echoing Mouvement d’ensemble and Au risque de. I borrowed the title from a haiku by the Japanese poet Kobayashi Issa (19th century):

All in this world on the crest of a hell to contemplate the flowers.

I had found it before the pandemic that reinforced this thinking. This next creation refers to our precarious situation, to our way of understanding our times as well as our uncertain future. It is planned for 2022 at the Association for Contemporary Dance of Geneva (ADC) in collaboration with Perrine Cadio and Rudy Décelière, Antonio Cuenca and the performers Adeline Anobile, Steven Michel and Jonas Chéreau. The challenge is to offer a bodily experience to the spectator, to immerse him in a sensitive environment that invites us to meditate, to think, to work the experience of our conditions of existence, what constitutes us and what we shape, but in a positive dynamic that summons the imagination.”

To find out more about Aurélien Dougé’s work, here is a link to his site:

http://www.inkorpercompany.com/

Interview conducted by Valentine Meyer on May 24, 2020 in Paris.

Rudy Decelière, l’art des installations sonores.

Rudy Deceliere ©Benjamin Ruffieux 2018.

« Je suis entré à l’école d’arts Visuels de Genève (l’actuelle HEAD) avec l’idée de faire de la vidéo et du son. Au cours de la première année, je ne me suis pas entendu avec les profs autour du travail vidéo, alors je me suis focalisé sur le son, j’expérimentais dans les espaces de l’école, j’y installais des petits objets sonores. Et puis en 1998, à la Biennale de Venise j’ai découvert Max Neuhaus, son travail du son dans l’espace public et comment les gens y réagissaient. Depuis lors j’essaie par mes installations de susciter l’écoute, de chercher à développer une attention d’habitude assez ténue à cet endroit.

Ma première oeuvre c’est Mille mètres sur terre en 2003, à la fin de mes études. Dans un champ en friche, pour un festival, j’ai planté 1056 petites tiges avec au bout de chacune un haut-parleur comme une fleur. Le public pouvait déambuler dans cette nappe sonore. C’est ce qui m’a lancé et m’a donné envie d’explorer le son fondu dans l’espace sonore existant combiné à un aspect visuel assumé comme élément important et structurant de l’installation. »

Mille mètres sur terre, 2003 @Rudy Decelière

Né en 1979 à Tassin la Demi-Lune, Rudy Decelière est connu pour ses installations visuelles et sonores, ligne de crête entre nature et artifice, poésie et expérimentation technique. Il s’agit de faire silence, pour écouter et voir un nouveau paysage sonore contemporain. Il provoque de prime abord une énigme sensorielle. Quelque chose nous échappe, afin de nous faire parvenir à sentir, après un laps de temps, le lien entre notre corps le son et l’espace. Son travail a été montré dans de nombreuses expositions notamment à Olten, Lausanne, Genève, Avignon, Rennes, Lille, Valparaiso, Ekaterinburg, Berlin, Gdansk et Bâle. L’exposition monographique L’Accalmie des Paradoxes qui lui est actuellement consacrée à La Ferme Asile à Sion, sera prolongée jusqu’au 5 Juillet 2020.

« L’art selon moi est un métalangage, c’est-à-dire un langage propre, une manière d’expérimenter quelque chose qui n’existe pas dans le langage courant. L’artiste essaie de créer d’autres mots, un contenu et une manière de le dire qui échappe aux conventions communes en vigueur. L’artiste ouvre le champ des possibles, de ce qui peut être dit ou compris. Sans même parler d’un contenu spécifique, c’est cela son rôle fondamental et la base commune à tous les arts.

Dans mon processus de travail, je commence par me rendre dans le lieu qui va accueillir l’installation. Je prends le temps sur place pour comprendre l’environnement urbain, l’architecture, l’acoustique. En fait c’est peut-être une approche plus romantique que méthodique (Rires). Après l’incubation des données du lieu, je laisse du temps, et des images mentales apparaissent. Je fais des petits croquis à l’ordinateur ou à la main, parfois une petite maquette. Et comme souvent il y a une imbrication d’éléments techniques avec l’ élément sculptural, il faut que j’essaie de manière empirique, que je vois si c’est réaliste. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver l’équilibre entre les deux et que l’on reste en tension.

Ater 2014, Bex&Arts, @Rudy Decelière

Pour la pièce in situ Non-dits, à la Ferme Asile, j’ai enlevé le plancher et placé 200 petits marteaux pilotés électriquement qui viennent tapoter de manière très légère sous les larges lattes de bois. Le son est assez abstrait, mais comme les tapotements sont très rapides et que j’ai placé dans le même espace une vidéo du Rhône qui coule; par association d’idées, cela donne l’idée de l’eau, de la pluie qui tombe sur un toit. Non dits est une pièce invisible. A côté J’irai avec elle est une vidéo muette. J’ai filmé le cours du fleuve avec un drone à la vitesse de l’eau. Visuellement on a parfois l’impression que l’eau est quasi statique et que c’est le paysage qui bouge, comme si on était le cours d’eau. Et ensuite j’ai placé des petites brindilles d’herbe organisées en cercle et mises en vibration quasi-silencieuse. D’ailleurs pour cette exposition si j’ai filmé quelques fragments du Rhône, j’aimerais continuer à le suivre et aller jusqu’à Marseille.

L’accalmie des paradoxes – Ferme Asile 2020 – @Rudy Decelière

Tu me demandes mes sources d’inspirations en plus de Max Neuhaus. Je pense d’abord à Alvin Lucier, pionnier américain de l’art sonore. Il a travaillé sur la phénoménologie et l’installation d’objets sonores de manière très élégante. Il y a aussi Morton Feldman et ce serait difficile de ne pas citer John Cage. En fait, plus que qui ou quoi, là où j’ai le plus de visions, c’est pendant les concerts de musique expérimentale, comme par exemple ceux de la Cave 12 qui est un lieu important pour ça.

En Suisse on n’a pas eu de confinement total, mais c’était difficile vu le flou artistique sur la question. On nous demandait d’aller travailler et de rester confiné. J’ai eu comme un moment de schizophrénie car avec mes différentes activités, je ne peux pas tout faire en télétravail. Finalement je suis resté travailler chez moi. J’ai eu la sensation étrange de faire une résidence mais à la maison, car en fait j’y suis rarement. Je pense que c’est trop court pour qu’on en retienne vraiment quelque chose. En tout cas le ralentissement de cette frénésie, cela fait du bien et donne du recul. Et puis c’est fou comme le paysage sonore s’est modifié, on entend tellement de choses sans avion qui passe, c’est unique.

Du fait du Covid 19, j’ai eu des projets décalés, mais celui qui prend tout mon temps actuellement c’est l’installation lumineuse prévue pour le Pavillon de la Danse en construction à Genève qui va ouvrir en 2021. Cela va être permanent, c’est un défi pour moi. Et puis je devais faire une résidence avec l’artiste colombienne Alba Triana, elle vient de la musique et s’intéresse beaucoup à l’électro-magnétisme; c’est ajourné. Et je suis heureux que mon exposition à la Ferme Asile ait réouvert et soit prolongée.

Pour en savoir plus sur le travail de Rudy Decelière, voici un lien vers son site : https://www.rudydeceliere.net/f_install.html

et un lien vers la Ferme-Asile : http://www.ferme-asile.ch/Home

Interview réalisée par Valentine Meyer le 15 Mai 2020 par téléphone.

Proximité réduite 2013, Musée Jenish Vevey @ Rudy Decelière

Rudy Decelière, the art of sound installations

« I entered the School of Visual Arts in Geneva (the current HEAD) with the idea of making video and sound. During the first year, I didn’t get along with the teachers about the video work, so I focused on the sound, I experimented in the school spaces, I installed small sound objects. And then in 1998, at the Venice Biennale I discovered Max Neuhaus, his sound’ work in the public space and how people reacted to it. Since then I try by my installations to encourage listening, to seek to develop a rather tenuous attention usually at this place.

My first work is Mille mètres sur terre in 2003, at the end of my studies. In a fallow field, for a festival, I planted 1056 small stems with at the end of each a speaker like a flower. The audience could walk around in this sound sheet. This inspired me and inspired me to explore the sound melting in the existing sound space combined with a visual aspect assumed as an important and structuring element of the installation.”

Born in 1979 in Tassin la Demi-Lune, Rudy Decelière is known for his visual and sound installations, a line between nature and artifice, poetry and technical experimentation. It is a question of silence, to listen and see a new contemporary sound landscape. At first glance, it provokes a sensory enigma. Something escapes us, in order to get us to feel, after a period of time, the link between our body and space. His work has been shown in numerous exhibitions including in Olten, Lausanne, Geneva, Avignon, Rennes, Lille, Valparaiso, Ekaterinburg, Berlin, Gdansk and Basel. The monographic exhibition L’Accalmie des Paradoxes, which is currently dedicated to La Ferme Asile in Sion, will be extended until July 5, 2020.

