Zevs, graffeur, performeur et artiste.

« J’ai décidé de devenir artiste à l’adolescence. J’ai grandi dans le XX ème arrondissement, au 14 rue Duclos, dans un atelier de la Ville de Paris, dans lequel  mes parents ont emménagé en 1981, j’avais 4 ans. Mon père y a vécu 40 ans, jusqu’à son décès. C’était un atelier de 6 ou 7m sous plafond dans un HLM, avec une vue sur tout Paris, sa petite ceinture et Vincennes. Mes parents étaient artistes peintres, mon père était de Strasbourg, ma mère venait de Tunis, ils se sont rencontrés dans une galerie. Leur atelier est devenu aussi un lieu d’exposition. Je me suis récemment plongé dans les archives de cet atelier Schwarz. Ghislain Mollet-Vieville était souvent là, Claude Rutault y a fait des expositions, Buren passait. C’était le courant de la  peinture conceptuelle française des années 80. J’ai donc grandi dans cet environnement qui m’a influencé. De l’autre côté, ma chambre donnait sur la petite ceinture de Paris, la voie ferrée était désaffectée. Mes parents m’avaient offert une longue vue, je regardais l’activité en place, notamment celle des graffeurs dans la gare désaffectée. On était dans la fin des  années 80. J’ai décidé de m’y rendre en allant à l’école, j’y passais de plus en plus régulièrement et c’est en marchant sur cette voie en voyant un mur aveugle dans sa partie supérieure encore vierge de graffitis,  je me souviens d’avoir décidé de devenir artiste. On était en 1992, j’étais parti explorer tout seul les couloirs du RER de Val Fontenay  et un RER a failli me tuer. C’était un RER qui s’appelait  ZEVS, c’était ces lettres qui étaient affichées au dessus de la cabine du conducteur. Cela est resté gravé sur ma rétine, et quelque temps plus tard, en marchant,  j’ai vu ces lettres, comme dans un rêve, s’afficher sur le mur aveugle, le long de la voie ferrée. Après l’accident, comme un retournement de situation, j’ai décidé d’utiliser ce nom pour marquer la ville, ma voie était toute tracée.

Après j’ai expérimenté pas mal de moments performatifs. 

J’ai commencé à faire des petits films avec le caméscope des parents, à faire du théâtre à l’école et à me masquer avec le bas léopard et le chapeau. J’utilisais les codes de l’agissement urbain parallèle : Savoir se procurer les clés des travailleurs du métro, travailler le costume afin de  se confondre avec le décor, se masquer pour ne pas apparaître sur les caméras de surveillance, et se vêtir d’une combinaison de travail, car le travail de graffeur est salissant. A ce moment là je joue, je stylise ma pratique, je crée mon costume qui devient celui de ZEVS, un personnage, un alter-ego avec lequel je fonctionne, un peu comme dans l’univers des super-héros Marvel.

Ce que je considère comme ma première oeuvre remonte à 1998. Il y avait le guide des galeries parisiennes à la maison. Je décide de les appeler en me faisant passer pour un voisin intéressé et de leur demander comment faire pour devenir un artiste. Je m’autofilme  en le faisant, et donc j’ enregistre leurs réponses. Je l’ai fait pendant 2 jours, et donc j’ai une K7 avec un mini DV avec l’enregistrement. J’en ai fait un petit dispositif avec une valisette qui quand on l’ouvre déclenche la bande-son, cette pièce présentée lors de l’exposition à la Vitrine, s’appelle « Ma Musée».

Né en 1977, Aguirre Schwarz alias Zevs a d’abord choisi la ville et son décor comme ses terrains de jeu favoris, lieux de mises en scène artistiques idéales pour ses « attaques visuelles ». Du bitume aux murs des galeries, l’artiste-plasticien réagit aux signes urbains et aux codes de la consommation, interrogeant l’espace public et son rapport à la société. L’artiste entretient un rapport d’amour-haine avec les logos et les marques. Il les ancre au cœur de sa démarche artistique en s’attaquant à leur image, s’amusant à « liquider » des sigles mondialement connus (Nike, Vuitton, Apple, Google, Mc Do, Chanel…).

En 2001 il détourne ses premières affiches publicitaires, et bombe un point rouge sanguinolent au milieu du front des mannequins comme l’impact d’une balle en pleine tête, ce sont ses « Attaques Visuelles ». L’année suivante, il fait un énorme buzz, en « kidnappant » sur une affiche de 15X15m l’égérie Lavazza à Berlin – shootée par David Lachapelle -qu’il découpe sur Alexanderplatz. Il la ligote, l’expose dans la galerie Rebell Mind puis envoie un doigt sectionné de la mannequin au PDG de Lavazza à Turin avec une demande de rançon de 500 000 €, coût d’une campagne de communication. La légende urbaine dit que bon joueur, l’artiste aura incité Lavazza à payer la « rançon » sous forme de mécénat auprès du palais de Tokyo, permettant ainsi à Zevs d’y présenter son œuvre.

Il est l’artiste qui a probablement le plus conceptualisé l’action même du graffiti, et un des rares avec Bansky à relier l’activisme à l’histoire de la peinture et de son exposition. Actuellement il réactive ses «Attaques Visuelles » avec sa série« The Last Cowboy » à découvrir dans les rues de Paris, à la New Galerie et virtuellement sur son site : http://aguirreschwarz.com

« En 1955, l’agence de publicité Leo Burnett International invente le cowboy Marlboro pour Phillip Morris. Un héros silencieux du Far West. Les hommes voulaient être lui, les femmes être avec lui. Même les légendes ont besoin de se réinventer.
En 2017, Leo Burnett me contacte et me demande, si je veux créer pour eux, un nouveau paquet Marlboro.
Devais-je vendre mon âme au diable rouge ?
Je ne leur ai jamais répondu.
Je préfère agir en agent libre sur l’image de la marque.
Le projet The Last Cowboy is Dead prend place simultanément à Berlin Majorque Copenhague et Paris.

Qu’est ce que l’art ? Vaste question. Pour moi, c’est comme un océan, un horizon, un territoire de liberté, liberté d’expression mais pas uniquement. Après il y a différents courants et j’ai souvent navigué entre deux eaux. D’un côté j’ai une pratique issue du graffiti, c’est à dire l’inscription d’un lettrage ou d’une figure dans la matière et dans l’espace public urbain. Le terme street-art est selon moi devenu trop imprécis et tout s’est mélangé. Même si le street-art m’a porté, j’ai plutôt tendance à me définir comme un artiste visuel issu du graffiti.  Mais j’ai aussi fonctionné en tant qu’artiste d’art contemporain, notamment en étant invité  puis représenté par la Galerie Patricia Dorfmann qui n’avait jamais encore travaillé avec des graffeurs. En France ces deux milieux, comme l’eau douce et l’eau salée, se retrouvent mais ne se mélangent pas. Ce sont deux milieux différents. Il n’ y a personne comme Jeffrey Deitch aux Etats Unis, capable de dénicher des jeunes talents dans la rue comme Barry Mc Gee ou Stephen Powers, d’organiser pour eux des expositions, par exemple dans une caserne de pompiers, de les vendre à de grands collectionneurs puis d’emmener ensuite ces artistes à la Biennale de Venise pour représenter les Etats Unis. On est beaucoup plus réticent en France, un graffeur français à Venise c’est du jamais vu, même au Centre Pompidou il n’ y a pas eu d’expositions majeures.

Ce qui a le plus évolué dans ma pratique, c’est de prendre davantage de temps pour réfléchir. Je travaillais de façon plus directe avant (rires),  je me consacre toujours à la peinture depuis 10 ans. 

Quand j’attaquais les modèles des affiches publicitaires avec le point rouge dégoulinant, c’est un geste pictural violent, c’est comme d’assassiner ces images publicitaires très visibles et très lumineuses. C’est un geste emprunté à la pratique du graffiti mais aussi à celui de Laurence Weiner et de ses peintures à l’aérosol.

A l’inverse pour le tracé au sol des ombres du mobilier urbain, c’est d’essayer de rendre visible quelque chose à laquelle on ne fait pas attention; là j’utilise d’ailleurs de la peinture signalétique très lumineuse pour intensifier l’ombre. Elle, je la laisse telle quelle.  C’est ma façon de garder une trace de la nuit dans la journée. 

J’ai cherché aussi dans l’invisible, en travaillant avec des pigments photo-réactifs qui n’apparaissent que sous la lumière noire, cela m’amenait a devoir changer les ampoules des réverbères. 

De cette pratique picturale en ville, j’ai fait des photos et des tirages argentiques pour soutenir mon travail et mes finances, car j’étais pauvre, mes oeuvres dans la ville sont  insaisissables. 

J’ai travaillé aussi sur le propre et le sale, en faisant des graffiti au karcher, où finalement j’enlevais avec mes tracés les traces de  poussière et de pollution sur les bâtiments dans un geste assez écolo. Je travaille maintenant aussi en atelier, en fonction du contexte. Ainsi à Singapour où j’étais invité à exposer dans ce grand bâtiment en forme de nénuphar,  j’ai fait toute une série de toiles, où je liquide le logo British Petroleum, qui se répand dans une piscine asphyxiée de nénuphars et je signe Claude Money. 

Là forcément,  la pandémie du Covid  donne un coup d’arrêt à pas mal de choses, mais je continue de toujours beaucoup travailler. J’aimerais que l’on se souvienne du silence, et que le silence sertit les notes. Ces moments de pause font la musique. Et pour moi qui travaille beaucoup sur les effets de contraste, je sais qu’ils permettent aussi l’harmonie s’ils se rencontrent. Je dois avouer avoir eu de la chance car j’ai eu la possibilité de partir à la campagne, c’est la première fois de ma vie que j’ y suis resté aussi longtemps. J y ai noué un rapport très fort à la nature et cela m’inspire le thème de ma prochaine exposition à la Cité Radieuse du Corbusier à Marseille, le titre sera OIKOS LOGOS, l’économie de la maison-mère donc de l’écologie. C’est un rappel à l’ordre de la nature. 

Tu me demandes mes sources d’inspirations. Je te répondrai mes parents, mes grands parents et ma famille, le lien avec l’art s’est d’abord fait par eux. Sinon du fait de mon intérêt très tôt pour les artistes du graffiti j’ai consulté deux livres, qui m’ont considérablement nourri : Subway Art et Spray Can. Par ailleurs, dans la bibliothèque de mes parents il y avait un petit livre auquel je tenais beaucoup sur les peintres célèbres qui étaient plutôt européens dans ce livre. 

Yves Klein dont le travail m’a interrogé dès le plus jeune âge, et encore aujourd’hui, les performances de Manzoni « Le Socle du Monde », Lucio Fontana et Léonard de Vinci, sa peinture, son traité de la peinture; son rapport au miroir, chez lui, tout m’inspire.

Un conseil à un jeune artiste ? Si cette personne ressent la passion et le désir de le devenir,  je dirais qu’il faut croire en soi et travailler. Si l’art est un océan ou une montagne, alors il faut travailler et ne jamais lâcher. 

Oui j’ai des projets en réalité virtuelle et avec les NFT, mais il est encore trop tôt pour en parler. Là je travaille beaucoup sur mon exposition à la Cité Radieuse à Marseille, je collabore avec des scientifiques sur la possibilité de produire de vrais éclairs, cela devrait ouvrir le 1er juin et durer jusqu’au 30 Août; et puis j’ai une exposition personnelle dans un musée à Séoul prévue en 2022.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 23 Avril. Grand merci à Aguirre Schwarz.

Pour en savoir plus sur son travail, voici le lien vers son site et celui de sa galerie

parisienne :

Zevs – l’exécution d’une image

http://www.newgalerie.com

Zevs, graffiti artist, performer and painter.

« I decided to become an artist as a teenager. I grew up in the XXth arrondissement, at 14 rue Duclos, in a studio in the City of Paris, where my parents moved in 1981, I was 4 years old. My father lived there for 40 years, until his death. It was a studio of 6 or 7meters high under the ceiling in a social housing, with a view of all Paris, its small belt and Vincennes. My parents were painters, my father was from Strasbourg, my mother was from Tunis, they met in a gallery. Their studio has also become an exhibition space. I recently immersed myself in the archives of this Schwarz studio. Ghislain Mollet -Vieville was often there, Claude Rutault had exhibitions there, Buren passed by. It was the current of French conceptual painting of the 80s. So I grew up in this environment which influenced me. On the other hand side, my room overlooked the inner ring of Paris, the railway line was disused. My parents had given me a spyglass, I watched the activity in place, especially that of the graffiti artists in the abandoned train station. We were at the end of the 80s. I decided to go there on my way to school, I went there more and more regularly and it is while walking on this path by seeing a blind wall in its upper part still virgin of graffiti. I remember deciding to become an artist. It was 1992, I left to explore on my own the corridors of the RER train ; and a train almost killed me. It was called ZEVS, it was these letters that were displayed above the driver’s cabin. This remained etched on my retina, and some time later, while walking, I saw these letters, like in a dream, displayed on the blind wall along the railroad tracks. After the accident, like a turn of events, I decided to use this name to mark the city, my way was all mapped out. Afterwards I experienced quite a few performative moments.

I started making short movies with my parents’ camcorder, doing theater at school, and masquerading with the leopard sock and hat. I used the codes of parallel urban action : knowing how to get the keys of the metro workers, how to work the costume in order to blend in with the decor, mask yourself so as not to appear on surveillance cameras, and a work suit, because graffiti work is messy. At that moment I play, I style my practice, I create my costume which becomes that of ZEVS, a character, an alter-ego with which I work, a bit like in the universe of Marvel superheroes.


What I consider to be my first work dates back to 1998. There was the guide to Parisian galleries at home. I decide to call them pretending to be an interested neighbor and ask them how to become an artist. I self-film & nbsp; in doing so, and so I record their responses. I did it for 2 days, and so I have a K7 with a mini DV with the recording. I made a small device out of a suitcase which when opened triggers the soundtrack, this piece presented during the exhibition at the Vitrine, is called  » Ma Musée ».