« Art in my opinion is a metalanguage, that is to say a language of its own, a way of experiencing something that does not exist in everyday language. The artist tries to create other words, a content and a way of saying it that escapes the common conventions in force. The artist opens the field of possibilities, of what can be said or understood. Without even talking about a specific content, this is its fundamental role and the basis common to all the arts.

In my work process, I start by going to the place that will host the facility. I take the time on site to understand the urban environment, architecture, acoustics. In fact, it may be more romantic than methodical (Laughter). After the incubation of the data of the place, I leave time, and mental images appear. I make small sketches by computer or hand, sometimes a small model. And as often there is an interweaving of technical elements with the sculptural element, I have to try empirically, that I see if it is realistic. What I’m interested in is finding the balance between the two and staying in tension.

For the in situ installation Non-dits, at the Ferme Asile, I removed the floor and placed 200 small electrically controlled hammers that come to tap very lightly under the wide wooden slats. The sound is rather abstract, but as the taps are very fast and that I have placed in the same space a video of the flowing Rhone; by association of ideas, it gives the idea of water, of the rain that falls on a roof. Not said is an invisible piece. Next to it I will go with it is a silent video. I filmed the course of the river with a drone at the speed of water. Visually we sometimes get the impression that the water is almost static and that it is the landscape that moves, as if we were the stream. And then I placed small grass twigs organized in a circle and placed in almost silent vibration. Moreover for this exhibition if I filmed some fragments of the Rhône, I would like to continue to follow him and go to Marseille.

You ask me my sources of inspiration in addition to Max Neuhaus. I think first of Alvin Lucier, American pioneer of sound art. He worked on phenomenology and the installation of sound objects in a very elegant way. There is also Morton Feldman and it would be difficult not to quote John Cage. In fact, more than who or what, where I have the most visions, it is during the concerts of experimental music, such as those of Cave 12 which is an important place for that.

In Switzerland there was no total confinement, but it was difficult given the artistic blur on the issue. We were asked to go to work and stay confined. I had like a moment of schizophrenia because with my different activities, I can’t do everything remotely. Finally I stayed to work at home. I had the strange feeling of making a residence but at home, because in fact I am rarely there.

I think it’s too short for us to really hold anything back. In any case the slowing down of this frenzy, it feels good and gives back. And then it’s crazy how the sound landscape has changed, you hear so many things without a plane passing, it’s unique.

Because of the Covid 19, I’ve had some off-the-wall projects, but the one that takes all my time right now is the light installation planned for the Pavillon de la Danse under construction in Geneva that will open in 2021. It will be permanent, it is a challenge for me.

And then I had to do a residency with the Colombian artist Alba Triana, she comes from music and is very interested in electromagnetism; it is postponed. And I’m glad that my exhibition at the Asylum Farm reopened and was extended.

To learn more about Rudy Decelière’s work, here is a link to his website: 

https://www.rudydeceliere.net/f_install.html

and a link to Ferme-Asile: http://www.ferme-asile.ch/Home

Interview conducted by Valentine Meyer on May 15, 2020 by phone.

Philippe Apeloig, l’art de la typographie.

PHILIPPE_APELOIG_©AATJAN_RENDERS

« J’ai choisi d’être designer graphique. Cela s’est fait en deux étapes, grâce au hasard des rencontres. Dans les années 80, pour entrer à l’école des arts appliqués Duperré, il fallait choisir une filière, je me suis inscrit en « Expression Visuelle / Graphic Design» sans savoir réellement ce que c’était. J’ai eu un professeur très important pour moi, Roger Druet, qui m’a initié à la calligraphie, la Caroline, la Gothique, l’Onciale… Je fais partie de cette génération de mutants où l’on dessinait tout à la main, avec une pointe Rotring,  une équerre, un calque. On nous apprenait une dextérité, un savoir-faire manuel qui demandait beaucoup d’efforts, de persévérance et de pratique. Après on goûtait également la joie victorieuse d’y arriver.

Bref en deuxième année il fallait faire un stage et ce professeur m’a conseillé d’aller à Amsterdam chez Total Design. J’y suis arrivé en 1983, j’étais le seul français au milieu d’hollandais, d’allemands, de suisses et de britanniques. J’ y ai appris la rigueur et une certaine forme d’austérité héritées de l’esprit protestant. Je suis revenu en France et j’ai préparé le concours aux Arts Décoratifs de Paris. Parallèlement pour gagner ma vie, je faisais beaucoup d’illustrations. Je me sentais toujours décalé. J’ai appris que la Cité des Sciences à La Villette venait juste de confier à Total Design la création de la signalétique. Je décide de retourner en stage chez eux et de leur proposer de faire le lien sur ce projet, ce qu’ils ont accepté.  Pendant ce second stage ils m’ont fait participer à la création graphique de plusieurs projets pour le musée Boijmans de Rotterdam.

C’est vraiment à ce moment-là que j’ai choisi le design graphique car j’ai compris que je pouvais y insuffler tout ce que j’aimais : le mouvement, la danse, la mise en scène, la peinture. En même temps je découvrais les collections du Stedelijk Museum.  Tout m’a parlé, tout s’est connecté : l’abstraction, la géométrie, qui pouvaient être utilisées de façon expressive et pas uniquement de manière juste fonctionnelle ou sous forme de revendication politique. Bref cela convenait aussi à mon envie d’indépendance. »

Philippe Apeloig est connu pour ses affiches, il a notamment signé celle de l’exposition « Chicago, naissance d’une métropole » au Musée d’Orsay (1987), celle d’ «Yves Saint Laurent » au Petit Palais (2010). Il crée typographies et alphabets diffusés par la fonderie Nouvelle Noire et des identités visuelles dont celle de la Direction des Musées de France.

On lui doit les logos du domaine de Chaumont sur Loire, de Puiforcat, du musée Yves Saint Laurent à Marrakech, pour n’en citer que quelques uns. Enseignant aux Etats Unis pendant 5 ans, à Rhodes Island School of Design puis à la Cooper Union of Art de New-York, son travail a été exposé internationalement. En 2013, le musée des Arts Décoratifs de Paris lui consacre sa première rétrospective, le Stedelijk Museum d’Amsterdam, la Dai Nippon Printing et la GGG Ginza Graphic Gallery à Tokyo ont également exposé son oeuvre.

« Selon moi une identité visuelle doit arriver à créer un sigle qui s’inscrit dans la mémoire de tous et qui provoque une émotion indéfinissable. Cela nécessite qu’il soit épuré, sinon il est difficile de s’en souvenir. Cela dit, c’est comme un résumé de texte, il ne faut pas qu’il soit trop sec non plus, d’où l’émotion à insuffler. Après interviennent beaucoup de contraintes techniques,  le fonctionnel et le fait qu’il puisse résister dans le temps alors qu’il est très lié à l’éphémère, celui des affiches et des magazines. Une identité vit un certain nombre d’années, elle nous accompagne tous, elle a une dimension d’art populaire.

L’art, c’est comme de l’oxygène ou l’eau. On a besoin de cela, il y a quelque chose de vital et à la fois qui laisse une trace dans la mémoire. Les artistes, souvent malgré eux, sont dans la transgression, libres comme l’air et nécessaires comme l’eau. Ils ont ce besoin de s’exprimer, de magnifier, avec une dimension émotionnelle.

Affiche Voies naviguables de France 2003

Mon premier travail c’était pour le Musée d’Orsay. C’est indéniable, je leur dois beaucoup. J’ai répondu à une annonce, ils m’ont choisi comme graphiste maison alors que j’étais très jeune et inexpérimenté. Grâce à eux, j’ai participé à l’ouverture du musée, je suis arrivé en 1985 et l’ouverture s’est faite en décembre 1986. Comme je m’occupais des publications non commerciales, j’ai réalisé l’affiche pour leur première exposition manifeste. « Chicago, naissance d’une métropole » donnait le ton de ce que serait le musée et de ce qu’il ne serait pas. Ce ne serait pas un musée uniquement de peintures, ou seulement consacré au XIXème siècle.  Il serait pluri-disciplinaire et international se focalisant sur l’architecture, la sculpture et la peinture réalisées entre 1848 et 1914, soit entre la seconde République et la première guerre mondiale. Comme spectateur, on arrivait face à la sculpture, sans vraiment de peintures autour, c’était fort.

Tu me demandes mes inspirations. Pour ma discipline, je pense à Paul Rand, évidemment. C’est un pionnier du graphisme américain,  il a construit à lui seul une école de design : culture de l’image, branding,  pop art, à partir de la société de consommation. Il a mis en place un système de reconnaissance des marques, entre autres il a crée des logos d’IBM, de Yale et pour plusieurs compagnies de transport qui durent encore. Bref c’était un visionnaire, une icône de la modernité qui a transgressé pas mal de choses pour y arriver.

Affiche An American in Paris
Châtelet Théâtre musical de Paris
2014

Evidemment la rencontre avec les oeuvres de Mondrian a été aussi déterminante. C’est un regard didactique sur la façon de parvenir à soustraire et à abstraire pour rendre l’équilibre de l’arbre, du corps, du monde. Cézanne pour la simplicité, une pomme devient extra-ordinaire. Et puis les films de Fellini avant même que je ne commence le design, pour moi tout est là.

Affiche Crossing the Line, Fiaf Fall Festival
French Institute Alliance Français de New York
2010

Tu m’interroges sur une version contemporaine du Bauhaus.  C’était avant tout une école, donc selon moi il faut chercher son écho dans l’enseignement artistique. Avant il y avait les Arts Décoratifs à Paris, quand ils étaient sous la direction de Widmer, maintenant ils me paraissent avoir négligé la vision d’un Widmer ou d’un Paul Rand et être obsédés par l’écriture et la théorie. Je dirais la Cooper Union à New York où j’ai enseigné, qui me semble encore être réellement transversale , « cross-over » tu peux passer de disciplines comme l’ingéniérie, l’architecture à l’art au design. Tout cohabite, même s’ls vont vers davantage de théorie aussi. Cela m’ennuie trop de théorie. C’est comme pour une exposition, je préfère aller la voir sans qu’on m’explique tout, c’est pas grave si je ne comprends pas tout. Toute cette médiation cela peut étouffer l’art, et ce n’est pas grave de se perdre. Maintenant on veut te donner toutes les clés.

Affiche Années 30
Musée des monuments français Paris
1997

C’est ce qui a peut être le plus évolué ces dernières années, avec bien-sûr la révolution technologique de l’informatique. Je me rappelle encore quand j’ai compris en 1988 en Californie que l’ordinateur allait non seulement remplacer l’équerre mais allait aussi devenir l’outil d’invention qu’il est. Et selon moi on en est encore qu’au tout début. Ou encore au début des années 2000 quand j’ai vu John Maeda qui présentait « Design by numbers » , c’était magique et révolutionnaire, ce qu’il a montré et ce qu’on pouvait faire, c’était fou.

Le confinement ne me gêne pas au contraire, c’est une chance de repli qui donne du temps, qui devient élastique. Individuellement et collectivement c’est l’occasion ou jamais de faire le point sur le futile et l’indispensable dans nos sociétés friandes d’excès. L’essentiel : manger, se déplacer sans aller au bout de la planète. Il serait temps de dégraisser tout cela et notamment le tourisme de masse, qui détruit et pollue. Il serait temps de découvrir que ce qu’on a autour ou à portée de main, a beaucoup d’attraits. Bien-sûr sans aller jusqu’à l’ascétisme. Mais je pense qu’on est au bout d’un système de blockbusters, de black friday, d’avion low-cost etc…

Ce qui me manque le plus c‘est de voir les visages, d’enlacer et d’être enlacé par les êtres qui me sont chers. Et puis la « distanciation sociale » je trouve déjà que le nom est barbare. Le plus beau dans la vie, c’est l’art des rencontres.

Oui j’ai un projet qui me tient vraiment à coeur qui a été remis deux fois du fait de la crise de Covid 19. Il devait avoir lieu le 8 Mai 2020. Finalement il aura lieu le 8 Mai 2021. Dans la continuité  de mon livre « Enfants de Paris 1939-1945 », c’est de projeter un millier de plaques commémoratives de la Seconde Guerre mondiale sur les murs de 15 mètres de hauteur du Panthéon.

Enfants de Paris, 1939-1945. Philippe Apeloig
Éditions Gallimard
2018

Avec ce diaporama, ce sont des images de la mémoire qui apparaissent et disparaissent sur un monument qui s’inscrit dans une forme d’éternité. C’est l’ aboutissement du travail : rendre visible ce qui est passé inaperçu, de rassembler ce qui était éparpillé dans les rues de Paris. C’est comme de projeter des battements de coeur sur le Panthéon. 

Et puis l’autre projet qui m’occupe, c’est l’habillage des palissades du chantier de Notre-Dame-de Paris. »

Pour en savoir plus sur le travail de Philippe Apeloig, voici son site :

https://apeloig.com/

Interview réalisée par Valentine Meyer le 1er Mai 2020 par téléphone. 

Philippe Apeloig, the art of typography.

« I chose to be a graphic designer. It was done in two stages, thanks to the chance of encounters. In the 80s, to enter the Duperré School of Applied Arts, you had to choose a course, I enrolled in «Visual Expression/ Graphic Design» without really knowing what it was. I had a very important teacher for me, Roger Druet, who introduced me to calligraphy, Caroline, Gothic, Onciale… I am part of this generation of mutants where everything was drawn by hand, with a Rotring point, a square, a layer. We were taught dexterity, manual know-how that required a lot of effort, perseverance and practice. Afterwards we also tasted the victorious joy of getting there.

In short, in the second year it was necessary to do an internship and this teacher advised me to go to Amsterdam at Total Design. I arrived there in 1983, I was the only French in the middle of Dutch, German, Swiss and British. I learned the rigour and some form of austerity inherited from the Protestant spirit. I returned to France and I prepared the contest at the Decorative Arts of Paris. At the same time, to make a living, I did a lot of illustrations. I always felt shifted. I learned that the Cité des Sciences in La Villette had just entrusted Total Design with the creation of the signage. I decided to return to their home and propose to them to make the link on this project, which they accepted.  During this second internship they made me participate in the graphic creation of several projects for the Boijmans museum in Rotterdam.

It was really at that moment that I chose graphic design because I understood that I could infuse it with everything I loved: movement, dance, staging, painting. At the same time I discovered the collections of the Stedelijk Museum. Everything spoke to me, everything connected: abstraction, geometry, which could be used expressively and not just functionally or in the form of a political claim. In short, it also suited my desire for independence.”

Philippe Apeloig is known for his posters, including the exhibition «Chicago, birth of a metropolis» at the Musée d’Orsay and that of «Yves Saint Laurent» at the Petit Palais, by example. He creates typographies and alphabets distributed by the Nouvelle Noire foundry and visual identities including that of the Direction des Musées de France. We owe to him the logos of the Chaumont sur Loire domain, of Puiforcat, of the Yves Saint Laurent museum in Marrakech, to name but a few. Teaching in the United States for 5 years, at Rhodes Island School of Design and then at the Cooper Union of Art in New York, his work has been exhibited internationally. In 2013, the Musée des Arts Décoratifs de Paris dedicated its first retrospective, the Stedelijk Museum in Amsterdam, the Dai Nippon Printing and the GGG Ginza Graphic Gallery in Tokyo also exhibited his work.

« In my opinion, a visual identity must succeed in creating an acronym that is part of everyone’s memory and that provokes an indefinable emotion. This requires that it be purified, otherwise it is difficult to remember. That being said, it is like a summary of the text, it must not be too dry either, hence the emotion to breathe.  Then come a lot of technical constraints, the functional and the fact that it can withstand in time while it is very linked to the ephemeral, that of posters and magazines. An identity lives a certain number of years, it accompanies us all, it has a popular art dimension.

Art is like oxygen or water. We need that, there is something vital and at the same time that leaves a trace in the memory. Artists, often in spite of themselves, are in transgression, free as air and necessary as water. They have this need to express themselves, to magnify, with an emotional dimension.

My first job was for the Musée d’Orsay. It’s undeniable, I owe them a lot. I answered an ad, they chose me as an in-house graphic designer when I was very young and inexperienced. Thanks to them, I participated in the opening of the museum, I arrived in 1985 and the opening was in December 1986. Since I was in charge of non-commercial publications, I created the poster for their first exhibition. «Chicago, birth of a metropolis» set the tone for what the museum would be and what it would not be. It would not be a museum only of paintings, or only dedicated to the 19th century. It would be multidisciplinary and international focusing on architecture, sculpture and painting made between 1848 and 1914, that is, between the Second Republic and the First World War. As a spectator, we came face to face with the sculpture, without really any paintings around. It was strong.

You ask me for my inspirations. For my discipline, I think of Paul Rand, of course. He is a pioneer of American graphic design, he built a school of design: image culture, branding, pop art, from the consumer society. He has implemented a system of brand recognition, among other things he has created logos of IBM, Yale and for several transport companies that still last. In short, he was a visionary, an icon of modernity that transgressed a lot to get there.

Obviously the encounter with the works of Mondrian was also decisive. It is a didactic look on how to succeed in subtracting and abstracting to restore the balance of the tree, of the body, of the world. Cézanne for simplicity, an apple becomes extra-ordinary. And then Fellini’s films before I even started the design, for me everything is there.