Born in 1977, Aguirre Schwarz alias Zevs, first chose the city and its surroundings as his favorite playgrounds, places of artistic staging ideal for his « visual attacks ». From the streets to the walls of the galleries, the artist-visual artist reacts to urban signs and codes of consumption, questioning public space and its relationship to society. The artist maintains a love-hate relationship with logos and brands. He anchors them at the heart of his artistic approach by attacking their image, having fun « liquidating » world-famous acronyms (Nike, Vuitton, Apple, Google, Mc Do, Chanel …). In 2001 he hijacks his first advertising posters, and a bloody red dot in the middle of the mannequins forehead like the impact of a bullet in the head, these are his « Visual Attacks ». The following year, he created a huge buzz, « kidnapping » on a 15x15m poster the muse Lavazza in Berlin – shot by David Lachapelle – which he cut on Alexanderplatz. He ties her up, exhibits her in the Rebell Mind gallery and then sends a severed finger of the model to the CEO of Lavazza in Turin with a ransom demand of € 500,000, the cost of a communication campaign. Urban legend says that a good player, the artist will have encouraged Lavazza to pay the « ransom » in the form of patronage to the Palais de Tokyo, thus allowing Zevs to present his work there.

« In 1955, the advertising agency Leo Burnett International invented the Marlboro cowboy for Phillip Morris. A silent hero of the Wild West. Men wanted to be him, women to be with him. Even legends need to reinvent themselves. .
In 2017, Leo Burnett contacts me and asks me, if I want to create a new Marlboro package for them.
Should I sell my soul to the Red Devil?
I never answered them.
I prefer to act as a free agent on the image of the brand.
The project The Last Cowboy is Dead takes place simultaneously in Berlin Mallorca, Copenhagen and Paris.

What is art ? Huge question. For me, it’s like an ocean, a horizon, a land of freedom, freedom of expression but not only. Afterwards there are different currents and I have often sailed between two waters. On the one hand, I have a practice stemming from graffiti, that is to say the inscription of a lettering or a figure in the material and in the urban public space. In my opinion, the term street-art has become too imprecise and everything has mixed up. Even though I have been drawn to street art, I tend to define myself as a visual artist from graffiti. But I have also functioned as a contemporary artist, notably being a guest and then represented by Galerie Patricia Dorfmann, which had never before worked with graffiti artists. In France these two environments, like fresh water and salt water, are found but do not mix. They are two different backgrounds. There is nobody like Jeffrey Deitch in the United States, able to find young talents in the street like Barry Mc Gee or Stephen Powers, to organize exhibitions for them, for example in a fire station, to sell them to great collectors and then take these artists to the Venice Biennale to represent the United States. We are much more reluctant in France, a graffiti artist; French in Venice is unheard of, even at the Center Pompidou there have been no major exhibitions.

What has changed the most in my practice is taking more time to think. I used to work more directly before (laughs); I have always devoted myself to painting for 10 years.

When I attacked the models of the advertising posters with the dripping red dot, it is a violent pictorial gesture, it is like murdering these very visible and very luminous advertising images. It is a gesture borrowed from the practice of graffiti but also from that of Laurence Weiner and her aerosol paints.

On the contrary for the tracing of the shadows of street furniture on the ground, it is to try to make visible something that we are not paying attention to; here I use very luminous signage paint to intensify the shadow that I leave as is. It’s my way of keeping track from night to day.

I also looked into the invisible, working with photo-reactive pigments that only appear under black light, so I had to change the bulbs on the street lights. From this pictorial practice in the city, I made photos and silver prints to support my work and my finances, because I was poor, my works in the city are elusive. I also worked on the clean and the dirty, doing karcher graffiti, where I finally removed with my traces the traces of dust and pollution on the buildings in a pretty green gesture. I now also work in the workshop, depending on the context.

So in Singapore where I was invited to exhibit in this large building in the shape of a water lily, I made a whole series of canvases, where I liquidated the British Petroleum logo, which spreads in a swimming pool suffocated with water lilies and I signed Claude Money.

There inevitably, the Covid pandemic kills a lot of things, but I still keep working a lot. I would like the silence to be remembered, and the silence to crimp the notes. These moments of pause make the music. And for me who works a lot on contrast effects, I know that they also allow harmony if they meet. I must admit I was lucky because I had the opportunity to go to the countryside, it is the first time in my life that I have been there for so long. I have established a very strong relationship with nature there and this inspires me the theme of my next exhibition at the Cité Radieuse du Corbusier in Marseille, the title will be OIKOS LOGOS, the economy of the parent company and therefore ecology. It’s a call to order from nature.

You ask me for my sources of inspiration. I will tell you my parents, my grandparents and my family, the link with art was first made through them. If not because of my early interest in graffiti artists, I consulted two books, which have given me considerable nourishment: Subway and Spray. By the way, in my parents’ library there was a little book that I really liked about famous painters who were rather European in this book. Yves Klein, whose work questioned me from an early age, and even today, the performances of Manzoni « Le Socle du Monde », Lucio Fontana and Leonardo da Vinci, his painting, his treatise on painting ; his relationship to the mirror, at home, everything inspires me.

Any advice for a young artist? If that person feels the passion and desire to become one; I would say you have to believe in yourself and work. If art is an ocean or a mountain, then you have to work and never give up.

Yes I have some VR and NFT projects, but it’s still too early to talk about it. There I am working a lot on my exhibition at the Cité Radieuse in Marseille, I am collaborating with scientists on the possibility of producing real éclairs, this should open on June 1 and last until August 30; and then I have a solo exhibition in a museum in Seoul scheduled for 2022.

Interview conducted by Valentine Meyer on April 23. Many thanks to Aguirre Schwarz.

To learn more about his work, here is the link to his website and that of his parisean gallery

Zevs – l’exécution d’une image

http://www.newgalerie.com

Afterwards I experienced quite a few performative moments. & nbsp;

Joël Person, dessins sur le vif et déferlantes.

« Le mot artiste, je ne sais pas ce que cela veut dire. J’ai toujours dessiné même avant d’apprendre. De manière naturelle. Essentiellement dans deux voies, celui des portraits ressemblants et celui de la BD. Il faut dire que d’un côté, mon père, brillant universitaire, m’a initié à lire Metal Hurlant, et ma mère qui avait fait les Beaux-Arts m’a donné le goût de Delacroix et Michel-Ange. En même temps, j’étais gaucher, dyslexique et en échec scolaire. Mon moyen d‘appréhender le monde, même pour draguer car j’étais timide, cela a toujours été le dessin.

Et puis, je suis rentré aux Beaux Arts de Paris, c’est là que j’ai basculé de cancre à premier de la classe (rires). Le dessin c’était aussi la fuite du réel : déjà ma BD à 13 ans c’était ma deuxième vie, ma vie parallèle, je m’étais identifié à Daphné Du Maurier.

Ce que je considère comme ma première oeuvre, c’est « Lignes de vie » une série de 5 dessins sur le vif que j’ai réalisée quand j’étais aux Beaux Arts en 1982; trois croquis représentent mon père mourant, et puis il y a un dessin d’une lionne au jardin des plantes, et une momie réalisée lors des cours de morphologie. 

Depuis les Beaux-Arts, même si je n’ai jamais cessé d’en faire, j’ai fui le dessin en naviguant pendant 30 ans, je suis même devenu professeur de planche à voile. En revanche aujourd’hui je suis dans l’urgence du dessin, je dessine du soir au matin, il s’agit en encore de Déferlante ! (ndt Déferlante est le titre donné à sa prochaine exposition monographique en écho au titre de sa série au fusain cadrant le poitrail de plusieurs chevaux au galop dont le motif pourrait se répéter à l’infini) Je rêve de faire de cette cavalcade un all-over sur la grande Muraille de Chine.

Chevaux Dragons 350 x 110cm, 2017.

Parallèlement je travaille toujours à ma série « Bruits du Monde », où je croque aussi en direct des dessins mélangeant l’intime et l’actualité via des photos que je prends sur le net ou sur le vif. L’idée de ces dessins au format carré, c’est de s’arrêter sur une image d’actualité et de la dessiner et de se retrouver en dialogue avec l’histoire de l’art. Les réfugiés ont l’air de personnages bibliques, cette tenniswoman on dirait la Victoire de Rude (ndt du nom du sculpteur qui réalisa entre autres les haut-reliefs monumentaux de l’Arc de Trimphe à Paris), et pour ces CRS, policiers et gendarmes photographiés lors d’une manifestation, repris par le dessin, on les croirait sortis d’une BD de Science Fiction ou de RobCop. »

Bruits du monde 1, 102 x 153 cm, Collection privée, 2017.

Né en 1962 à Abidjan, Côte d’Ivoire, Joel Person est sorti en 1986 diplômé des Beaux Arts de Paris avec les félicitations du jury. Cherchant toujours à approfondir sa pratique du dessin à partir de modèles vivants, quelque soit son thème de predilection : chevaux, chevelures, corps, poses érotiques, portraits,  scènes d’actualité ou concerts, entre trait classique, et intense concentration  il cherche à rendre la ressemblance avec le jaillissement du vivant. Son travail a fait l’objet de nombreuses expositions essentiellement en France et en Chine, et a été acheté par de nombreuses collections privées et publiques, comme la collection Hermès, (Paris Faubourg St Honoré, Dubai, Las Vegas, Shanghai) ou du Musée Jenish à Vevey en Suisse.

Cob normand, fusain, acrylique, huile et cire teintée sur papier, 135 x 180 cm , Collection Hermès 2010;

« J’ai du mal à me définir comme artiste, car cela veut tout et rien dire. Ou ce serait trop une appellation professionnelle alors que pour moi, c’est un engagement, un choix de vie. Pour moi, ressentir les choses, c’est ce qu’il y a de plus important. Et puis en cette période de mesures de distanciation, le dessin reste un moyen de toucher à distance. 

Confinement série Verticales 25 x 49,7 cm, 2020; Collection du musée Jenish, Vevey.

Le seul avantage du Covid, c’est le calme et le silence en plein Paris. Ce qui me manque le plus, c’est de voir du monde, et pour les expositions c’est l’enfer.  Est ce que tu vas pouvoir ouvrir et faire un vernissage ? Est ce que les gens vont venir ? J’ai de la chance car je vends encore des pièces.

Tu me demandes mes sources d’inspiration; il y a beaucoup de choses qui m’ont nourri. Oui je t’ai parlé des textes et des peintures de Delacroix, des BD Blueberry et celles de Buzzelli, un génie. Mais pour moi le plus grand portraitiste de toute l’Histoire, cela reste Velasquez. Quand il peint le Dieu Mars, si tu le mets en perspective des peintres de son époque, il n’est pas du tout dans les canons de ses contemporains, au contraire, il le peint dans sa temporalité d’homme, c’est vibrant, tu sens sa chair, tu es dans la peinture et à la fois c‘est la respiration absolue, au delà du style, il est dans la respiration de la vie, il n’a rien à ajouter, il va à l’essentiel.

Oui cela fait vingt ans que j’enseigne le croquis d’observation sur le vif, et je me sens incapable de donner des conseils aux jeunes artistes, si ce n’est de regarder et de ressentir les choses par soi même, c’est essentiel car on est envahi par les formatages. Il n’est pas question de bon ou de mauvais dessin mais de developper son sens de l’observation, car c’est à la fois un effort et un plaisir. Après tu deviens artiste ou pas, mais c’est essentiel de regarder et autant regarder le plus possible avant de mourir.  J’ai été confronté à la mort assez violemment et assez tôt; avec le croquis sur le vif, en terme de ressenti c’est comme si j’étais au delà de la vie. J’atteins un  tel niveau de concentration que c’est comme si je rentrais en fusion avec elle, et cela m’apaise. Et si c’est un portait, cela crée un dialogue et une émotion dans la rencontre, qui n’est pas celle de la photo, je dirais que cela casse les préjugés. Je mets toute mon énergie pour que ce soit le plus ressemblant possible, je ne veux pas styliser, je veux dessiner, l’instant, la sensation. je veux être précis avec la qualité de la ressemblance ressentie, c‘est ma quête absolue.

Comme projets, normalement j’ai une exposition personnelle « Deferlantes » prévue du 17 Avril au 29 juin à Loo § Lou Gallery à Paris dans le Haut Marais. Je participe également à l’exposition collective au Musée Jenish à Vevey, elle est conçue par Frédéric Pajak (ndt dessinateur et écrivain, fondateur de la revue des Cahiers Dessinés) autour des portraits et des auto-portraits (prévue du 29 mai au 5 Sept). Et enfin toujours sous réserve de Covid, j’ai la chance d ‘être invité cet été à dessiner sur le vif du soir au matin, les répétitions et les concerts du Festival Pablo Casals dirigé par Pierre Bleuze à Prades, mes dessins y seront exposés dès le lendemain des concerts. »

Deferlantes dans l’atelier de Joel Person, 2021.

Joel Person, drawings on the spot and breaking waves.

“The word artist, I don’t know what that means. I always drew even before I learned. In a natural way. Essentially in two ways, that of similar portraits and that of comics. It must be said that on the one hand, my father, a brilliant academic, initiated me to read Metal Hurlant, and my mother who had studied Fine Arts gave me a taste for Delacroix and Michelangelo. At the same time, I was left-handed, dyslexic and failing at school. My way of understanding the world, even to flirt with because I was shy, it has always been drawing.
And then I went to Beaux Arts in Paris, that’s where I went from dunce to top of the class (laughs).
Drawing was also an escape from reality: already my comic strip at 13 was my second life, my parallel life, I had identified with Daphné Du Maurier.
What I consider to be my first work is « Lines of Life » a series of 5 live drawings that I made when I was at the Beaux Arts in 1982; three sketches represent my dying father, and then there is a drawing of a lioness in the botanical garden, and a mummy made during morphology lessons.
Since the Fine Arts, although I have never stopped doing it, I avoided drawing while surfing for 30 years, I even became a windsurf teacher. On the other hand, today I am in a drawing emergency, I draw from evening to morning, it is still about the Breaking Wave! (ndt Déferlante is the title given to his next monographic exhibition echoing the title of his charcoal series framing the chests of several galloping horses whose motif could be repeated endlessly) I dream of making this cavalcade an all- over the Great Wall of China.
At the same time, I am still working on my series « Bruits du Monde », where I also sketch live drawings mixing intimacy and current affairs via photos that I take on the net or on the spot. The idea of ​​these square format drawings is to stop at a current image and draw it and find yourself in dialogue with the history of art. The refugees look like biblical characters, this tenniswoman looks like Rude’s Victory (ndt of the name of the sculptor who made, among other things, the monumental high-reliefs of the Arc de Triumphe in Paris), and for these CRS, police officers and gendarmes photographed during a demonstration, taken up by the drawing, one would think they came out of a Science Fiction or RobCop comic. « 

Born in 1962 in Abidjan, Ivory Coast, Joel Person graduated in 1986 from the Beaux Arts in Paris with honours. Always seeking to deepen his practice of drawing from live models, whatever his favorite theme: horses, hair, bodies, erotic poses, portraits, topical scenes or concerts, between classic lines, and intense concentration he seeks to render the resemblance to the outpouring of the living. His work has been the subject of numerous exhibitions mainly in France and China, and has been purchased by many private and public collections, such as the Hermès collection, (Paris Faubourg St Honoré, Dubai, Las Vegas, Shanghai) or from the Museum Jenish in Vevey, Switzerland.