You’re asking me about a contemporary version of the Bauhaus. It was above all a school, so in my opinion we must seek its echo in artistic teaching. Before there was the Decorative Arts in Paris, when they were under the direction of Widmer, now they seem to me to have neglected the vision of a Widmer or a Paul Rand and to be obsessed with writing and theory. I would say the Cooper Union in New York where I taught, which still seems to me to be really transversal , «cross-over» you can move from disciplines like engineering, architecture to art to design. Everything cohabits, even they go towards more theory too. It bothers me too much theory. It’s like an exhibition, I prefer to see it without being explained to me, it’s okay if I don’t understand everything. All this mediation can stifle art, and it’s okay to get lost. Now we want to give you all the keys.

This is what has perhaps evolved the most in recent years, with of course the technological revolution of computing. I still remember when I realized in 1988 in California that the computer would not only replace the square but would also become the tool of invention that it is. And in my opinion, we’re still at the very beginning. Or in the early 2000s when I saw John Maeda presenting «Design by numbers», it was magical and revolutionary, what he showed and what we could do, it was crazy.

Confinement does not bother me on the contrary, it is a chance of withdrawal that gives time, which becomes elastic. Individually and collectively it is the opportunity or never to take stock of the futile and indispensable in our societies fond of excess. The main thing: to eat, to move without going to the end of the planet. It is time to reduce all this, especially mass tourism, which is destroying and polluting. It would be time to discover that what we have around or at hand, has a lot of attractions. Of course without going as far as asceticism. But I think we are at the end of a system of blockbusters, black Friday, low-cost aircraft etc… What I miss most is seeing faces, hugging and being embraced by my loved ones. And then the «social distance» I already find that the name is barbaric. The most beautiful in life is the art of encounters.

Yes, I have a project that is very close to my heart and has been postponed twice because of the Covid 19 crisis. It was supposed to take place on May 8, 2020. Finally it will take place on May 8, 2021. Following on from my book «Enfants de Paris 1939-1945», it is to project a thousand commemorative plaques of the Second World War on the walls of 15 meters high of the Pantheon. With this slideshow, these are images of memory that appear and disappear on a monument that is part of a form of eternity. It is the result of the work: to make visible what went unnoticed, to gather what was scattered in the streets of Paris. It’s like throwing heartbeats at the Pantheon.

And then the other project that concerns me is the dressing of the Notre-Dame-de Paris yard palisades.”

To learn more about Philippe Apeloig’s work, here is his website:

https://apeloig.com/

Interview conducted by Valentine Meyer on May 1, 2020 by phone.

Abraham Poincheval, l’art du confinement primordial

Abraham Poincheval par Carlos Casteleira



«J’ai fait les Beaux-Arts, en fait je n’avais pas trop le choix. Enfant je vivais dans une communauté sur une île, mes parents étaient musiciens, j’avais beaucoup de mal avec les institutions. Etudiant, j’ai eu la chance d’être invité en résidence au centre d’art de Kerguéhennec alors dirigé par Denys Zacharopoulos qui était en train d’inventer une nouvelle façon de faire l’école et le centre d’art. On était 15, on faisait tout, plein d’artistes internationaux étaient invités. C’était magique ! Toutes ces personnes de culture différente réfléchissaient le monde à leur manière. Après le retour à l’école des Beaux-Arts ne s’est pas fait simplement. Il y a eu du chaos et des ornières mais des rencontres aussi. 

Patchestaff 1998

Mon premier travail comme artiste, c’était en 1998-99, quand je suis sorti de l’Ecole des Beaux-Arts du Mans. Nous avions très peu de connexions avec le milieu artistique. Alors à cinq, nous avons décidé de former un groupe pour faire des vêtements pour habiller des maisons. Nous avons récupéré auprès d’Emmaüs un stock de pulls invendus. Et puis nous sommes allés voir des grands-mères et des personnes âgées pour monter avec celles et ceux qui le souhaitaient des ateliers. On a eu entre 60 et 100 participant(e)s, chacun(e) produisait chez soi une petite partie du vêtement. On a rencontré Jérôme Sens avant qu’il ne soit directeur du Palais de Tokyo, il a été emballé par le projet  qui a été montré dans le Grand Ouest et en Bretagne.»

Bouteille, 2015-2016

Abraham Pointcheval est connu pour mettre en place des performances-survies incongrues ou primordiales, avec des dispositifs d’aventures ou d’enfermement et dernièrement de stagnation sur de longues durées d’une à deux semaines. Il donne à expérimenter un voyage intérieur méditatif, afin d’ouvrir l’espace des mythologies et de retrouver l’essentiel. Ainsi il s’est naufragé dans une bouteille géante échouée pendant une semaine. 

Il s’est enfermé dans une pierre taillée sur-mesure. Il a habité l’intérieur d’un ours naturalisé pendant 13 jours. Il a également couvé des oeufs de poussin, placé dans une boite de plexiglas. Souvent ses performances sont retransmises en direct au public extérieur. Dernièrement il a souhaité s’entrainer à l’enfermement dans le vide,  et a vécu plusieurs jours sur une mini-plateforme en haut d’un mât.

Dans cette lignée, pour sa dernière performance Walk on clouds , il s‘est suspendu à 10 mètres en dessous d’une montgolfière volant entre 150m et 500m d’altitude au dessus de la canopée gabonaise. Si ses idées paraissent couler de source, il faut beaucoup de recherches (évacuation des déchets, nourritures ursidées, etc ) de technicité et un mental de grand sportif pour les mettre en oeuvre. A Paris, il est représenté par la galerie Sémiose.

«Je n’ai pas vraiment de définition de l’art, tout est déjà si figé. J’essaie de laisser le plus de territoires en libre mouvement, d’ouvrir un espace vacant de tous les possibles, de construire une évanescence où chacun peut entrer comme il est.

Avant si mes premières performances relevaient du bricolage, en vieillissant je suis obligé de structurer davantage. Parce que les assurances des lieux d’accueil le demandent de plus en plus et puis parce que je vais vers des contrées plus sauvages.

Pour la préparation, je collabore beaucoup avec d’autres disciplines, on construit le projet ensemble, par exemple pour le projet Pierre j’ai interrogé des tailleurs de pierre, des médecins, des neuroscientifiques, des géologues, des experts en sorcellerie. Ce sont toutes ces rencontres avec des personnes qui ne sont pas forcément dans l’art qui m’intéressent.  Après tout s’assemble dans le dessin préparatoire et on commence les essais.

Avec les rencontres, ce qui m’inspire aussi ce sont les livres. En ce moment il y a Paul. B Preciado dont je suis assez fan et Vinciane Despret, avec notamment Habiter en oiseau.

Avec la crise du Covid 19, chacun est chez soi et passe énormément de temps devant les écrans. J’aimerais qu’on réapprenne à être ensemble, à ne rien faire, à revenir à des choses plus justes, à être dans son propre temps, et pas un temps imposé par l’extérieur. Evidemment c’est facile à dire…

Dans les sociétés primaires, tout est très connecté, sans avoir besoin de tous ces outils, d’être marchandisés. Ils savent écouter, parler et comprendre la nature rien qu’en brisant une brindille. On a encore beaucoup à en apprendre.

Le projet sur lequel je travaille en ce moment est celui d’habiter une ruche avec la société des abeilles. Suite à une résidence au Sentier des Lauzes, dans cet endroit magnifique j’ai rencontré un apiculteur qui me l’a proposé.

A date, on a trouvé la forme de la ruche susceptible de m’accueillir et d’accueillir le public. Il nous reste le travail avec les abeilles, le but est qu’il y ait une entente, une relation qui se construise entre elles et moi. Selon les apiculteurs qui ont leur façon de travailler avec elles, si on y arrive, je pourrai même leur apporter quelque chose en terme de chaleur et d’énergie. Il faut que j’apprenne les mouvements du corps, car elles y sont très sensibles, elles ont des émotions déclenchées par les circulations (circulation sanguine, respirations etc). Bref il faut que je travaille sur le lâcher-prise et sur la façon dont je pourrais manger. En plus d’être un matriarcat, c’est une société primordiale très organisée. Je pense y rester 13 jours, car c’est le temps de vie le plus plus court, celui d’une travailleuse. 

Pour en savoir plus sur le travail d’Abraham Pointcheval, en plus de nombreuses vidéos sur le net, voici deux sites :

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5246

https://semiose.com/home/artist/8734/abraham-poincheval/

Interview réalisée par Valentine Meyer le 20 avril par téléphone.

Abraham Pointcheval, the art of primordial confinement

I did Fine Arts, in fact I didn’t have a choice. As a child I lived in a community on an island, my parents were musicians, I found it difficult to follow institutions. As a student, I was lucky to be invited to a residency at the Kerguéhennec Art Center, which was then run by Denys Zacharopoulos, who was inventing a new way of doing the school and the art center. There were 15 of us, we did everything, many international artists were invited. It was magical! All these people of different cultures reflected the world in their own way. 

The return to the School of Fine Arts did not happen easily. There was chaos and ruts but also encounters.

My first work as an artist was in 1998-99, when I graduated from the Ecole des Beaux-Arts du Mans. We had very few connections with the art community. So with five people we decided to form a group to make clothes to dress houses. We recovered a stock of unsold sweaters from Emmaus. And then we went to see grandmothers and elderly people to ride with those who wanted workshops.

We had between 60 and 100 participants, each producing a small part of the clothing at home. We met Jérôme Sens before he was director of the Palais de Tokyo, he was thrilled by the project that was shown in the Great West and Brittany.

Abraham Pointcheval is known for out-of-the ordinary or primordial survival-like performances set-up with adventure or confinement devices and lately stagnation over long durations of one to two weeks. Through the performances, he dives into a meditative inner journey, open space for mythologies and return to the essential.

So he was shipwrecked in a giant bottle stranded for a week. He locked himself in a tailor-made stone. He lived inside a naturalized bear for 13 days. He also incubated chick eggs, placed in a box of plexiglas. His performances are often broadcasted live to the outside public. Lately he has tried to experience being trapped in vacuum, living several days on a mini-platform at the top of a mast. For his last performance «Marcher sur les nuages» he hung 10 meters below a balloon in flight (150m at 500m altitude above the Gabonese canopy). If his ideas seem to unfollow naturally, the groundwork requires a lot of research (waste disposal, bear’s foods, etc.) high technicality, and a keen athlete’s mindset to achieve them.

In Paris, he is represented by the gallery Sémiose.

« I don’t really have a definition of art, everything else is already so fixed. I try to leave as many territories in free movement, to open a vacant space of all possible, to build an evanescence where everyone can enter as he is ».

Before, my first performances were DIY, but as I grow older I am forced to structure more. Because the insurance companies from the exhibited places require it, and because more and more I go to wilder lands.

For the preparation, I collaborate a lot with other disciplines, we build the project together, for example for the Pierre project I interviewed stonemasons, doctors, geologists, experts in witchcraft.

All encounters with people outside the art world interests me deeply. After it all come together in the preparatory drawing and then we begin testing the experiments.

Along with meeting people, what inspires me most are reading books. Right now there is Paul. B Preciado of which I am quite a fan and Vinciane Despret, and her book « Habiter en oiseau ».

With the Covid 19 crisis, everyone is at home and spends a lot of time in front of the screens. I would like us to learn again to be together, to do nothing, to return to more grounded and sound things, to be in our own time, and not a time imposed by the outside world. Of course it’s easy to say…

In primary societies, everything is very connected, without needing all these tools, without being merchandised. They know how to listen, speak and understand nature just by breaking a twig. We still have a lot to learn.

The project I’m working on right now is to live in a hive with the bee society. Following a residence at the Sentier des Lauzes, in this beautiful place, I met a beekeeper who proposed to me. Till now, we have found the shape of the hive, to welcome me and the public. What remains is the work with the bees, the goal is that there is an agreement, a relationship that is being built between the bees and myself. According to the beekeepers who have their way of working with them, if we succeed, I can even bring something positive to their work, in terms of heat and energy.

I have to learn specific body moves, because bees are very sensitive to it, their emotions are triggered by circulations (blood circulation, breathing etc). Anyway, I need to work on letting go and how I can eat. In addition to being a matriarchy, it is a highly organized primary society. I’m thinking of staying there for 13 days, because it’s the shortest time of life, that of a bee-worker.

Here are two links to know more about Abraham Poincheval’s work:

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5246

https://semiose.com/home/artist/8734/abraham-poincheval/

Interview by Valentine Meyer on April 20 by telephone and translated into english by Caroline Courtois.

Nathalie Elemento, sculptures à vivre.

« Déjà toute petite à l’école maternelle où mes dessins m’avaient attiré attention et compliments, j’ai voulu être artiste pour être aimée. Pour moi être artiste c’est être différent. Tu vois le monde différemment et tu fais semblant d’être intégré. 

Ce que je considère comme ma première sculpture, c’était en 1990 à l’Institut des Hautes Etudes, fondé par Pontus Hulten avec Sarkis; c’était la première fois que j’ai mis autant de réflexions et d’instinct dans mon travail. »

Née en 1965,  Nathalie Elemento est connue pour ses dessins et pour ses installations à mi-chemin entre sculpture et mobilier intérieur. Partant du postulat que tout a été fait dans le musée, et que la maison reste un champ d’investigation possible, elle réfléchit sur les objets qui nous habitent et sur les positions mentales que nous adoptons vis-à-vis d’eux : chaises, tables, radiateurs, bibliothèques, interrupteurs …Elle dit le silence en le transférant en sculptures. Il est question de mémoire, de transmission, de liens et de ruptures, de thèmes analytiques et relationnels traités avec esprit et humour. 

Son travail a notamment été montré lors de la 4ème Biennale de Lyon par Harald Szeeman, à Séoul au Ho-Am Museum par Michel Nuridsany ou encore lors de l’experience Pommery 4 par Daniel Buren. Ses sculptures et dessins sont présents dans de nombreuses collections publiques et privées (MNAM, Centre Georges Pompidou, Fonds national d’art contemporain FNAC, FRAC IDF, FRAC PACA, FRAC Limousin, FRAC Bourgogne, MAC Lyon, Caisse des dépôts et consignations, Collection F. & D. Guerlain, Collection Société Générale, Collection RAJA …). Elle est représentée à Paris par la Galerie Maubert.

« A la Villa Médicis, j’ai réalisé ce projet autour de l’arbre Un jour y’aura l’arbre pas . Je me suis rappelée que par mon père, j’avais des origines italiennes, et que dans les familles romaines, le père était censé planter un arbre à la naissance d’un enfant. J’ai fabriqué le mien, en entourant dans le parc un arbre de parquet romain pour que les gens puissent à s’asseoir au bord. C’était aussi une manière de sortir l’intérieur à l’extérieur. 

Je réfléchis sur l’aspect dit pratique des choses. Actuellement plus les choses disparaissent, plus on a l’impression que c’est pratique. S’ils pouvaient faire glisser les interrupteurs derrière le papier peint, ils le feraient. Je ne suis pas d’accord avec cela.  Donc avec « Kasimir », en plus d’un hommage à Malevich et son carré blanc sur fond blanc, j’ai voulu joindre le geste à la parole : c’est mieux pour allumer la lumière. Le faire avec son corps, participer activement, permet de sentir davantage la question du choix. C’est la même idée pour Blanche-Neige et les 7 nains.

 Conjonction est une sculpture du même ordre, elle pose la question du décorum, du progrès.  Je trouvais la cheminée pratique, elle chauffait et tu pouvais te rassembler à plusieurs autour. On voit difficilement 3 ou 4 personnes se regrouper autour d’un radiateur et échanger, alors qu’autour d’une peinture c’est possible. D’où la conjonction des deux, une peinture qui chauffe plutôt qu’un radiateur. 

Le dernier projet que j’ai présenté à l’ARCO à Madrid, c’est « Simon » le rempart.  En fait c’est un socle qui plutôt que de supporter la sculpture, prend sa forme, et celle du spectateur aussi. Au final la sculpture est la réunion des trois : socle-sculpture-personne sauf qu’ici la chose la plus importante c’est la personne, après c’est l’objet d’art et ensuite le socle. Alors que normalement c’est le contraire : la personne est censée lever les yeux et adorer un objet pas d’art qui est posé sur un socle très élaboré. A propos d’angles de vue, je travaille aussi à des projets de murs d’exposition et de labyrinthe.

Eileen Gray a bien évidemment nourri mon imaginaire, elle est un génie qui a tout compris. Selon moi, c’est LA définition de la création, il n’y a pas de frontières. Elle parle beaucoup de l’habitat, de l’art de vivre, et ses objets sont des sculptures. Tout ce qu’elle a crée est d’une grande justesse, et elle traverse les époques.

J’aime aussi Arp qui parle beaucoup du silence, Brancusi, Matisse, les dessins de Rembrandt et de Léonard de Vinci, la peinture classique italienne, et celle de Fernand Léger parce qu’il a une peinture de sculpteur.

A un jeune artiste je conseillerai d’adopter un crayon, de lui donner un nom, de toujours se promener avec lui et de ne pas le laisser pleurer pendant plus d’une heure.

En tant qu’artiste le confinement ne me dérange pas du tout, au contraire. Paradoxalement je vais faire intervenir la couleur de manière beaucoup plus présente que d’habitude, je vais travailler sur son déploiement comme dans un nuancier. Le travail sur les couleurs c’est primordial, cela calme. Je prends le temps. Oui j’aimerais que les gens arrêtent de  courir après leur ombre et de vouloir toujours plus. On est dans l’essentiel en ce moment et c’est cela dont on devrait se souvenir après la crise. Je souhaiterais que le travail ne soit pas qu’un moyen de se nourrir et que chacun puisse faire davantage ce qu’il aime.