« I find it hard to define myself as an artist because it means everything and nothing. Or it would be too much of a professional name when for me it is a commitment, a choice of life. For me, feeling things is the most important thing. And then in this period of distancing measures, drawing remains a means of touching from a distance.
The only advantage of the Covid is the peace and quiet in the heart of Paris. What I miss most is seeing people, and for exhibitions it’s hell. Are you going to be able to open and do a opening ? Are people coming? I’m lucky because I still sell works.

You ask me for my sources of inspiration; there are a lot of things that fed me. Yes, I told you about the texts and paintings of Delacroix, the Blueberry comics and those of Buzzelli, a genius.
But for me the greatest portrait painter in all of history, that is still Velasquez. When he paints the God Mars, if you put him in perspective of the painters of his time, he is not at all in the canons of his contemporaries, on the contrary, he paints him in his human temporality, it is vibrant , you feel his flesh, you are in the painting and at the same time it is the absolute breathing, beyond the style, he is in the breathing of life, he has nothing to add, he goes to the essential .

Yes, I have been teaching observation sketching on the fly for twenty years, and I feel incapable of giving advice to young artists, except to watch and feel things for yourself, it is essential because we are invaded by formatting. It is not a question of good or bad drawing but of developing your sense of observation, because it is both an effort and a pleasure. After that you become an artist or not, but it is essential to watch and as much as possible to watch before you die. I was faced with death quite violently and soon enough; with the live sketch, in terms of how it feels, it’s like I’m beyond life. I reach such a level of concentration that it is as if I am fusing with it, and it calms me down. And if it’s a portrait, it creates a dialogue and an emotion in the meeting, which is not that of the photo, I would say that it breaks the prejudices. I put all my energy into making it as close as possible, I don’t want to stylize, I want to draw, the moment, the feeling. I want to be precise with the quality of the resemblance felt, it is my absolute quest.

As projects, normally I have a personal exhibition « Deferlantes » scheduled from April 17th to June 29th at Loo § Lou Gallery in Paris in the Haut Marais. I also take part in the collective exhibition at the Jenish Museum in Vevey, it is designed by Frédéric Pajak (ndt designer and writer, founder of the review of Cahiers Dessinés) around portraits and self-portraits (scheduled from May 29 to Sept 5 ). And finally always subject to Covid, I have the chance to be invited this summer to draw live from evening to morning, the rehearsals and concerts of the Pablo Casals Festival directed by Pierre Bleuze in Prades, my drawings will be exhibited there the next day. « 

Marinella Senatore, l’art comme énergie pour le choeur.

« Devenir artiste est venu naturellement. Très jeune j’ai étudié la musique classique et je dessinais.Intégrer l’art dans mes études était naturel, j’ai choisi d’explorer l’image mouvante et le cinéma. J’ai été candidate à cette grande école du cinema à Rome qui a vu passer les plus grands de Fellini à Godard, j’ y ai été prise et puis après je suis aussi allée me former en Espagne. En fait je réalise que je n’ai jamais cessé d’apprendre, d’étudier.  Bien-sûr en fondant la School of Narrative Dance et maintenant aussi en tant que professeur, j’enseigne à l’Alternative Art School à la New York University, et à la NABA à Rome et Milan. »

Après ses premières pièces inspirées par le langage du cinéma et de micro-récits quotidiens, Marinella Senatore depuis 2006 a mis l’accent sur la recherche de la participation du public comme un protagoniste-clé de son travail. L’artiste décrit son rôle comme celui d’un «activateur». Elle cherche à mettre en action un échange affectif qui se déplace d’histoire en histoire. Le récit devient lui-même un échange où ceux qui travaillent apprennent quelque chose, qu’ils emportent avec eux, avec le souvenir d’avoir été sur le plateau. 

Avec ces dispositifs de participation du public, l’artiste a récemment créé une série de projets, en Italie et à l’étranger, qui sont structurés comme des productions cinématographiques, des ateliers, des défilés et des séances photos, dont le sujet est le processus créatif et collectif lui-même. Impliquer dans un dialogue actif un grand nombre de personnes, de groupes et d’associations grandes ou petites, souvent en dehors du système de l’art, tel est l’objectif de l’artiste. Ses projets, construisent toujours des communautés nouvelles et durables, l’agrégation d’énergies multiples et hétérogènes. 

Née en 1977 à Cava dei Tirreni , Marinella Senatore a reçu de nombreux prix dont celui du New York Prize et de la Dena Foundation Fellowship en 2009. Elle a activé d’innombrables projets participatifs, à l’invitation de biennales prestigieuses comme celles de Venise, Lyon, São Paulo, Thessalonique, Liverpool, Athènes, La Havane, Göteborg, Cuenca, Bangkok et Manifesta 12. L’œuvre de Senatore est représentée dans les collections de  nombreux musées internationaux: Palazzo Grassi à Venise; Centre Pompidou et Palais de Tokyo à Paris; Centro de Arte Dos de Mayo à Madrid; Schirn Kunsthalle à Francfort; Musée d’art contemporain de Chicago; Queens Museum et High Line à New York; Moderna Museet à Stockholm. Ses expositions et événements les plus récents sont: I Say I, récemment inauguré à la Galleria Nazionale d’Arte Moderna e Contemporanea à Rome; Protext! Quando il tessuto si fa manifesto (Centro Pecci, Prato); l’exposition personnelle Un corpo unico / Un cuerpo unico à l’Istituto Italiano di Cultura, Madrid.

Marinella Senatore Little Chaos #1A, 2013 Fine Art Print on Epson Hot Press Paper 160 x 300 cm
Courtesy Mazzoleni, London-Torino

« Quand j’ai commencé dans les années 2000, j’ai ressenti la nécessité d’explorer différentes manières de produire de l’art. Toutes mes expériences, concert classique et cinema,  étaient collectives, j’ai toujours été attiré par le choeur, peut-être parce qu’au début j’étais très timide. J’ai ressenti très vite la nécessité d’ouvrir le processus de création de l’art au plus grand nombre et pas seulement au monde de l’art. Le public changeait et demandait une expérience de l’art plus participative, ce qui est de plus en plus vrai à présent et le sera dans le futur. Former et rassembler des groupes, s’engager auprès d’eux est un processus qui s’accélère actuellement avec les communautés. J’avais eu cette vision il y a 20 ans, même si je n’exclus pas pour autant d’autres formes d’art,  personnellement c’est celle qui me convient le mieux. Selon moi, les artistes doivent être plus actifs dans la société, assumer leur rôle d’agent d’émancipation et de diffusion de l’art, c’est une responsabilité sociale, qui dépasse le monde de l’art.

Tu me demandes d’expliquer la différence avec les Pussy Riots avec qui j’ai pu collaborer, la différence entre moi et des activistes. La grande différence est l’art, la production d’un événement culturel et pas seulement de la provocation. Même si je partage avec elles des sujets qui me tiennent à coeur comme la justice sociale, je veux produire de l’art dans le champ culturel. Les Pussy Riots ont des objectifs différents, elles veulent répandre leur opinions. Et de manière plus générale, les activistes provoquent des explosions, quelqu’en soient les conséquences. Moi justement je fais attention aux conséquences et mon langage c’est la performance via la danse, la poésie, la musique, etc …

Comment je procède pour organiser ces performances de milliers d’individus ? 

Chaque travail est conçu in situ c’est à dire spécifique au lieu. 

La première chose que je fais est de cartographier le territoire et de relever toutes les associations présentes, pas juste celles consacrées à des activités artistiques, mais toutes celles qui sont actives, les associations sportives, de retraités, celles contre les violences domestiques, etc … Nous les invitons toutes. Parallèlement nous lançons un appel à projet, distribué sur des flyers dans la rue, aux sorties des écoles, aux SDF , bref nous essayons de nous adresser à un large public. Après il faut organiser les rencontres, et le calendrier des ateliers/workshops en fonction des disponibilités de chacun. Je dois dire que je me suis retrouvé deux fois à l’hôpital (rires), car des fois je dois trouver un agenda commun et possible pour des milliers de participants à la fois.

Après en fonction du nombre de participants, il faut trouver le lieu pour se réunir : musée, auditorium, stade, école …Ensuite commence la négociation sur le langage et les disciplines choisies, et les ateliers pour les apprendre. Je préfère toujours embaucher des personnes locales pour les enseignements. Je dois dire que les discussions sont la plus belle belle partie du processus, les gens révèvent leurs rêves et désirs profonds, et ouvrent ainsi leur coeur, quelque soit leur classe sociale : de l’illettré au bourgeois, c’est vraiment très fort.

Je n’impose pas mes idées aux participants et il y a donc de longs mois de discussions, de dialogues intenses, quel thème et quel langage choisir et l’apprentissage de celui ci, mais très peu de répétition du spectacle à proprement parler. Le travail c’est de rassembler les gens d’un lieu-dit, de célébrer leur dignité et de fluidifier les énergies. En général ce sont des projets qui durent entre 3 mois (Le Cap en Afrique du Sud) et 6 mois (Centre Pompidou Paris). Mes collaborateurs sont d’anciens participants, ils sont une vingtaine a travers le monde. Mais chaque projet ne compte au maximum 2 ou 3 professionnels pour des milliers de participants. Et à chaque fois je me pose la question de ce que je peux leur apporter, comment je peux les aider, quelle nouvelle compétence veulent ils acquérir. Les gens en général sont très actifs, ils viennent tous avec un souhait et un désir, et ensuite s’aident les uns les autres. Ils créent un nouveau sens de la communauté qui survit en général au spectacle à proprement parler. 

Marinella Senatore  Shenzhen #2, 2018 Fine Art Print on Epson Hot Press Paper 80 x 105 cm
Courtesy Mazzoleni, London-Torino

Tu me demandes ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler. Cela fait maintenant presque 20 ans que j’ai crée la School of Narrative Dance (ndt l’Ecole de la Danse Narrative), et plus de 6 Millions de personnes à travers le monde y ont participé. Je continue d’apprendre beaucoup notamment comment gérer des situations difficiles. L’enfant timide que j’étais n’a plus peur de rien (rires). J’ai travaillé dans tellement de pays différents avec des langues et des cultures différentes (ndt de Venise à Paris, de New York à Johannesburg, de São Paulo à Shenzhen, etc ). Maintenant je peux dire que les gens sont satisfaits de l’expérience et que nous avons réussi à créer une communauté à travers le monde. Je me sens protégée car ce sont les anciens participants qui viennent expliquer aux nouveaux. Quand j’ai commencé, les curateurs me demandaient si c’était de l’art, maintenant ils veulent tous inviter la School of Narrative Dance. Et ce qui fait sens pour moi, c’est que cela durera au delà de moi, c’est mon plus grand désir. Si j’ai crée une bonne plateforme, ce n’est pas si important que les gens dansent bien ou pas, ce qui l’est, c’est qu’ils arrivent à créer une communauté. Et cela marche bien, souvent même le public rejoint les participants et réalise la performance avec eux. Je pense que le rôle de l’artiste est d’activer ce type de processus.

Marinella Senatore  Can one lead a good life in a bad life?, 2020 Photo collage on epson paper
70 x 50 cm
Courtesy Mazzoleni, London-Torino

Mon travail c’est l’énergie, l’énergie créée par le court-circuit entre différents éléments qui dialoguent dans un même lieu. 

Pour la crise du Covid, en mars 2020 je revenais de New York afin d’être à Rome pour être proche de ma famille et enseigner aussi à l’université, la NABA.

Honnêtement je pense que cela a été une des années les plus intenses de ma vie. 

D’abord j’ai été choquée par l’absence des artistes plasticiens; je veux dire que le monde de la mode et de la musique se sont largement mobilisés pour les plus démunis, les plasticiens rien ou pas grand chose. Donc comme en tant qu’artiste je refuse de ne pas travailler, nous avons activé en ligne la School of Narrative Dance. Cela a rencontré un grand succès auprès du public des prisons et de patients malades et handicapés qui se sentaient complètement seuls et abandonnés. On a donc fait des ateliers et des workshops en ligne qui n’étaient pas des substituts de participation réelle. En équipe avec des chorégraphes, nous avons réellement travaillé avec les corps, afin qu’ils puissent ressentir le mouvement. Si tu avais vu après comme les handicapés étaient beaux et épanouis. Pour moi l’art n’est pas une distraction pour gens aisés attendant d’aller à la prochaine foire. Un musée est en train de me demander d’écrire un protocole pour étendre cette expérience donc comme c’est en cours je ne peux pas encore tout détailler. Et puis parallèlement à cela, cette année j’ai travaillé à deux superbes collaborations une avec Dior et sa directrice artistique Maria Grazia Chiuri et une pour le Palazzo Strozzi à Florence.  Je crois que les gens ont et auront toujours besoin de beauté.

We Rise by Lifting Others. Installazione, di Marinella Senatore, per il Cortile di Palazzo Strozzi (photoOKNOstudio)

Beaucoup de personnes m’ont inspirées; pas uniquement du monde de l’art. Je pense d’abord à Jacques Rancière, à son livre Le Maître Ignorant qui m’a inspiré la création de la School of Narrative Dance, à Zygmund Bauman et son concept de société liquide. Tim Rollins et le K.O.S (Kids of Survival). Felix Gonzales-Torres parce qu’il parle à chacun en exprimant sa douleur et le sentiment de perte, de manière extrêmement poétique et en incluant la participation du spectateur à la réalisation de son oeuvre, (apporter des bonbons, traverser un rideau de perles), Bruce Nauman ou Michelangelo Pistoletto, dans ses oeuvres de théâtre de rue ou d’ateliers portes ouvertes. Oui l’Arte Povera avec aussi Giovanni Anselmo. Et puis aussi des références chez les maîtres anciens, ceux qui de par le pas de côté permettent d’avancer.