Sinon comme je n’ai pas accès à l’atelier en ce moment et que j’ai peu de place ici,  je travaille sur des projets de bijoux, de parure, j’ai dessiné des bijoux du confinement qui parlent d’ apparences et de repli.

Un service que j’aimerais inventer dans une maison connectée,  serait de créer des connexions entre tous les gens que j’aime par le biais d’une petite lampe pour chacun, et quand les gens penseront les uns aux autres ou à moi, elles s’allumeraient.

Après la fin du confinement j’aimerai aussi retourner dans la cité travailler in situ, faire des interventions dans la ville comme dessiner des trottoirs, des tapis urbains; en fait j’ai plein d’idées. »

Pour  en savoir plus sur le travail de Nathalie Elemento voici deux sites. De courtes vidéos sont aussi à découvrir sur Youtube.

http://www.elemento.fr/

Elemento Nathalie

Interview réalisée par Valentine Meyer le 16 Avril 2020 par téléphone.

« I have always wanted to become an artist and for it to be loved by others. From a very young age, I realised that my drawings could actually bring me the love and attention I had always wanted from my art. Being an artist is being different. You see the surrounding world in a different way than others and you pretend to feel a part of it, to feel integrated.

What I consider to be my first sculpture was in 1990 at the Institut des Hautes Etudes, founded by Pontus Hulten with Sarkis; it was the first time I put so much thought and instinct into my work”.

Born in 1965, Nathalie Elemento is known for her drawings and for her installations halfway between sculpture and interior design.  She starts from the postulate that everything has been done in the museum and that the house remains a possible field of investigation. Thereupon, she reflects on objects around us and on the mental positions we adopt towards them: chairs, tables, radiators, bookcases, switches … She translates silence by transferring it into sculptures. It is about memory, transmission, links and ruptures, analytical and relational themes treated with wit and humour. 

Her work was shown at the 4th Lyon Biennale by Harald Szeeman, in Seoul at the Ho-Am Museum by Michel Nuridsany or during the Pommery 4 experience by Daniel Buren. Her sculptures and drawings are present in many public and private collections (MNAM, Centre Georges Pompidou, Fonds national d’art contemporain FNAC, FRAC IDF, FRAC PACA, FRAC Limousin, FRAC Bourgogne, MAC Lyon, Caisse des dépôts et consignations, Collection F. & D. Guerlain, Collection Société Générale, Collection RAJA …). She is represented in Paris by  Gallerie Maubert.

« At the Villa Medici, I realized this project around the tree entitled Un jour y’aura l’arbre pas . I remembered my italian roots coming from my father and therefore decided to create a work of art out of my origins. In Roman families, the father was supposed to plant a tree at the birth of a child.  I made my own one : I surrounded a tree, in a park, with a Roman parquet tree so that people could sit on the edge. It was also a way to bring what belongs to the inside in the outside environment. 

I’m thinking about the so-called practical side of things. Right now, the more things disappear, the more convenient it seems. If they could slide the switches behind the wallpaper, they would. I don’t agree with that. Hence with Kasimir, in addition to a tribute to Malevich and his white square on a white background, I wanted to walk the walk as well as talk the talk: it is better to turn on the light. Doing it with your body, participating actively, allows you to feel more about the question of choice. I have explored the same idea for Snow White and the Seven Dwarfs.

Conjunction is a sculpture of the same order, it raises the question of decorum, of progress. I found the fireplace convenient, it was heating and you could meet around.  You will hardly see three or four people gathering around a radiator and exchanging, while around a painting it is possible. Hence the conjunction of the two, a painting that heats rather than merely a radiator.

The last project I presented to ARCO in Madrid was Simon, the rampart.  In fact it is a pedestal which, rather than supporting the sculpture, takes both its form and the spectator’s one. In the end, sculpture is at the crossroad of the three elements: pedestal-sculpture-person. What is different here is that the most important thing is the person, then comes the art object and finally the pedestal. It is usually the opposite: the person is supposed to look up and worship a non-art object placed on a very elaborate base. Speaking of perspectives,  I am also working on exhibition walls and maze projects.

Eileen Gray’s obviously fed my imagination, she’s a genius who figured it all out. I believe, it is the very definition of creation and making, there are no borders. She talks a lot about habitat, the art of living, and her objects are sculptures. All that she has created is of great accuracy and both her work and herself are timeless. I also like Arp, Brancusi, Matisse, the drawings of Rembrandt and Leonardo da Vinci, the Italian classical painting, and that of Fernand Léger because he has a sculptor’s way of painting.

To a young artist I would advise to adopt a pencil,to name him, to always walk with him and not to let him cry for more than an hour.

As an artist the confinement does not bother me at all. Paradoxically, I’m going to use colour in a much more present way than usual. I’m going to work on its deployment as in a colour chart. The work on colours is essential, it is relaxing. I take the time. I wish people would stop chasing their shadows and keep wanting more and more. We are in the thick of things right now and that is what we should remember after this crisis.  I would like work to be more than just a means of feeding oneself and for everyone to be able to do more of what they love.

As I don’t have access to the art studio at the moment and I have little space at home, I work on projects of jewellery, ornaments. I have designed jewellery of confinement that speak of appearances and retreat.

One service I would like to invent in a smart home would be to create connections between all the people I love through  small light for each one. The principle being that when people think of each other or of me,the lights detect it and turn themselves on automatically.

After the end of the confinement, I would also like to return to the city to work in situ, to do interventions in the city such as designing sidewalks, urban carpets;  actually I have lots of ideas. »

To learn more about Nathalie Elemento’s work, there follows two sites. Short videos are also available on Youtube.

http://www.elemento.fr/

Elemento Nathalie

Interview done by Valentine Meyer 16 April 2020 on the phone, translated into english by Emma Joynt.

Gaëlle Chotard, les fils de la vie.

« J’ai toujours été plongée dans un univers de création.  Mes deux parents sont artistes et en plus nous vivions dans un vaste endroit assez reculé dans le Sud de la France, près de Montpellier : il y avait la nature et une grande liberté. J’ai décidé assez rapidement à l’âge de 4 ou 5 ans, que j’irai étudier aux Beaux-Arts et que je serai artiste. »

Gaëlle Chotard  dessine et sculpte un univers étrange et poétique. Travail de patience mais aussi de lâcher-prise, il privilégie l’infra-mince, traits de crayon, cordes à piano tendues, fils et gaines métalliques tissées, transpercés, suspendus. Toutes leurs propriétés physiques sont révélées : fragilité, légèreté, transparence permettant les jeux d’ombre et de lumière. Nœuds lymphatiques ou bien comètes, son inspiration oscille entre le micro-organique et l’astro-physique, le mental et le paysage.

« Je pense avoir commencé à trouver mon univers, aux Beaux Arts de Paris. J’étais dans l’atelier d’Annette Messager, déjà c’était impressionnant d’être à ses côtés. Un jour, elle m’a conseillé de faire le workshop de Mona Hatoum. Ce fut aussi une rencontre décisive pour moi. Car j’avais eu la chance de voir l’exposition d’Eva Hesse au Jeu de Paume qui m’avait totalement bouleversée. D’une certaine manière, je cherchais à me rapprocher de cet univers là, et du courant minimaliste sans vouloir pour autant le refaire, cela n’aurait eu aucun sens. Alors de rencontrer Mona Hatoum qui m’a parlé de sa démarche et de l’importance d’être à l’écoute de la matière et ses propriétés, cela s’en rapprochait et m’a beaucoup marqué. Lors de ce workshop, j’ai planté ma première ligne de cordes à piano dans le mur.

Les rencontres sont très importantes, elles révèlent aussi un artiste. C’est ce que je dis tout le temps à mes étudiants, d’aller à la rencontre des oeuvres, des artistes pour se bâtir une famille de pensées.

Et puis en 2003,  il y a eu une seconde oeuvre qui a marqué pour moi un tournant. A la fin des Beaux-Arts j’ai été invitée à participer à une exposition collective à la galerie Alain Gutharc. Quand j’étais dans l’atelier d’Annette Messager, j’avais demandé à ma mère de m’apprendre à faire du crochet. J’ai réalisé « Les Idées noires »  ces pièces de petite taille en fil de coton noir. Comme dans le crochet il y a un fil d’entrée et un fil de sortie, je n’ai pas voulu les cacher, et avec je les ai suspendues au mur. Annette Messager est passée voir cette exposition, et cela m’a beaucoup touché quand elle m’a dit que j’avais trouvé ma voie.

Avec ces deux oeuvres, j’ai aussi compris que ce qui m’intéressait c’était de faire corps avec l’espace, de l’habiter avec très peu de choses. J’ai vu mon père sculpteur, tailler la pierre, souder des grandes pièces de métal, incarner l’idée que l’on se fait de la sculpture et qu’il faut de la force pour en faire. Alors avec les cordes à piano, ou le crochet j’ai compris que je pouvais créer du volume et habiter l’espace à partir de choses simples. Il fallait juste du temps.

Tu me poses une question compliquée car c’est toujours délicat de savoir quand une pièce est achevée. Je suis partagée entre le fait de faire quelque chose d’assez simple et en même temps elle doit être assez complexe pour que je ne comprenne pas ce qui s’y passe. Si je la laisse quelque temps reposer dans mon atelier et que je continue à ressentir cette étrangeté, alors ca va.

Sur la définition de l’art, j’aime cette phrase de Nietzsche : « Il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse. » C’est exactement ca. J’aime beaucoup écouter d’autres artistes ou les lire. Evidemment pour moi  il y a Eva Hesse, Beuys, Christian Boltanski et Annette Messager, Louise Bourgeois et Victor Hugo. De sentir à quel point leur vie est dans leur oeuvre, me bouleverse. Oui en ces temps de confinement, pour ceux qui le peuvent, écoutez les podcasts d’artistes il y en a plein, ou de la poésie comme les Contemplations de Victor Hugo qui sont lues sur France Culture.

Avec cette crise, j’ai l’impression que le monde entier est concentré sur une même problématique, que pour une fois il y a une unité. Et en même temps dans ce drame, la nature va extrêmement bien sans nous. C’est peut-être un peu naïf, mais j’ai envie de me replonger dans un état de contemplation, de ressentir ce temps qui passe, cet état d’être en vie. J’ai la chance d’avoir une belle vue de ma fenêtre donnant sur un saule, des bambous, des marronniers. Pour une fois, j’ai bonne conscience de ne pas faire des choses qui seraient importantes. La légitimité de ne presque rien faire avec cette ultra conscience que la vie peut s’arrêter brutalement, je trouve cela angoissant et à la fois reposant et joyeux. 

Tu me demandes pourquoi j’ai eu envie de couleurs dans mes derniers dessins, alors que mon travail est essentiellement en noir et blanc ou dans les valeurs de gris. C’est en relation avec le lieu dans lequel je vis maintenant depuis trois ans. C’est un espace urbain mais entouré par la végétation, où je vois la nature passer du vert éclatant au brun, les arbres se dénuder pendant l’hiver. Alors j’ai commencé par utiliser les couleurs des grands maîtres, comme Léonard de Vinci ou Caspar David Friedrich; sépia, bistre, sanguine, terre de sienne. Je me suis permis de m’aventurer là-dedans, c’est extrêmement impressionnant. Après petit à petit, j’ai pris des libertés avec la couleur. Et comme déjà avec l’encre de chine, je me suis mise à l’aquarelle; je travaille les superpositions de tâches plus ou moins diluées, plus ou moins contrôlées, la façon dont la tache entre dans le papier; je m’amuse avec cela mais en couleurs. 

En fait je m’aventure dans quelque chose avec quoi je ne me sens pas à l’aise : c’est la question de la peinture. Mais  quelque soit le domaine, c’est toujours très intéressant de prendre des risques. 

Née en 1973 à Montpellier, Gaëlle Chotard vit et travaille à Paris. Elle est représentée par la galerie Quai4 à Liège et la galerie Papillon à Paris.

Pour en savoir plus sur son travail, voici deux sites :

http://gaelle.chotard.free.fr/

Interview réalisée par Valentine Meyer le 9 Avril 2020 par téléphone.

Gaëlle Chotard, life’s wires

I have always been immersed in a creative environment. My parents are artists and we lived in a vast remote place in the South of France, near Montpellier: there was nature and a great freedom. I decided pretty quickly when I was 4 or 5, that I would go to art school and be an artist.”

Gaëlle Chotard draws and sculpts a strange and poetic universe haunting us. Work of patience and also of letting go, she favors infra-thin, pencil strokes, stretched piano strings, wire and metal sheaths woven, pierced, suspended. All their physical properties are revealed: fragility, lightness, transparency allowing the play of shadow and light. Lymphatic nodes or comets, her inspiration oscillates between the micro-organism and astrophysics, the mind and the landscape.

« I think I’ve started to find my world at the Beaux Arts in Paris. I was in Annette Messager workshop, and it was impressive to be by her side. One day, she advised me to do Mona Hatoum’s workshop. It was also a decisive meeting for me. Because I had the chance to see Eva Hesse’s exhibition at the Jeu de Paume which was totally overwhelming. In a way, I was trying to get closer to this universe, and the minimalist school of thought without wanting to do it again, it would have made no sense. So meeting Mona Hatoum who told me about her approach and the importance of being attentive to material and its properties, it was getting closer and very important to me. During this workshop, I planted my first line of piano strings in the wall.

And then in 2003, there was a second work which was a turning point. At the end of the Beaux-Arts I was invited to participate in a group exhibition at the Alain Gutharc gallery. When I was in Annette Messager’s workshop, I asked my mother to teach me how to crochet. I created “Les Idées noires” these small pieces of black cotton yarn. As in the crochet, there is an input and an output thread, I did not want to hide them, and with it I hung them on the wall. Annette Messager came to see this exhibition, and it really touched me when she told me that I had found my voice.

The encounters are very important, they also reveal an artist. I consistently tell my students to go and meet the works and the artists to build a family of thoughts.

With these two works, I also understood my interest was to make my body at one with space, to live in it with very few things. I saw my sculptor father carving stone, welding large pieces of metal, embodying the idea of sculpture and the strength it takes. So with piano strings, or crochet I realized that I could create volume and inhabit space from simple things. It just took time.

You’re asking me a complicated question because it’s always tricky to know when a piece is finished. I am torn between making something quite simple yet at the same time it must be complex enough to not understand precisely what is happening. If I let the work rest for a while in my studio and I continue to feel this strangeness, then that’s fine.

With this crisis, I feel that the whole world is focused on the same problem, that for once there is unity. And at the same time in this drama, nature is doing extremely well without us. It may be a bit naive, but I want to dive into a state of contemplation, to feel this passing time, this state of being alive. I am lucky to overlook a beautiful willow, bamboo and chestnut trees from my window. For once, I am well aware of not doing things that would be important. The legitimacy of doing almost nothing with this ultra consciousness that life can suddenly stop, I find it distressing and at the same time relaxing and joyful.

You ask me why I wanted colors in my last drawings, when my work is essentially in black and white or in gray hues. It has to do with the place I’ve been living in now for three years. It is an urban space but surrounded by vegetation, where I see nature going from bright green to brown, the trees stripping during the winter. So I started by using the colors of the great artists, sepia, bistre, sanguine. I bought inks of great masters, like Leonardo da Vinci or Caspar David Friedrich, like the land of his etc. I allowed myself to venture into it, it is extremely impressive. Little by little, I took liberties with color. And as already in black and white I liked watercolor, the overlays of more or less diluted, more or less controlled tasks, the way the stain fits into the paper; I have fun with this but in colors.

In fact I venture into something with which I do not feel comfortable: it is the question of painting. But whatever the field, it’s always very interesting to take risks. »

Born in 1973 in Montpellier, Gaëlle Chotard lives and works in Paris. She is represented by Galerie Quai4 in Liège and Galerie Papillon in Paris. To learn more about his work, here are two sites:

http://galeriepapillonparis.com/? artwork/Artworks-Ga%C3%Ablle-Chotard&navlang=en

http://gaelle.chotard.free.fr/

Interview conducted by Valentine Meyer on April 9, 2020 by phone.

Enrique Ramirez, l’art de la résistance.

« J’ai compris que je voulais devenir artiste plasticien assez tard. En fait je suis allé pour la première fois dans un musée d’art contemporain vers 17 ans. Petit, j’aimais beaucoup la musique, ce qui m’a donné l’idée de faire le conservatoire, au lycée je ne faisais que des percussions et du piano. Petit à petit j’ai compris que je n’avais pas une bonne oreille, je me sentais un peu perdu. J’ai pensé devenir ingénieur du son, mais j’étais nul en maths. Et j’ai eu de la chance : mon prof de philo au lycée m’a proposé de visiter l’école où travaillait sa petite amie, une école de cinéma. J’y suis allé pas pour faire du cinéma mais parce que cela regroupait tout ce que j’aimais, l’image, le son, les histoires. Parallèlement à ce nouveau monde, j’ai commencé à travailler comme monteur, d’abord pour des amis, puis pour la télé et le cinéma. Au Chili, c’est devenu mon métier. Et puis un ami m’a proposé de faire une exposition avec lui. J’ai cherché un lieu, j’ai trouvé cette galerie un peu en dehors de Santiago. Il s’est avéré qu’elle avait été, sous Pinochet, une salle des fêtes cachées.  De fil en aiguille ce projet est devenu Pista Central . On a eu envie de réactiver le lieu,  on a invité du monde et on a refait une fête. Le public était présent, les critiques au début ont dit que ce n’était pas de l’art. C’est là que j’ai compris que j’aimais être artiste et que c’est ce que voulais faire. »

Né en 1978, Enrique Ramirez est un artiste chilien dont le père fabriquait des voiles de bateau sous la dictature du Général Pinochet. Il pense et travaille à partir de la mer. Très concerné par le politique il déploie une oeuvre vidéo et multimédia extrêmement poétique qui brise les silences des années de terreur et évoque le sort des rebelles au régime (dans le triptyque de vidéos Los Durmientes cf ci-contre ), des colonisés (vidéo Un hombre que Camina cf infra). Il réinvente aussi le voyage (avec la vidéo Ocean 2011-2013) en interrogeant sans cesse la puissance de l’image et ses limites. Après sa carrière de monteur au Chili, il vient en France et sort diplômé de l’école du Fresnoy. Lauréat du prix des amis du Palais de Tokyo en 2014, son travail y est exposé ainsi que notamment au Centre d’art contemporain de Saint Nazaire, au Mac Val ou au Centre Pompidou. En plus de nombreuses expositions  en Amérique Latine;  en 2017, il fut invité à participer à l’exposition de la 57ème Biennale de Venise. En 2020, il est l’un des nominés du Prix Marcel Duchamp et son travail sera l’objet d’une exposition monographique à la galerie de l’UQAM à Montreal.