Marinella Senatore  Protest Bike Paris, 2016
Chopper bike, megaphones, sounds, flags, mixed media Variable dimensions
Courtesy Mazzoleni, London-Torino

A un jeune artiste je recommanderais de prendre l’art au sérieux, de se positionner dans la société comme être humain et comme artiste. Et je lui rappellerai que ce n’est pas juste pour s’amuser, mais que l’art peut aider et faire la différence dans la vie des gens.

Comme projets, en 2021 je devrais participer à la Biennale de Sao Paulo en travaillant avec des prisons et des prisonniers; et puis à la Biennale de Sonsbeek  aux Pays-Bas, la Biennale MOMENTUM 11 en Norvège et Bodies in Alliance (Belgique). Et en 2023 j’ai une grande installation prévue en Israël.

Interview réalisée le 26 Février par Valentine Meyer. De chaleureux remerciements à Marinella Senatore, Giuliana Setari fondatrice de la Dena Foundation, et Lucile Brun de la galerie Mazzoleni.
 Pour en savoir plus sur le travail de Marinella Senatore, voici son riche site personnel et celui de la galerie Mazzoleni qui la représente ainsi qu’une vidéo de 2min30 réalisée par la Peggy Guggenheim Collection.

https://mazzoleniart.com/elenco_artisti/marinella-senatore/

Marinella Senatore, art as energy for the choir.

“Becoming an artist came naturally. Very young I studied classical music and I drew.

Incorporating art into my studies was natural, I chose to explore the moving image and the cinema. I was a candidate for this great school of cinema in Rome which saw the greatest from Fellini to Godard, I was taken there and then afterwards I also went to train in Spain. In fact I realize that I have never stopped learning, studying. Of course by founding the School of Narrative Dance and now also as a teacher, I teach at the Alternative Art School at New York University, and at NABA in Rome and Milan. « 

After her first pieces inspired by the language of cinema and daily micro-narratives, Marinella Senatore since 2006 has focused on seeking public participation as a key protagonist of her work. The artist describes his role as that of an « activator ». She seeks to put into action an emotional exchange that moves from story to story. The story itself becomes an exchange where those who work learn something, which they take with them, with the memory of having been on the set.

With these public participation devices, the artist has recently created a series of projects, in Italy and abroad, which are structured as film productions, workshops, parades and photoshoots, the subject of which is the creative and collective process itself. To involve in an active dialogue a large number of people, groups and associations large or small, often outside the art system, this is the artist’s goal. Its projects always build new and sustainable communities, the aggregation of multiple and heterogeneous energies. »

Born in 1977 in Cava dei Tirreni, Marinella Senatore has received numerous awards including that of the Dena Foundation, and participated in countless participatory projects, at the invitation of prestigious biennials such as those in Venice, Lyon, São Paulo, Thessaloniki, Liverpool, Athens, Havana, Gothenburg, Cuenca, Bangkok and Manifesta 12.
Senatore’s work is represented in the collections of many international museums: Palazzo Grassi in Venice; Center Pompidou and Palais de Tokyo in Paris; Centro de Arte Dos de Mayo in Madrid; Schirn Kunsthalle in Frankfurt; Chicago Museum of Contemporary Art; Queens Museum and High Line in New York; Moderna Museet in Stockholm. Its most recent exhibitions and events are: I Say I, recently opened at the Galleria Nazionale d’Arte Moderna e Contemporanea in Rome; Protext! Quando il tessuto si fa manifesto (Centro Pecci, Prato); the personal exhibition Un corpo unico / Un cuerpo unico at the Istituto Italiano di Cultura, Madrid

“When I started in the 2000s, I felt the need to explore different ways of producing art. All my experiences, classical concert and cinema, were collective, I have always been drawn to the choir, maybe because at the beginning I was very shy. I very quickly felt the need to open up the process of creating art to as many people as possible and not just to the art world. Audiences were changing and demanding a more participatory art experience, which is increasingly true now and in the future. Forming and bringing groups together, engaging with them is a process that is currently accelerating with communities. I had this vision 20 years ago, although I do not exclude other forms of art, personally it is the one that suits me best. In my opinion, artists must be more active in society, assume their role as agents of emancipation and dissemination of art, this is a social responsibility, which goes beyond the art world.

You ask me to explain the difference with the Pussy Riots that I have collaborated with, the difference between me and activists. The big difference is art, the production of a cultural event and not just provocation. Even though I share with them subjects that are close to my heart such as social justice, I want to produce art in the cultural field. The Pussy Riots have different goals, they want to spread their opinions. And more generally, activists cause explosions, regardless of the consequences. I, in fact, pay attention to the consequences and my language is performance through dance, poetry, music, etc …

How do I go about organizing these performances of thousands of individuals?

Each work is designed in situ, that is to say specific to the place.

The first thing I do is map the territory and identify all the associations present, not just those devoted to artistic activities, but all those which are active, sports associations, retirees, those against domestic violence, etc …

We invite them all.

At the same time, we are launching an open call, distributed on flyers in the street, at school outlets, homeless people, in short we are trying to reach a large audience.

Then you have to organize the meetings, and the schedule of workshops / workshops according to the availability of each. I have to say that I ended up in the hospital twice (laughs), because sometimes I have to find a common and possible agenda for thousands of participants at a time.

Then, depending on the number of participants, you have to find the place to meet: museum, auditorium, stadium, school… Then begins the negotiation on the language and the chosen disciplines, and the workshops to learn them.

I always prefer to hire local people for the teachings.

I must say that the discussions are the most beautiful part of the process, people reveal their dreams and deep desires, and thus open their hearts, whatever their social class: from the illiterate to the bourgeois, it is really very strong.

I don’t impose my ideas on the participants and so there are months of long discussions, intense dialogues, what theme and what language to choose and learning it, but very little rehearsal of the show itself. The job is to bring together the people of a locality, to celebrate their dignity and to fluidify energies. In general, these are projects that last between 3 months (Cape Town in South Africa) and 6 months (Center Pompidou Paris). My collaborators are former participants, there are about twenty of them around the world. But each project has a maximum of 2 or 3 professionals for thousands of participants. And each time I ask myself the question of what I can bring them, how I can help them, what new skill they want to acquire. People in general are very active, they all come with one wish and one desire, and then help each other. They create a new sense of community that usually outlasts the show itself.

You ask me what has changed the most in my way of working. It’s been almost 20 years now since I created the School of Narrative Dance, and over 6 million people around the world have participated. I continue to learn a lot including how to handle difficult situations. The shy child that I used to be is no longer afraid of anything (laughs). I have worked in so many different countries with different languages ​​and cultures (note from Venice to Paris, from New York to Johannesburg, from São Paulo to Shenzhen, etc). Now I can say that people are happy with the experience and that we have been successful in building community across the world. I feel protected because it is the old participants who come to explain to the new ones. When I started, the curators asked me if it was art, now they all want to invite the School of Narrative Dance. And what makes sense to me is that it will last beyond me, that is my greatest desire. If I’ve created a good platform, it’s not so important that people dance well or not, what it is is that they get to create a community. And it works well, often even the audience joins the participants and performs the performance with them. I think the role of the artist is to activate this type of process.

My work is energy, the energy created by the short-circuit between different elements that dialogue in the same place.

For the Covid crisis, in March 2020 I was returning from New York to be in Rome to be close to my family and also to teach there at the university, NABA.

Honestly I think it has been one of the most intense years of my life.

At first I was shocked by the absence of the visual artists; I mean that the world of fashion and music have largely mobilized for the most disadvantaged, plastic surgeons nothing or not much. So since as an artist I refuse not to work, we have activated the School of Narrative Dance online. It was a big hit with the prison public and sick and disabled patients who felt completely alone and abandoned. So we did workshops and online workshops that were not substitutes for real participation. As a team with choreographers, we really worked with the bodies, so that they could feel the movement. If you had seen afterwards how beautiful and fulfilled the disabled were. For me, art is no distraction for wealthy people waiting to go to the next fair. A museum is asking me to write a protocol to extend this experience so as it is underway I cannot detail everything yet.

And then at the same time this year I worked on two beautiful collaborations one with Dior and its artistic director Maria Grazia Chiuri and one for Palazzo Strozzi. I believe that people have and always will need beauty.

Many people have inspired me; not just from the art world. I am thinking first of Jacques Rancière, of his book Le Maître Ignorant, which inspired me to create the School of Narrative Dance, of Zygmund Bauman and his concept of a liquid society. Tim Rollins and the K.O.S (Kids of Survival). Felix Gonzales-Torres because he speaks to everyone by expressing his pain and the feeling of loss, in an extremely poetic way and by including the participation of the spectator in the realization of his work, (bringing candies, crossing a curtain of pearls) , Bruce Nauman or Michelangelo Pistoletto, in his street theater works or open house workshops. Yes Arte Povera with also Giovanni Anselmo. And then also references to the old masters, those who by stepping aside allow us to move forward.

To a young artist I would recommend to take art seriously, to position yourself in society as a human being and as an artist. And I’ll remind him that it’s not just for fun, but that art can help and make a difference in people’s lives.

As projects, in 2021 I should participate in the Sao Paulo Biennale working with prisons and prisoners; and then at the Sonsbeek Biennale in the Netherlands, the MOMENTUM 11 Biennale in Norway and Bodies in Alliance (Belgium).

And in 2023 I have a large installation planned in Israel. »

Interview conducted on February 26 by Valentine Meyer. Warm thanks to Marinella Senatore, Giuliana Setari, founder of the Dena Foundation, and Lucile Brun of the Mazzoleni gallery.

To learn more about Marinella Senatore’s work, here is her personal website and that of the Mazzoleni gallery which represents her.

https://marinella-senatore.com

https://mazzoleniart.com/elenco_artisti/marinella-senatore/

Peter Martensen, peintre du blues de la condition humaine

« J’ai toujours peint ou dessiné. Quand j’ai décidé ce que je voulais faire dans la vie, je n’ai pas pu m’en écarter. J’ai fait pas mal de boulots différents, de postier à professeur pour gagner ma vie, et puis de manière assez soudaine, j’ai commencé à vendre. C’était dans les années 80, j’avais la trentaine. Oui j’ai étudié à  la Kunstakademie d’Odense et auprès de Dan Sterup-Hansen à l’Académie Royale des  Beaux Arts de Copenhague : j’y ai appris à dessiner et à peindre, mais aussi la gravure et l’impression.

Ma première oeuvre d’art ? Jusqu’à aujourd’hui je ne sais pas si ce que je fais est de l’art, et si un jour je serais satisfait. Je continue de chercher comme au commencement, mon but a toujours été de devenir un très grand artiste comme Picasso, Hockney, Whistler, Gerard Richter ou Vilhelm Hammershoi  …

The Studio 2020, huile sur toile 75 x 100 cm;

Quand j’étais étudiant, j’ai eu un choc en découvrant Bacon. On était dans les années 70 où la performance et l’art conceptuel étaient assez dominants. Et avec lui j’ai compris qu’il était encore possible de peindre la condition humaine d’une façon saisissante et sincère. Les humains sont comme des animaux avec une fine couche de civilisation, j’aimerais que cette couche soit plus importante, je suis un romantique. » (rires )

The Attention 2008, huile sur toile 24 x 38 cm.

Né en 1953 à Odense, au Danemark, Peter Martensen est un peintre de fiction, humaniste et provocateur. « Réalisme mental » est le nom employé par Peter Martensen pour décrire son œuvre où se matérialise un dialogue en roue libre entre inspirations concrètes, mondes intérieurs de l’auteur et émotions diverses qui le traversent. Dans son travail, il tend à se dégager de l’affect afin d’offrir au spectateur un espace de projection ouvert afin qu’il expérimente à son tour le grand laboratoire des interrogations existentielles. De nombreuses expositions personnelles lui ont été consacrées de Lucerne (CH) à New-York, et en France au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne. A Paris son travail est représenté par la galerie Maria Lund qui lui consacre une exposition « bla bla bleu » jusqu’au 27 mars 2021.

The Diary , 2020. Huile sur toile 30×25 cm

« Pour moi, l’art est le lieu des expérimentations, de la liberté, des nouvelles idées. En tant qu’êtres humains, nous avons besoin de quelqu’un qui prenne des risques pour nous ouvrir l’esprit, c’est l’artiste qui évite que nous nous endormions ou que nous ayons un comportement machinal et répétitif. Les artistes essaient d’avoir conscience de ce qui se passe dans le monde autour d’eux et de le transcrire de la manière la plus frappante et la moins prévisible possible. Dans mon cas avec sérieux et humour, je l’espère. Oui j’ai un niveau d’exigence très élevé concernant l’art.

Qui sont les hommes en chemise blanche dans mes tableaux ?

Je suis intuitif, je peins d’abord et ensuite j’analyse. Donc après-coup, je pourrais dire que ces personnages en blouse blanche sont un peu comme mon père, c’est-à-dire cet homme des années 50 qui travaille dans un bureau, et qui porte en quelque sorte l’uniforme de l’homme moyen. C’est aussi un motif. Car j’ai d’abord voulu faire des peintures abstraites, mais cela ne venait pas. Alors j’ai peint cet homme comme une figure abstraite en quelque sorte sans y mettre trop de sentiments. A partir de ce moment-là, un monde s’est ouvert à moi. Comme les enfants jouant à la poupée, cela a commencé à m’inspirer des histoires. J’essaie d’être le plus sincère possible, tout en veillant à préserver l’ambiguïté pour renforcer le mystère sinon je m’ennuie, et j’imagine que le spectateur aussi, le tableau n’est plus assez libre pour les diifférentes projections.

Pour New Sensation j’ai placé des hommes en chemise blanche dans le champ de la crise climatique, mais pas de manière trop romantique, ils pourraient être des scientifiques mais aussi bien vous ou moi.

“New Sensations” 100×130 cm, maleri af Peter Martensen. Foto: Henrik Petit

Pourquoi choisir le monochrome et passer du gris à l’indigo dans mes dernières peintures ?

Depuis de nombreuses années je travaille le monochrome, et le gris, cela vient peut-être de ce que j’habitais en ville à Copenhague. Et puis je suis venu vivre à la campagne, où je suis entouré de nature et de couleurs. Pour travailler le monochrome, vous avez besoin d’une couleur qui soit profonde, et qui ait une riche gamme de tons. L’indigo a cette vibration, cette sophistication; comparé à l’ultra-marine qui lui est plus joyeux, moins profond et avec qui il est difficile de créer un espace. 