« L’art selon moi, ce serait comme des images attachées à des questions, une fenêtre qui s’ouvre.

Je continue à faire des choses à contre-courant, à montrer aussi l’envers du décor, dans le sens poétique et politique du terme. Je suis toujours et de plus en plus intéressé par les problématiques de la mer et du monde d’aujourd’hui. 

En janvier dernier, j’ai fait un voyage au Pérou et en Amazonie, il y avait un petit singe qui habitait là mais n’était pas de là-bas, c’est les habitants qui m’ont raconté. Elle aimait beaucoup la présence des humains mais n’avait pas d’autres amis animaux. C’était une femelle, ils l’ont nommé Paula. Elle avait un regard solitaire très touchant. Un jour elle a mis sa main comme cela. Je l’ai trouvé très juste,  je l’ai prise en photo.

Et c’est drôle car finalement en ces temps de crise de coronavirus, la Nature est la seule à être vraiment très contente.  Cela m’a rappelé un arbre dans le sud du Chili, qui est un des plus vieux d’Amérique du Sud. 

Cet arbre a 3800 ans, il a tout vu de l’Histoire. Je suis parti là-bas, pour filmer sa peau, son écorce qui a tant vécu. Avec l’aide d’un drône je l’ai filmé: un long plan séquence. C’est très beau car tu vois toutes les petites nouvelles pousses qui s’accrochent à cet arbre comme une galaxie. Et ça me renvoie aussi à l’océan, au fait de se sentir tout petit face à la puissance de la Nature.

Oui je me sens à la fois solitaire et connecté. 

Les artistes qui m’ont inspiré sont nombreux, je vais te parler de ceux que j’aime, que j’ai pu rencontrer et qui sont des mentors pour moi.

Eugenio Dittborn et ses peintures aéropostales. Il faisait des oeuvres très politiques et interdites au Chili alors il les envoyait dans d’autres lieux, d’où le terme aéropostales. Après il a pu les exposer avec, à côté, leurs enveloppes d’expédition;  Alfredo Jaar, pour son travail social et politique très puissant et très intelligent, le poète Raul Zurita et le réalisateur Raoul Ruiz.

C’est peut-être un peu cliché, mais je rêve que dans ce monde confiné, l’art reste libre. L’excuse de la santé pour ne plus regarder les conflits, je trouve cela très dangereux. L’art a un devoir très important au milieu de tout cela. Tu vois je rêve aussi de finir de construire une maison au Chili malgré les crises politiques puis financières que le pays traverse, bref envers et contre tout.

Asi …como la geografia se deshace …, 2015

L’art c’est un acte de persistance comme une goutte d’eau qui tombe dans l’eau. Chaque artiste  est une goutte  d’eau, ça finit par faire beaucoup de bruit. Ca devient une arme pour voir le monde, alors qu’on est tellement habitués, par exemple aux migrants, qu’on ne les voit plus. L’art, la poésie,  c’est de recréer ces gouttes qui frappent et disent «  Stop regardez » pour montrer ce qu’on ne veut plus voir.»

Enrique Ramirez vit entre Bruxelles, Paris et Santiago. A Paris il représenté par la galerie Michel Rein. Pour en savoir plus sur son travail voici deux sites :

https://enriqueramirez.net/

http://michelrein.com/fr/artistes/expositions/12762/Enrique%20Ram%C3%ADrez

Interview réalisée par Valentine Meyer,  le 3 Avril 2020 au téléphone.

Enrique Ramirez, the art of resistance.

« I realized that I wanted to become a visual artist quite late. Actually I went for the first time to a museum of contemporary art around 17. When I was a kid, I really liked music, which gave me the idea of doing the conservatory, and in high school I was just doing percussion and piano. Little by little I realized that I didn’t have a good ear, I felt a little lost. I thought about becoming a sound engineer, but I was terrible in maths. In addition to sound, I also really liked pictures, and writing. And I was lucky: my philosophy teacher suggested that I visit a film school. I studied there not because I wanted to make movies per se but because it was the one place where I could practice what I loved most: sound, image and storytelling. 

Along with this new world, I started working as an editor, first for friends, then for TV and cinema. In Chile, it became my profession. And a friend offered to do an exhibition together. I looked for a place, I found this gallery a little outside Santiago. It turned out that it was under Pinochet a hidden party room. This project became Pista Central. We wanted to reactivate the place, we invited people and we had another party. The audience was there, the critics at the beginning said it wasn’t art. That’s when I realized I loved being an artist and that’s what I wanted to do. »

Born in 1978, Enrique Ramirez is a Chilean artist whose father made sails under the dictatorship of General Pinochet. He thinks and works from the sea. Very concerned by politics, he deploys an extremely poetic multimedia work that breaks the silence of years of terror and evokes the fate of rebels to the regime (in the video triptych Los Durmientes), and of the colonized (in video A hombre that Camina cf infra). He also reinvents the journey (with Ocean 2011-2013) by constantly questioning the power of the image and its limitations. After his career as an editor in Chile, he came to France and graduated from the Fresnoy school. Winner of the 2014 Friends of the Palais de Tokyo Prize, his work is exhibited at the Saint Nazaire Contemporary Art Centre, at the Mac Val or at the Centre Pompidou. In addition to numerous exhibitions in Latin America; in 2017, he was invited to participate in the exhibition of the 57th Venice Biennale. In 2020, he is one of the nominees for the Marcel Duchamp Prize and his work will be the subject of a monographic exhibition at the MAC in Montreal.

Art, in my opinion, would be like images tied to questions, a window that opens. 

I continue to do things against the current, to show the other side of the scene, in the poetic and political sense of the term. I am always and increasingly interested in the problems of the sea and the world today.

Last January, I made a trip to Peru and to Amazonia, there was a little monkey who lived there but was not from there, the inhabitants told me. She loved the presence of humans very much but had no other animal friends. She was a female, they named her Paula. She had a very touching lonely look. One day she put her hand like that. I thought it was very accurate, I took the picture.

And it’s funny because finally in this time of coronavirus crisis, Nature is the only one to be really happy.

It reminded me of a tree in southern Chile, which is one of the oldest in South America. He is 3800 years old, it knows everything about history. I went there, to film its skin and bark that has lived so much. I filmed it with the help of a drone: a long shot sequence. It’s very beautiful because you see all the little new shoots that cling to this tree like a galaxy. And it also brings me back to the ocean, to feeling tiny in the face of the power of Nature.

Yes, I feel both lonely and connected.

The artists who inspired me are many, I will tell you about the ones I love, whom I have met and who are mentors for me.

Eugenio Dittborn and his aeropostal paintings. He was doing very political and prohibited work in Chile, so he was sending it to other places, so that’s why he called it airmail. Then he was able to exhibit them with, next to them, their expedition envelopes; Alfredo Jaar, for his very powerful and intelligent social and political work, the poet Raul Zurita and the director Raoul Ruiz.

It may be a bit cliché, but I dream that in this confined world, art remains free. The excuse of health so as to no longer look at conflicts, I find it very dangerous. Art has a very important duty in the midst of all this.

You see, I also dream of finishing building a house in Chile despite the political and financial crisis the country is going through, in short, against everything.

Art is an act of persistence like a drop of water falling into the water. Every artist is a drop of water which ends up making a lot of noise. It is a weapon to see the world, while we are used to, for example migrants, that we no longer see them. The art, the poetry, is to recreate those drops that hit and say “Stop and look” to show what you don’t want to see anymore.”

Enrique Ramirez lives between Brussels, Paris and Santiago. In Paris he is represented by the gallery Michel Rein. To learn more about his work here are two websites:

https://enriqueramirez.net/

http://michelrein

Interview conducted by Valentine Meyer on 3 April 2020 by phone.