Donc je commence par recouvrir toute la toile d’indigo qui est proche du noir, après le travail c’est d’enlever et d’apporter la lumière. C’est comme de pénétrer dans une salle obscure avec une lampe torche, et vous commencez petit à petit à voir ce qu’il y a là. A un certain stade, c’est aussi subconscient, cela va de mon oeil à ma main, mon esprit se détend, et je commence à voir des relations entre les formes et à composer l’espace de la peinture. J’aime les travaux qui parlent directement à chacun et l’interroge sans besoin d’explications et que chacun soit libre d’y projeter son histoire et son imaginaire.

L’indigo est le pivot de cette exposition à la galerie Maria Lund où j’ai invité mon grand ami le poète et le performeur Morten Søndergaard à participer, c’est la couleur de nos conversations, comme une vibration de violoncelle. (ndt A l’occasion de « bla bla bleu » Morten Søndergaard réédite – en bleu – sa Pharmacie des Mots, une collision entre les dix catégories grammaticales et les notices de médicaments. C’est avant tout la collision entre deux langages ou deux systèmes : la grammaire et la médecine.*)

Je pense que le Danemark est un bon endroit pour traverser la crise du Covid. On est une communauté de 5 millions de personnes, avec beaucoup de consensus et de créativité. Si seulement cette crise pouvait faire comprendre que le monde entier est synchronisé et qu’on est sur le même bateau et qu’on doit affronter tous ensemble le problème, c’est à dire la folie de la surproduction et des boulots stressants. Bien-sûr il va y avoir des faillites et des étudiants déprimés de ne pouvoir faire la fête et la situation est critique pour les familles les plus en difficulté, mais le gouvernement ici essaie de le prendre en compte et d’aider. Donc même si c’est facile à dire, cette crise pourrait nous faire prendre conscience que le fait de ralentir est aussi une bonne chose.

A un(e) jeune artiste, je conseillerai de garder sa capacité à être sensible au monde et en même temps d’être fort et de ne pas trop prêter attention à ce que les gens vont dire de son travail. C’est peut-être cliché, vous devez avoir confiance en vous et aller regarder de près le travail des grands artistes et essayer de comprendre ce qui les différencie des autres. L’art a ce pouvoir de vous tenir éveillé toute votre vie.

Oui malgré le contexte,  je continue d’avoir plusieurs beaux projets, bien-sûr celui de mon exposition « bla bla bleu » avec le performer et poète Morten Søndergaard à la galerie Maria Lund à Paris jusqu’au 27 Mars et plusieurs expositions de mes peintures au Danemark. Une commande pour le siège des fonds de pension danois AP pension, avec dix grandes peintures, ce qui je pense va me prendre une bonne année; et peut-être en novembre 2021 un mois en résidence à Rome avec le Corcolo Scandinavo, la précédente session 2020 ayant été annulée en ces temps complexes. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 28 Janvier; un chaleureux merci à Peter Martensen et Maria Lund et à Jessica Watson pour la traduction en anglais qui suit.

Pour en connaitre davantage sur le travail de Peter Martensen, voici le lien vers son site et celui de sa galerie parisienne.

Wetland 2013, huile sur toile

Peter Martensen, painter of the blues and human condition

Peter Martensen, painter of the blues and human condition

“I have always painted or drawn. When I decided what I wanted to do in life, I couldn’t leave it behind. I’ve had many different odd jobs, from postman to teacher in order to earn a living, and then rather suddenly, I started selling. It was in the eighties, I was in my thirties. Yes, I studied at the Kunstakademi of Odense and later with Dan Sterup-Hansen at the Royal Danish Academy of Fine Arts between 1971 and 1984: I learned drawing and painting, but also engraving and printing. 

My first work of art? To this day I still don’t know if what I do is art, if I will ever be satisfied with it.  I keep searching like in the beginning; my goal has always been to become a great artist like Picasso, Hockney, Whistler, Gerard Richter or Vilhelm Hammershøi…

When I was a student, I had a shock upon discovering Bacon. It was in the 1970s when performance and conceptual art were quite dominant. And with him I understood that it was still possible to paint the human condition in a striking and sincere way. Humans are like animals with a thin layer of civilization, I’d like this layer to be thicker, I am a romantic” (laughs)

Born in 1953 in Odense, Denmark, Peter Martensen is a painter of fiction, a humanist and a provocateur. “Mental realism” is the term he uses to describe his work, where an unbridled dialog materializes between concrete inspirations, the author’s interior worlds and diverse emotions. In his work, he tends to remove any affect to offer the spectator an open space for projection so they can also, in turn, experiment the ‘big laboratory’ of existential questioning. His work has been the object of many solo exhibitions from Lucerne (Switzerland) to New York, and in France at the Musée d’art moderne et contemporain in Saint-Etienne. In Paris, he is represented by the Galerie Maria Lund, who is hosting an exhibition of his work “bla bla blue” until March 27, 2021. 

« To me, art is the place for experimentations, freedom and new ideas. As human beings, we need someone to take risks and open our minds; the artist is the one who prevent us from falling asleep or having a repetitive and automatic behavior. Artists try to be aware of what is going on in the world around them and transcribe it in the most striking and least expected way possible. In my case, with seriousness and humor I hope. Yes, I have very high expectations when it comes to art. 

Dark Room, 2020. Huile sur toile 55 x 65 cm

Who are the men in white lab coats in my paintings?

I am intuitive, I paint first and then I analyze.  So looking back on it, I could say that these characters in white lab coats are somewhat like my father, meaning a man from the 1950s that works in an office, and wears the uniform of an average man. It’s also a motif. Because at first I wanted to do abstract paintings, but nothing came. So then I painted this man like an abstract figure in a way, without putting too much affect in it. From that point on, a world opened up before my eyes. Like children playing with dolls, it started inspiring stories. I try to be the most sincere possible, while still preserving the ambiguity to cultivate mystery. Otherwise I get bored and the spectator as well, I assume; the painting is no longer open enough to welcome different projections. 

For “New Sensations”, I placed the men in white lab coats in the context of the climate crisis, but not in an overly romantic manner, they could be scientists but also you or me. 

Why chose the monochrome to shift from grey to indigo in my latest paintings? 

For many years now, I have been working on the monochrome, and the grey probably comes from the fact that I lived inside the city of Copenhagen. And then I went to live in the countryside, where I am surrounded by nature and colors. To work on the monochrome, one needs a deep color that has a rich array of hues. Indigo possesses that vibration, that sophistication; compared to the ultramarine that is a more joyous, less deep color and with which it is harder to create a space. 

So I start by covering the entire canvas with indigo, which is close to black, and then the work consists in removing and bringing light. It’s like entering a dark room with a flashlight and gradually seeing what is in there. At some point, it’s also subconscious, it goes from my eye to my hand, my mind unwinds, and I start to see the relations between the shapes and compose the space of the painting. I like works that directly speak to each and everyone and question without explanations and in which everybody can feel free to project their story and imagination. 

Indigo is the pivotal point of this exhibition at the galerie Maria Lund where I invited my great friend, poet and performer Morten Søndergaard to participate. It is the color of our conversations, like the vibration of a cello (editor’s note: for “bla bla blue”, Morten Søndergaard is reediting – in blue – his Word pharmacy, a collision between ten grammatical categories and medication’s instructions. It is essentially the collision between two languages and systems: grammar and medicine).”

La promenade. Huile sur toile 65 x 55 cm

I think Denmark is a good place to go through the COVID crisis. We are a community of only 5 million people, with a strong consensus and creativity. If only this crisis could make people understand that the entire world is synchronized and that we are all in the same boat and must tackle the problems together, which is overproduction and very stressful jobs. Of course there will be bankruptcies and depressed students who cannot party and the situation is critical for precarious families, but here, the government is trying to take that into consideration and offer help. So, even if it’s easy to say, this crisis could make us realize that slowing down is also a good thing. 

To a young artist, I would advise to keep their ability to be sensitive to the world and in the same time be strong and not take what people will say about their work too seriously. It might be cliché, but you must be self-confident and really look at the work of great artists to try and understand what sets them apart. Art has the power of keeping you awake your entire life. 

Yes, despite the context, I still have several exciting projects, of course my exhibition “bla bla blue” with the performer and poet Morten Søndergaard at the galerie Maria Lund until March 27th and several exhibitions of my paintings in Denmark. A commission for the Danish headquarters for pension funds AP pension with ten large paintings, which might take me a good year to complete, and maybe in November 2021 a month of residency in Rome with the Corcolo Scandinavo; the 2020 session having been cancelled in this complicated context.”

Interview conducted by Valentine Meyer on January 28th 2021; a warm thank you to Peter Martensen and Maria Lund and Jessica Watson for the English translation. 

To find out more on Peter Martensen’s work, here is a link to his website and his Parisian gallery. 

Pilar Albarracin, courage, humour et performances.

« Je n’ai pas décidé de devenir artiste, c’est venu naturellement. J’ai commencé par des études de psychologie. Comme j’ai trouvé que j’étais trop emphatique, j’ai commencé les Beaux Arts et depuis lors tout s’est enchaîné très rapidement. De toutes façons, mon travail reste très psychologique, tous les matériaux sont possibles pour raconter une histoire, mais quand je peignais je trouvais cela trop simpliste, j’ai donc délaissé les matériaux traditionnels pour aller vers l’action et la performance. La première partie de mon travail a trait au corps, où j’expérimentais beaucoup avec le mien dans l’espace urbain, son effet sur les autres dans la cité. Après dans les années 90 j ai travaillé sur l’appropriation et le ready made. Et puis dans les années 2000, au retour d’un voyage en Irlande, j’ai commencé à réfléchir sur les questions de genres et d’identités culturelles à travers l’image de la « Flamenca ». Evidemment beaucoup de pièces dans mon travail ont trait à la place de la femme dans la cité. »

Née en 1968 à Séville, Pilar Albarracín est une artiste espagnole des plus reconnues. Elle détourne les clichés de la culture populaire andalouse (du flamenco aux rituels catholiques, de la tauromachie à l’art baroque) avec un humour corrosif, oscillant entre le burlesque et le tragique, pour mieux nous interroger sur le rôle attribué à la femme dans les sphères intimes, sociales et politiques. À travers ses mises en scène et performances où elle incarne à elle seule 1001 femmes, de la flamenca à la gardienne du foyer, l’artiste offre au spectateur une catharsis réjouissante, lui refusant la tentation de tomber dans les clichés forcément simplistes voulus par les politiques traditionalistes et machistes, populistes et fascistes, toujours promptes à vampiriser l’imaginaire collectif. Présent dans les plus grandes collections privées et publiques (du Musée d’art moderne de la Ville de Paris à la Fonction Louis Vuitton), son travail est représenté à Paris par la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois.

« Etre artiste selon moi c’est avoir un regard différent sur le monde. Réfléchir sur un sujet qui nous est commun, mais avec un positionnement différent. Après je travaille beaucoup en équipe avec des personnalités et des spécialités différentes.

Ainsi pour «  N’éteins pas mon feu, Laisse moi brûler », après avoir fait des recherches sur la Semaine Sainte à Seville, j’ai entre autres travaillé avec un architecte et aussi un spécialiste des bougies. (ndt l’artiste propose ici une relecture critique du poids des croyances et de la religion et retourne leur violence sur les corps pour prôner comme les féministes dans les années 1970, le droit au choix et à l’autodétermination.)

Arquitectura de esperanza (Architecture d’espérance)
2020
Bougies et structure métallique
210 x 170 x 80 cm

Pour les « Marmites enragées », cela renvoie à l’Histoire de la femme, de la mère et la grand-mère qui avec la seconde Guerre mondiale, ont eu un rôle essentiel dans l’économie de subsistance familiale. J’ai donc parlé de cela avec ces cocottes, et aussi de l’alimentation intellectuelle donnée par les femmes qui sont comme le cerveau qui mijote. Les cocottes sont à la fois la promesse d’avoir plus de temps libre pour les femmes et elle évoquent aussi l’utilisation en bombe artisanale pendant la guerre, les mouvements ou les revendications sociaux. C’est un peu tout cela ces marmites-vapeur qui sifflent l’Internationale.

Les Marmites enragées
2005 Bois, cocottes-minute, machines à fumée
166 x 440 x 155 cm

L’art est une question politique, tu peux lutter avec des mitraillettes ou avec ton travail d’artiste pour la liberté. J’ai été à Belgrade, un curateur m’avait montré les travaux d’étudiants sur la dictature, quand la liberté est revenue, la majorité d’entre eux a arrêté. Quand tu changes de période, certains mécanismes sont acceptés par tous et ton action est nulle.

Je continue de lutter pour les genres (homme, femme, trans, etc), avant je luttais pour l’égalité entre eux, maintenant pour la possibilité de choisir.

En la piel del otro 2018
Photographie couleur 225 x 150 cm Edition de 5 + 1 EA

La pandémie du COVID m’a beaucoup fait réfléchir, sur l’importance des contacts avec les gens, sur notre dépendance aux commerces, à la façon dont nous nous alimentons. 

Et je pense que la majorité des gens n’a pas la conscience de l’art au sens de la littérature, du cinéma, du théâtre etc …Une minorité s’y intéresse, même si, c’est ce qui donne à un pays son statut. 

Chaque jour, de nouvelles formes de contrôle sont inventées, et nous finissons par les accepter pour ne plus avoir à penser. Internet n’aide pas toujours à nous faire avancer vers une société plus humaine. J’aimerais que les gens réalisent l’importance des liens, des amis, de la famille, de la nature, du soleil, des plantes, que chacun mange mieux, et puisse profiter de son temps sur la planète.

Tu me demandes ce qui m’inspire. C’est la vie essentiellement, et les gens. J’aime aussi les écrits de Maria Zambrano et Walter Benjamin qui parlent philosophie politique et voient le monde dans toute son étendue mais par les petites choses du quotidien. J’adore ça. 

A un(e) jeune artiste, je recommanderais de garder tout le temps l’espérance, de ne pas perdre courage sinon c’est la mort.(rires)

Actuellement je vais bien, même si un peu stressée car j’ai beaucoup de projets, dont un qui me tient particulièrement à coeur : une exposition monographique prévue à l’occasion du festival Plataforma Galicia en mars 2021 au Centro Galego de Arte Contemporanea de Santiago de Compostela (CGAC), avec une publication, des activités parrallèles qui contextualiseront mon travail, et une performance collective pour clore l’évènement en juin prochain.

Enfin, le problème de la condition humaine c’est notre côté ambitieux, possessif. La religion et le capitalisme se sont emparés de cela afin de faire de nous des esclaves de notre condition. Mais il faut se battre et garder espoir !

Interview réalisée par Valentine Meyer le 23 décembre. Merci à Pilar Albarracin et Alexandra El-Zeky de la Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois où ses dernières photographies sont à découvrir jusqu’à la fin janvier 2021.

Pour en connaitre plus sur le travail de Pilar,

Voici le lien vers son site : http://www.pilaralbarracin.com/

et celui de sa galerie : https://www.galerie-vallois.com/artiste/pilar-albarracin/

Pilar Albarracin, courage, humor and performances.

“I didn’t decide to become an artist, it just came naturally. I started out studying psychology. As I found I was too emphatic, I started Fine Arts and since then everything has happened very quickly. Anyway, my work is still very psychological, all materials are possible to tell a story, but when I was painting I found it too simplistic, so I abandoned traditional materials to move towards action and performance. The first part of my work deals with the body, where I experimented a lot with mine in urban space, its effect on others in the city. Afterwards in the 90s I worked on appropriation and the ready-made. And then in the 2000s, after returning from a trip to Ireland, I started to think about Flamencas.

Obviously a lot of pieces in my work relate to the place of women in the city. « 

Born in 1968 in Seville, Pilar Albarracín is one of the most recognized Spanish artists. She diverts the clichés of popular Andalusian culture (from flamenco to Catholic rituals, from bullfighting to baroque art) with a corrosive humor, oscillating between burlesque and tragic, to better question us about the role attributed to women in the intimate, social and political spheres. Through her staging and performances in which she alone embodies 1001 women, from flamenca to the guardian of the foyer, the artist offers the spectator a joyful catharsis, refusing him the temptation to fall into the necessarily simplistic clichés wanted by the traditionalist and macho, populist and fascist policies, always quick to vampirize the collective imagination. Present in the largest private and public collections (from the Museum of Modern Art of the City of Paris to the Louis Vuitton Function), her work is represented in Paris by the Georges-Philippe and Nathalie Vallois gallery.

« Being an artist, according to me, is to have a different outlook on the world. Reflect on a subject that is common to us, but with a different positioning. Afterwards I work a lot in a team with different personalities and specialties. So for the installation « Don’t extinguish my fire, Let me burn », after researching on the Holy Week in Seville, I worked with an architect and also a candle specialist. (note : here the artist offers here a critical rereading of the weight of beliefs and religion and turns their violence on the body to advocate, like feminists in the 1970s, the right to choice and self-determination.)

For the « Enraged Marmites« , this refers to the story of the women, mother and grandmother who, with the Second World War, had an essential role in the family subsistence economy. So I talked about that with these casseroles, and also about the intellectual nourishment given by women who are like the simmering brain. The casseroles are both the promise of more free time for women and also evoke the use of homemade bombs during the war. It’s a bit of all these steamers that hiss the International.

Art is a political issue, you can fight with machine guns or with your work as an artist for freedom. I was in Belgrade, a curator had shown me the work of students on the dictatorship, when freedom returned, the majority of them quit. When you change the period, certain mechanisms are accepted by all and your effect is null.

I continue to fight for genders (man, woman, trans, etc.), before I fought for equality between them, now for the possibility of choosing.

The COVID pandemic has made me think a lot, about the importance of contact with people, our addiction to businesses, the way we eat.

And I think that the majority of people are not aware of art in the sense of literature, cinema, theater etc … A minority is interested in it, even if, that’s what gives a country its status.

Everything is more and more controlled by the internet in order not to be aware, not to think. I would also like people to realize the importance of connections, friends, family, nature, sun, plants, that everyone eats better, and can enjoy their time on the planet.

You ask me what inspires me. It’s mainly life, and people. I also like the writings of Maria Zambrano and Walter Benjamin who talk about political philosophy and see the world in all its extent but through the little things of everyday life. I love that.

To a young artist, I would recommend to keep hope all the time, not to lose heart or else he is dead. (Laughs)

Currently I am doing well, although a little stressed because I have a lot of projects, including one that is particularly close to my heart: a monographic exhibition scheduled for March 2021 at

Centro Galego de Arte Contemporanea de Santiago de Compostela, with a publication, conversations, and a collective performance scheduled for next June.

Ultimately, the problem with the human condition is our ambitious, possessive side. Religion and capitalism have taken hold of this in order to make us slaves to our condition. But we must fight and keep hope! « 

Interview conducted by Valentine Meyer on December 22. Thanks to Pilar Albarracin Alexandra El-Zeky and Galerie Georges-Philippe and Nathalie Vallois where some of her photographs are on display until the end of January 2021.

To learn more about Pilar’s work,

Here is the site the link to her website: http://www.pilaralbarracin.com/

and that of her gallery: https://www.galerie-vallois.com/artiste/pilar-albarracin/

Luke Heng, l’extension du domaine de la peinture.

« La décision de devenir artiste n’a pas été soudaine, mais s’est faite graduellement. J’ai toujours été intéressé par l’art, alors j’ai fait une école d’art, où l’on étudiait le graphisme et la communication donc des arts appliqués. C’est un de mes tuteurs qui m’a encouragé à aller vers les Beaux Arts, moi je savais combien c’était difficile d’être artiste et d’en vivre. Après mon diplôme j’ai eu la chance d’être invité à montrer mon travail, et les expositions se sont enchaînées les unes après les autres, ce qui m’a donné l’opportunité de developper ma pratique dans des espaces différents. Mon premier travail, je dirais après coup que c’est une peinture monochrome grise, j’avais 22 ans, j’essayais différentes choses pour trouver mon propre langage. En réalisant cette toile, je me suis dit, ça c’est moi (rires) et à partir de là j’ai pu developper ma position. »

Grey n°3, Luke Heng Oil on canvas

Né en 1987, Luke Heng est diplômé avec mention du Lassale College de Singapour (en partenariat avec le Goldsmith College de Londres).  A Paris, en 2014, il a participé au programme de résidences d’artistes de la Dena Foundation présidée par Giuliana Setari et soutenue par le National Council of Arts de Singapour.

Luke Heng a passé son enfance dans une herboristerie médicinale chinoise, et s‘est d’abord inspiré de cette pharmacologie traditionnelle, tant dans sa philosophie Ying-Yang de recherche d’harmonie, que pour ces procédés d’extraction de pigments qu’il compose lui même. Au départ, sa manière de peindre, est répétitive, il peut réaliser jusqu’à vingt couches pour un fond blanc, se rapprochant ainsi de mouvements rituels et méditatifs. Il expérimente les qualités purement formelles de la peinture et cherche à en repousser ses limites dans le contexte de vitesse des images du monde contemporain. Son travail a fait l’objet de plusieurs expositions dont notamment à la galerie Pearl Lam de Singapour ou à la galerie Isabelle Gounod à Paris.

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« Etre artiste, en ce qui me concerne, découle de mon intérêt pour la pratique et le sujet même de la peinture :  la lumière , la construction, son extension à la fois dans l’espace et dans le champ de la discussion. La définition de l’art, c’est tellement vaste ! Pour moi c’est de créer un lien avec les personnes à différents niveaux, de faire réfléchir, de montrer les choses sous un angle inhabituel. Et que l’art à travers le questionnement qu’il provoque, trouve un écho chez l’autre. Et puis comme avec les relations humaines, parfois ça marche de manière assez évidente ou immédiate, parfois cela demande plus de temps. (rires)

Dans l’ensemble de ma production, je travaille beaucoup les fonds, à essayer de contrôler la lumière, leur densité, leur degré de transparence ou d’opacité. Après je me suis intéressé aux lignes et aux espaces vides, à developper des techniques de réduction : comme réduire le fond pour exposer les lignes ? Combien de lignes pour un espace d’exposition donné ? Que ce soit pour les galeries Isabelle Gounod à Paris ou Peal Lam à Singapour, je suis toujours intéressé par l’architecture du lieu. Je réfléchis à comment trouver un équilibre, comment faire correspondre les peintures ou les objets sculptures et l’espace afin de parvenir à créer un rythme. 

Tu m’interroges sur ma manière de procéder, en fait je réalise des croquis très simples pour determiner la place des formes, c’est vraiment une des premières étapes dans mon travail.

Et si je suis bloqué dans le travail de peinture, je reviens au croquis, c’est dans cet aller-retour que je trouve un équilibre.

Actuellement je travaille sur le sujet des silhouettes et des ombres, c’est un peu plus figuratif et c’est certainement la conséquence de mon travail de recherche en master qui porte sur l’extension de la peinture dans l’espace, de la 2D vers la 3D. Concernant mes objets de métal il est davantage question du matériau, du design, et du process aussi car je peux les faire fabriquer. Alors que les peintures, je les réalise seul, et elles sont d’avantage dans l’émotion et la spiritualité.

Oui la crise du Covid 19 est très perturbante. Nous sommes confinés, et beaucoup d’expositions ici à Singapour sont annulées ou reportées. Cela dit, cela me permet de réévaluer ma pratique, de me recentrer sur ce qui m’intéresse et de voir comment je réponds.

Quand ce sera terminé, j’espère que les gens se souviendront de prendre le temps, de combien c’est bon aussi de ralentir et de passer plus de temps avec les proches et la famille.

J’en profite pour faire des recherches. Actuellement je lis les écrits de Derrida « la Vérité en Peinture » et son concept de parergon (ndt qui est le cadre ou l’encadrement, qui permet à  l’oeuvre de se déployer contre ce qui manque en elle).  Le travail de Robert Smithson m’inspire aussi, sur cette manière d’inclure dans sa reflexion, le hors-site et sa temporalité, le dedans et le dehors de la galerie ou de l’espace d’exposition. Et il y a aussi Katharina Gross et sa manière très extensive de considérer la peinture, et Jiro Takamatsu notamment pour ses peintures d’ombres. 

J’espère pouvoir mettre cela en pratique dans ma prochaine exposition où je suis invité à faire dialoguer mon travail sculptural et mes peintures. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 26 Novembre 2020.

Pour en savoir plus sur le travail de Luke Heng, voici deux liens :

Son site personnel : https://www.lukeheng.com/

Sa galerie parisienne : http://galerie-gounod.com/en/artistes/oeuvres/4757/luke-heng

Vue de l’exposition personnelle de Luke Heng, Royal Stanza, Galerie Isabelle Gounod, 2016.
Photographie : Rebecca Fanuele.

Luke Heng, the extension of the field of painting. (Whatever)

“The decision to become an artist was not sudden, it was a gradual one. I’ve always been interested in art, so I went to art school, where we studied graphic design and communication, therefore applied arts. It was one of my tutors who encouraged me to go to Fine Arts, I knew how difficult it was to be an artist and to make a living from it. After my diploma I was lucky enough to be invited to show my work, and the exhibitions followed one after the other, which gave me the opportunity to develop my practice in different spaces. My first job, I would say after the fact that it is a gray monochrome painting, I was 22 years old, I was trying different things to find my own language. By making this painting, I said to myself, this is me (laughs) and from there I was able to develop my position. « 

Born in 1987, Luke Heng graduated with honors from Lassale College, Singapore (in partnership with Goldsmith College, London). In Paris, in 2014, he participated in the artist residency program of the Dena Foundation chaired by Giuliana Setari and supported by Singapore National Council of the Arts.
Luke Heng spent his childhood in a Chinese herbal medicine, and was first inspired by this traditional pharmacology, both in his Ying-Yang philosophy of seeking harmony, and for these pigment extraction processes that he composes himself. Initially, his way of painting was repetitive, he could create up to twenty layers for a white fund, thus approaching ritual and meditative movements. He experiments with the purely formal qualities of painting and seeks to push its limits in the context of the speed of images of the contemporary world. His work has been the subject of several exhibitions, notably at the Pearl Lam gallery in Singapore or at the Isabelle Gounod gallery in Paris.

« Being an artist, as far as I’m concerned, stems from my interest in the practice and the very subject of painting: light, construction, its extension both in space and in the field of discussion. The definition of art is so vast! For me it is to bond with people at different levels, to make people think, to show things from an unusual angle. And that art, through the questioning it provokes, finds an echo in others. And then as with human relations, sometimes it works in a fairly obvious or immediate way, sometimes it takes more time. (laughs)

Throughout my production, I work a lot on funds, trying to control the light, their density, their degree of transparency or opacity. Then I got interested in lines and empty spaces, to develop reduction techniques: how di I reduce the layers to expose the lines? How many lines for a given exhibition space? Whether for the Isabelle Gounod galleries in Paris or Peal Lam in Singapore, I am always interested in the architecture of the place. I think about how to find a balance, how to match the paintings and the space in order to achieve a rhythm.
You wonder about my way of proceeding, in fact I make very simple sketches to determine the place of the shapes, this is really one of the first steps in my work.
And if I’m stuck in the paint job, I go back to the sketch, it’s in this back and forth that I find a balance.
Currently I am working on the subject of silhouettes and shadows, it is a little more figurative and it is certainly the consequence of my research work in master which concerns the extension of painting in space, of 2D towards 3D. Regarding my metal objects, it is more about the material, the design, and also the process because I can have them made. While the paintings, I do them alone, and they are more emotional and spiritual.

Yes, the Covid 19 crisis is very disturbing. We’re confined, and a lot of exhibitions here in Singapore are being canceled or postponed. That said, it allows me to re-evaluate my practice, refocus on what interests me and see how I respond.
When this is over, I hope people will remember to take the time, how good it is to slow down and spend more time with loved ones and family.
I take this opportunity to do some research. Currently I read the writings of Derrida « Truth in Painting » and his concept of parergon (ndt which is the frame or the framing, which allows the work to unfold against what is lacking in it). Robert Smithson’s work also inspires me, on this way of including in his reflection, the off-site and its temporality, the inside and the outside of the gallery or the exhibition space. And there is also Katharina Gross and her very extensive way of considering painting, and Jiro Takamatsu especially for his shadow paintings.
I hope to be able to put this into practice in my next exhibition where I am invited to make dialogue between my sculptural work and my paintings. « 

Interview by Valentine Meyer Novembre 26 2020.

To know more about Luke Heng’ s work, here are 2 links :

His website : https://www.lukeheng.com/

His parisean gallery : http://galerie-gounod.com/en/artistes/oeuvres/4757/luke-heng

Installation view of ‘Memento’ and ‘Non-Place, Luke Heng dec 2017


Mohamed Bourouissa, résiliences urbaines.

« J’ai toujours dessiné, j’étais mauvais à l’école, et le dessin m’aidait certainement à avoir une meilleure estime de moi. Je ne viens pas du milieu de l’art mais depuis le primaire j’ai toujours eu envie de continuer le dessin sans même savoir où cela pouvait me mener. J’ai commencé par faire une école pour devenir maquettiste, parallèlement je continuais à faire des petits boulots comme serveur dans la restauration. Puis j’ai été à la fac. C’est à partir de là que j’ai commencé à comprendre ce qu’était l’art et à me positionner comme artiste. A 25 ans je me rappelle très bien avoir voulu en faire mon métier. J’ai fait des rencontres qui ont été déterminantes, comme celle d’Emma Charlotte Gobry-Laurencin (ndt qui travaille actuellement comme directrice chez Kamel Mennour) qui m’a donné la confiance nécessaire pour me lancer dans un master. (ndt First written in french, english version is following bellow) »

Né en 1978 à Blida, Algérie, Mohamed Bourouissa vit et travaille à Genevilliers. Diplômé des Arts Décoratifs de Paris, et d’un troisième cycle à la Sorbonne, il se fait connaitre par une série de photographies « Périphéries » (2005-2009) sur les jeunes de la banlieue parisienne. Artiste éclectique il s’exprime d’abord par la photo et la vidéo mais aussi par les dessins, ou encore des installations performatives. Tous ces travaux sont le fruit d’une immersion au sein de réalités sociales. Son oeuvre est traversée par les thèmes des communautés et des territoires, de la circulation et de l’échange (des idées, des humains, des marchandises, du pouvoir et de la valeur), de l’Histoire des migrations et de la manière dont elle s’écrit, de la résilience. De nombreuses expositions personnelles lui ont été consacrées, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, au Centre Pompidou de Paris, à la Fondation Barnes, à Philadelphie, au Stedelijk Muséum à Amsterdam, au Basis à Francfort-sur-le-Main, au Bal à Paris, à la Haus der Kunst à Munich et au FRAC Franche-Comté à Besançon. Il a participé aux Biennales de Sharjah, La Havane, Lyon, Venise, Alger, Liverpool  Berlin et dernièrement à celle de Sydney en 2020. En 2018, il est nommé pour le Prix Marcel Duchamp. En 2020 il remporte le Prix de la Deutsche Börse Photography Foundation pour son exposition « Libre échange » en Arles.  A Paris, il est représenté par la galerie Kamel Mennour.

Mohamed Bourouissa 2006, Série « Périphérique » C-print 120 x 90 cm
© ADAGP Mohamed Bourouissa
Courtesy the artist, kamel mennour, Paris/London and Blum & Poe, Los Angeles/New York/Tokyo

« Il y a plusieurs étapes dans le processus de création d’une oeuvre : l’idée de travailler avec une communauté, la conception d’un protocole, l’expérience du travail collectif produite avec les participants et ensuite le travail de diffusion c’est à dire la traduction en un moment où il faut rendre lisible cette expérience dans un temps et un espace donnés, et parfois comme dans le cas de Temps Mort , la naissance d’une amitié (rires). Je reste d’ailleurs souvent lié avec les personnes et les communautés avec qui j’ai travaillé. 

Je n’aime pas donner de messages, c’est trop simpliste, je préfère créer des objets d’expérience. D’ailleurs l’expérience est plus intéressante si elle ne s’inscrit pas dans une forme pré-définie et qu’elle se construit en fonction du dialogue avec les communautés mais aussi avec la sensibilité des spectateurs. Je n’aurai pas la prétention de définir l’art, c’est très difficile. Je le vois comme un grand terrain de jeu, avec des règles et des protocoles. J’aime beaucoup une peinture du Caravage Les Tricheurs où l’on voit trois joueurs de cartes, dont deux tricheurs. Comment donner une forme ? Comment jouer et transgresser avec les règles ? Ce sont parmi les questions qui m’animent. Oui ou alors je vois l’art comme une grande usine abandonnée, un lieu ouvert avec sa propre histoire, et toi tu vas peut-être casser la vitre, pour inventer quelque chose d’autre. Comment m’inscrire dans l’Histoire de l’Art ? Ce serait comme reformater le logiciel car les données avec lesquels il fonctionnait ne lui correspondent plus.

Dans la série Nous sommes Halles,  j’ai voulu faire de la street photographie, à la manière d’un August Sander d’un Walker Evans, ou d’un Jamel Shabazz qui a photographié le Bronx dans les années 70-80. La série  Périphérie  est plus construite. (ndt  il a voulu dépasser les stéréotypes véhiculés par les mass-media et met en scène des jeunes de la banlieue parisienne en s’inspirant des grands classiques de la peinture)

Temps mort (ndt dont le titre est emprunté au rappeur Booba pour qui il a réalisé un clip) au départ ça devait être des photos prises par mon ami qui était en prison, selon un protocole donné. Finalement c’est le montage de petites vidéos faites selon mes instructions pendant neuf mois par les téléphones portables de deux détenus, dont mon ami, des fragments de leur quotidien carcéral, des corps contraints et d’un temps suspendu.

Pour Urban Rider,  au départ j’ai été frappé par une image de cow-boy noir, dont l’imaginaire collectif ne sait même pas qu’il a existé. De là, je suis parti rencontrer un cercle équestre de la banlieue de Philadelphie fréquentée par la communauté afro-américaine. Pendant un an, j’ai partagé le quotidien de ces cavaliers noirs  et on a organisé une journée du cheval, avec des artistes locaux on a crée des costumes pour la parade. De là sont nés la vidéo Horseday , une série de dessins et photos-sculptures sur des tôles de voitures.

Mohamed Bourouissa Sans Titre, 2013 C-print 160 x 111.5 cm

© ADAGP Mohamed Bourouissa

Photo. archives kamel mennour Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler, c’est que je m’intéresse de plus en plus au vivant, à l’environnement. C’est peut-être bateau à dire, mais je viens d’avoir un petit garçon et un basculement s’est opéré. En plus de cela, mes lectures ont changé : Boris Cyrulnik et son concept de résilience m’inspire beaucoup, plus que celui de résistance d’ailleurs. Cela m’a fait évoluer. Avant j’avais une intuition assez claire, maintenant j’arrive à conceptualiser la manière dont j’arrive à construire du dialogue avec les humains mais aussi avec un territoire, une architecture comme celle très particulière du Monoprix d’Arles et comment créer un espace commun.

En ce moment j’ai un projet spécifique qui part de la question : comment est-on dépossédés de nos corps ?

Horse Day 2015 , vidéo © ADAGP Mohamed Bourouissa Courtesy the artist, kamel mennour Paris/london

Actuellement je lis un livre de Frantz Fanon, les Ecrits sur l’aliénation et la liberté

J’ aime aussi lire Achille Membé, un des grands penseurs contemporains sur la localité et la globalité. 

Parmi les autres personnes qui m’inspirent, il y en a beaucoup (ndt il regarde ses livres). On a déjà parlé des photographes Jamel Shibbaz, August Sander, Jeff Wall. Je pourrais aussi citer Claire Tancons (ndt une des curatrices de la biennale de Sharjah), la philosophe Magali Bessone, les artistes Arthur Jaffa, Henry Taylor, Sammy Baloji, Steeve Mc Queen, Lygia Pape ou les dessins de l’artiste inuit Annie Pootoogook. Ce sont des constellations; je crée la mienne en fonction du contexte du moment.


Mohamed Bourouissa  Demain c’est loin 2017
Tirages argentiques couleur et noir et blanc sur plaques de métal, carrosserie, peinture, aérosol, vernis, couvertures et sangles
160 x 420 x 150 cm
© ADAGP Mohamed Bourouissa Courtesy the artist and kamel mennour Paris/London

Quand je fais des expositions avec des jeunes artistes, j’essaie de rendre lisible leurs intentions. Je leur conseille de faire confiance à leur intuition, de la développer et de la vérifier comme un scientifique.

De la crise du Covid 19, je crois qu’on ne va pas en retenir grand chose, même si la première et deuxième vagues sont comme des coups de massue. C’est la première fois que je perçois aussi clairement l’idée de globalisation.  Lors de la première vague, je revenais juste de Sydney où j’étais invité par Brook Andrew pour la Biennale. L’Australie était impactée comme la Chine ou la France.

C’est d’ailleurs ce dont parle ma dernière pièce Brutal Family roots (ndt installation réalisée pour la biennale de Sydney, et dernièrement exposée à Paris à la galerie Kamel Mennour) et mes acacias. Cet acacia que je prenais pour une plante locale à Blida en Algérie et du bassin méditerranéen vient en fait d’Australie. Voilà j’ai fait un parallèle entre la musique et cette plante curative, il s’agit de l’histoire des déracinements et de la globalisation aussi.

Le fait d’être resté en France pendant le confinement, et de ne plus voyager, m’a fait connaitre mes voisins; je faisais moins attention avant. 

Cela m’a poussé à faire un projet sur mon propre territoire. Je vais être producteur d’un film au sein du quartier dans le cadre du Centre dramatique national, le T2G de Gennevilliers, ça devrait sortir l’été prochain.

Mon état d’esprit actuel est de trouver une économie de moyen dans la production, qu’il y ait moins de perte d’énergie et que l’on puisse réduire l’impact écologique. J’essaie de revenir à des formes de production plus minimales comme dans Temps Mort ou ce que j’ai pu faire pour la dernière Manifesta 13 à Marseille : 6 speakers placés dans l’espace prononcent juste un mot : « Hara » , qui est le son des guetteurs pour prévenir les dealers, c’est un cri d’alarme.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 6 octobre 2020.

Pour en savoir plus sur le travail de Mohamed Bourouissa, voici trois liens :

vers son dernier catalogue :https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5572

vers le clip de Booba :https://www.youtube.com/watch?v=dzeCCdBHJTc

vers sa galerie https://kamelmennour.com/artists/mohamed-bourouissa

Mohamed Bourouissa Vue de l’exposition Libre Echange 2019, Arles . Photo archives Valentine Meyer © ADAGP Mohamed Bourouissa.
Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Mohamed Bourouissa, urban resilience.

« I always drew, I was bad in school, and drawing certainly helped me to have higher self-esteem. I don’t come from an art background but since elementary school I have always wanted to continue drawing without even knowing where it could lead me. I started by going to school to become a model maker, at the same time I continued to do odd jobs as a restaurant waiter. Then I went to college. It was from there that I started to understand what art was and to position myself as an artist. At 25 I remember very well having wanted to make it my job. I have had some defining encounters, such as Emma Charlotte Gobry Laurencin (editor’s note who currently works as a director at Kamel Mennour) who gave me the confidence to embark on a master’s degree. « 

Born in 1978 in Blida, Algeria, Mohamed Bourouissa lives and works in Genevilliers. A graduate of Decorative Arts in Paris, and a third cycle at the Sorbonne, he became known through Periphery a series of photographs (2005-2009) on young people from the Parisian suburbs. An eclectic artist, he expresses himself equally well through photography, video, drawings, and even performative installations, but all of these works are the result of an immersion in social realities. His work is crossed by the themes of communities and territories, circulation and exchange (of ideas, humans, goods, power and value), the History of migrations and the way in which it is written, resilience. 

Numerous personal exhibitions have been devoted to him, at the Museum of Modern Art of the City of Paris, at the Center Pompidou in Paris, at the Barnes Foundation in Philadelphia, at the Stedelijk Muséum in Amsterdam, at the Basis in Frankfurt-sur-le- Main, at the Bal in Paris, at the Haus der Kunst in Munich and at the FRAC Franche-Comté in Besançon. He participated in the Biennials from Sharjah, Havana, Lyon, Venice, Algiers, Liverpool Berlin and most recently that of Sydney in 2020. In 2018, he was nominated for the Marcel Duchamp Prize. In 2020 he won the Deutsche Börse Photography Foundation Prize for the exhibition Free Trade in Arles. In Paris, he is represented by Kamel Mennour’s gallery.

“There are several stages in the process of creating a work: the idea of ​​working with a community, the design of a protocol, the experience of collective work produced with the participants and then the exhibition, which means the translation in a moment when you have to make this experience readable in a given time and space, and sometimes as in the case of Temps Mort, the birth of a friendship (laughs). I often stay connected with the people and communities with whom I have worked.

I don’t like giving messages, it’s too simplistic, I prefer to create objects of experience. Moreover, the experience is more interesting if it does not take place in a pre-defined form and if it is built according to the dialogue with the communities but also with the sensitivity of the spectators. I won’t pretend to define art, it’s very difficult. I see it as a big playground, with rules and protocols. I really like a painting by Caravaggio The Cheats in which we see three card players, two of whom are cheaters. How to give a shape? How to play and break the rules? These are among the questions that drive me. Yes or so I see art as a big abandoned factory, an open place with its own history, and you might break the glass, to invent something else. How do I register in the History of Art? It would be like reformatting software because the data it was working with no longer matches it.

In We Are Halles series, I wanted to do street photography, like August Sander and Walker Evans, or Jamel Shabazz who photographed the Bronx in the 1970s and 1980s. Periphery series is more constructed. (ndt he wanted to go beyond the stereotypes conveyed by the mass media and depicts young people from the Parisian suburbs, taking inspiration from the great classics of painting).

Temps mort (ndt whose title is borrowed from rapper Booba) initially it must have been photos taken by my friend who was in prison, according to a given protocol. Finally, it is the editing of short videos made according to my instructions during nine months by the cell phones of two inmates, including my friend, fragments of their prison daily life, of bodies constrained and a suspended time.

For Urban Rider, initially I was struck by an image of a black cowboy, which the collective imagination does not even know that he has existed. From there, I set off to meet an equestrian club in the suburbs of Philadelphia frequented by the African-American community. For a year, I shared the daily life of these black riders and we organized a horse day, with local artists we created costumes for the parade. From there was born the video Horse Day a series of drawings and photos of sculptures on the ends of cars.

What has changed the most in my way of working is that I am more and more interested in life, in the environment. It might be banal to say, but I just had a baby boy and a switch has happened. In addition to that, my readings have changed: Boris Cyrulnik and his concept of resilience inspires me a lot, more than that of resistance elsewhere. It made me evolve. Before, I had a fairly clear intuition, now I manage to conceptualize the way in which I manage to build dialogue with humans but also with a territory, an architecture like the very particular one of the Monoprix d’Arles and how to create a common space.

At the moment I have a specific project which starts with the question: how are we dispossessed of our bodies?

As in Temps Mort, weeds and borage always find an interstitial living space between two sidewalks, two territories.

At the moment I am reading a book by Frantz Fanon, The Writings on Alienation and Freedom.Otherwise I like those of Achille Membé, one of the great contemporary thinkers on locality and globality.

Among the other people who inspire me, there are many (he looks at his books). We have already talked about photographers Jamel Shibbaz, August Sander, Jeff Wall. I could also quote Claire Tancons (editor’s note one of the curators of the Sharjah Biennale, the philosopher Magali Bessone, the artists Arthur Jaffa, Henry Taylor, Sammy Baloji, Steeve Mc Queen, Lygia Pape or the drawings of the Inuit artist Annie Pootoogook. They are constellations; I create my own one according to the context of the moment.

When I do exhibitions with young artists, I try to make their intentions clear. I advise them to trust their intuition, develop it and verify it like a scientist.

From the Covid 19 crisis, I don’t think we are going to remember much, even if the first and second waves are like blows. This is the first time that I have seen the idea of ​​globalization so clearly. During the first wave, I had just returned from Sydney where I was invited by Brook Andrew for the Biennale. Australia was affected in the same way as China or France.

This is what my last piece Brutal Family roots is about (installation done for the Sydney Biennale, and most recently exhibited in Paris at the Kamel Mennour gallery) and my acacias. This acacia that I took for a local plant in Blida in Algeria and the Mediterranean basin actually comes from Australia. Here I drew a parallel between music and this healing plant, it is about the history of uprooting and globalization too. The fact of having remained in France during the confinement, and of no longer traveling, made me know my neighbors; I used to pay less attention before.

This prompted me to do a project on my own territory. I’m going to be a producer of a film in the neighborhood as part of the Center dramatique national, T2G de Gennevilliers, it should be released next summer.

My current state of mind is to find an economy of means in production, to have less energy loss and to reduce the ecological impact. Here I am trying to come back to more minimal forms of production like in Temps Mort or what I was able to do for the last Manifesta: 6 speakers placed in the space who pronounce just one word: « Hara », which is the sound of lookouts to warn the dealers, it’s a cry of alarm.

Interview conducted by Valentine Meyer, 6 of November 2020.

To learn more about Mohamed Bourouissa’s work, here are three links:

To his last catalogue : https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5572

To Booba’ clip :https://www.youtube.com/watch?v=dzeCCdBHJTc

To his french gallery : https://kamelmennour.com/artists/mohamed-bourouissa

Hayoun Kwon, liberté et réalité virtuelle.

Portrait Hayoun Kwon.

« Adolescente, j’étais passionnée par le dessin. La nuit je dessinais, souvent des personnages. Ma première oeuvre c’est quand j’ai dessiné Vénus, à ce moment-là j’ai découvert la gamme des bleus, la possibilité de la profondeur et de la lumière qu’ils apportent. J’étais très contente de ce dessin et de cette découverte. Au collège j’avais un professeur en Arts Plastiques qui m’a beaucoup encouragé, alors de manière naturelle j’ai voulu aller en école d’art après le lycée. Au début je voulais devenir peintre, au fur et à mesure à l’Ecole des Beaux Arts, j’ai découvert les autres médias : la vidéo, la performance, je me suis transformée petit à petit.

Le mot artiste était abstrait pour moi, à l’époque je ne savais pas ce que c’était; et aujourd’hui encore c’est surtout les autres qui me définissent comme tel. 

Si je devais définir les artistes, je dirais que ce sont des gens qui font des choses qui leur sont nécessaires, et qui doivent se questionner tout le temps, remettre en cause et éviter de se répéter. Il y a donc une prise de risque et c’est de cette tension avec la nécessité que naît l’art. »

L’Oiseleuse, 2015

Hayoun Kwon, née à Séoul en 1981, est une artiste multimédia et réalisatrice de documentaires et d’animations en réalité virtuelle (VR). Diplômée du Fresnoy – Studio national des arts contemporains en 2011, elle vit et travaille en France et en Corée. Ses films Village Model (2014) et 489 Years (2016) ont reçu plusieurs prix et ont été présentés dans de nombreux festivals dont Ars Electronica en 2018, au Doc Fortnight au MOMA en 2017, au Cinéma du Réel du Centre Pompidou (2014). Elle a reçu le prix Découverte des amis du Palais de Tokyo en 2015 et y a présenté l’Oiseleuse. Connue pour son travail de réflexion sur l’identité et les frontières, elle s’est concentrée plus spécifiquement sur la construction de la mémoire historique et individuelle et leur rapport ambivalent à la réalité et à la fiction. Elle aborde aussi des réalités violentes comme la division géopolitique de la Corée, en leur donnant à la fois des dimensions humaine et mythique souvent absentes de ces sujets sensibles afin que chacun, même étranger à la situation, une fois immergé dans son univers en VR, puisse s’en emparer. Sa dernière et  merveilleuse réalisation Peach Garden est un voyage sensoriel en VR. il était présenté au 104 et devait l’être jusqu’au 17 Novembre. A Paris, elle répresentée par la galerie Sator.

489 Years, 2016

« Ce qui m’anime ? Il n’y a pas de règles . Au contraire. Cela peut naître d’une rencontre, de ce que j’ai pu voir, et qui me laisse une impression tellement forte que son emprise ne me quitte plus. 

Par exemple avec L’Oiseleuse ( Exposé au Prix des Amis du Palais de Tokyo 2015), j’ai voulu rendre hommage à mon professeur de dessin qui m’a toujours donné de bons conseils. J’ai réinterprété une histoire qu’il m’avait racontée afin de la partager. Créer une histoire, que ce soit avec un livre ou un film ou en animation, c’est créer une zone qui soit commune entre celui qui raconte et celui qui écoute, de partager un vécu avec les autres.

C’est ce que j’ai fait aussi pour 489 years. j’ai crée un paysage de la DMZ à partir d’un récit (ndt, DMZ : zone démilitarisée entre la Corée du Nord et du Sud, connue pour être un des endroits les plus militarisés et dangereux au monde, parmi les plus interdits d’accès au public). Je me suis basée sur ce qu’en m’en a raconté un ex-soldat. J’ai été touchée par sa vision contrastée d’un lieu extrêmement dangereux mais aussi avec des paysages qu’il trouvait sublimes. A partir de là j’ai utilisé l’animation comme médium pour reconstruire un espace qui joue aussi sur la fiction et le fantasme d’un territoire interdit, une zone frontière où j’invite chacun à ressentir l’ intense anxiété et la beauté.

Peach Garden , 2020 (Cave)

Pour ma dernière réalisation Peach Garden, (ndt Le Jardin des Pêchers ), c’est l’histoire d’un prince qui a rêvé sortir de son palais afin de se promener toute la nuit dans le jardin. Il raconte son rêve à son peintre fétiche qui impressionné par ce récit l’a interprété pour en faire une oeuvre. Cela a donné Rêve de voyage au pays des pêchers en fleurs, réalisée au XVème siècle par  An Gyon qui est une peinture très connue en Corée. Cela pose aussi les questions qui m’animent :  Comment retranscrire une émotion vécue par un autre ? Comment retranscrire une représentation onirique de l’espace qui par définition n’existe pas ?

Peach Garden, 2020, (Forest)

J’ai voulu inviter le spectateur à errer librement, à être simplement présent dans cet espace. Au début j’avais prévu un espace de 30 mètres sur 15, grand comme un terrain de foot. Pour le 104, j’ai du faire une mini-version de 10m x 10m . Voilà je voulais que l’on puisse marcher;  car la marche c’est à la fois un geste fondamental et poétique, laisser le temps à chacun de découvrir et de créer son dialogue avec cet environnement en VR conçu en 4 paysages, avec un vortex pour changer d’univers. A la base il n’y avait pas de limite de temps.

Peach Garden, 2020.(Field)

Oui je souhaite laisser à chacun le maximum de liberté, c’est le mot clé pour Peach Garden.

Pour matérialiser visuellement une idée, je commence par écrire un texte, une description de ce que je souhaite voir, et dans quel ordre d’apparition. A partir de là j’essaie d’évaluer la taille réelle de l’espace qu’il va me falloir dans la vraie vie. C’est très empirique. Après nous passons à la modélisation en 3D, d’abord sur l’ordinateur. Après il faut la passer dans le casque et vérifier qu’on a rien perdu en route. Ensuite viennent la musique et l’invention d’une solution graphique afin d’éviter que les différentes personnes qui vont déambuler en même temps avec le casque sur les yeux, ne se rentrent dedans. Et puis des tests de couleurs de durée, jusqu’au dernier jour il y a de nombreux allers-retours. C’est assez laborieux, et par exemple, pour Peach Garden, cela représente 9 mois de travail.

Ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler, ce sont les collaborations. En école d’art je faisais un maximum de choses, seule; maintenant c’est le contraire et cela m’enrichit beaucoup. Car les réactions des collaborateurs sont déjà celles d’un premier public, donc un regard extérieur qui n’a pas les mêmes évidences que moi et qui pose beaucoup de questions. Cela m’aide à concrétiser l’idée beaucoup plus rapidement même si affronter plus tôt le regard de l’autre est aussi plus difficile. Mais c’est le début de la maturité. (rires). 

Quels sont les autres artistes qui m’inspirent ? 

Etudiante j’ai découvert les travaux de Chantal Ackerman, dont j’aime les décisions radicales dans ses cadrages et montages, les films d’Agnès Varda qui sont très humains et où elle arrive à se mettre en scène de manière si naturelle sans fausse pudeur. J’aime beaucoup aussi Bruno Dumont, les animations expérimentales de Norman Mc Laren, et les films de Maya Deren pour leurs dimensions oniriques et surréalistes.

Peach Garden 2020 (Mountain)

A un jeune artiste, si je suis 100% honnête, je dirais que c’est dur et qu’il faut être prêt à beaucoup d’épreuves. On le sait de toutes façons, seulement 1% des diplômés des écoles d’art vivront de leur art. Pour moi c’est un combat permanent car par exemple, pour Peach Garden, je ne réponds pas à une commande, je le fais pour moi, il faut en vouloir pour mener le projet jusqu’au bout. C’est difficile économiquement, il faut trouver les financements, faire des compromis entre l’artiste, l’institution et le temps à y consacrer. 

Dans mon parcours, ce qui a été déterminant pour moi, c’est l’école du Fresnoy, j’y ai beaucoup appris avec mes aînés. Et puis ça m’a donné les contacts que je n’avais pas, avec les collectionneurs, les galeries etc, c’est mon premier réseau professionnel.

Pour la Covid 19, on ne sait pas encore ce que c’est, et pourtant cela remet en question toutes nos habitudes, notamment celles de consommation. Cela nous oblige à réexaminer chaque habitude, chaque coin de la maison, surtout si elle est petite, chaque geste, à devenir plus attentif en quelque sorte, avec nos familles aussi. C’est un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur. Et c’est aussi est une forte alerte générale sur nos fragilités, avec la terre , l’environnement, les gens qui nous entourent et cela nous oblige à réfléchir sur ce qui est réellement important et précieux pour nous. Bref cela n’apporte pas que du négatif, cela peut nous faire grandir.

En Corée ils sont très paranoïaques et collectivement beaucoup plus dociles à l’ordre donné et au respect des consignes sanitaires. Alors leur niveau d’alerte a fortement diminué, et là les musées et les salles de spectacle commencent à réouvrir, ils ont quelques mois d’avance sur l’Europe.

Actuellement je travaille à un beau projet, une exposition personnelle au Musée d’art contemporain de Séoul. Si jusqu’ici j’ai beaucoup travaillé sur des installations virtuelles en 3D sans matérialité, j’aimerais ramener du réel dans ce projet virtuel en le conjuguant avec de la danse et/ou de la performance. C’est ce à quoi je rêve. 

Interview réalisée par Valentine Meyer, le 28 Octobre par téléphone.

Pour visualiser un extrait de 489 Years, voici un lien :

Hayoun Kwon, freedom and virtual reality.

« As a teenager, I was passionate about drawing. At night I was drawing, often characters. My first work was when I drew Venus, at that time I discovered the range of blues, the possibility of the depth and the light that they bring. I was very happy with this drawing and this discovery. In college I had a professor of Fine Arts who encouraged me a lot, so naturally I wanted to go to art school after high school. At the beginning I wanted to become a painter, gradually at the Ecole des Beaux Arts, I discovered other media: video, performance, I gradually changed.

The word artist was abstract to me, at the time I didn’t know what it was; and even today it is mostly others who define me as such.

If I had to define artists, I would say that they are people who do things that are necessary for them, and who must question themselves all the time, and avoid repeating themselves. There is therefore a risk-taking and it is from this tension with the necessity that art is born. « 

Hayoun Kwon, born in Seoul in 1981, is a multimedia artist and director of documentaries and virtual reality (VR) animation. Graduated from Le Fresnoy – National Studio of Contemporary Arts in 2011, she lives and works in France and Korea. His films Village Model (2014) and 489 Years (2016) have received several awards and have been presented in numerous festivals including Ars Electronica in 2018, at Doc Fortnight at MOMA in 2017, at the Cinéma du Réel at the Center Pompidou (2014) . She received the Discovery Prize of the Friends of the Palais de Tokyo in 2015 and presented the Lady Bird there. Known for her work reflecting on identity and borders, she has focused more specifically on the construction of historical and individual memory and their ambivalent relationship to reality and fiction. It also addresses violent realities such as the geopolitical division of Korea, giving them both human and mythical dimensions often absent from these sensitive subjects so that everyone, even a stranger to the situation, once immersed in his universe in VR, can take it. His latest and wonderful achievement Peach Garden is a sensory journey in VR. it was presented at 104 and was to be presented until November 17th.

« What drives me? There are no rules. On the contrary. It can come from an encounter, from what I have seen, and which leaves such a strong impression on me that its hold never leaves me.
For example with Lady Bird (Exhibited at the Prix des Amis du Palais de Tokyo 2015), I wanted to pay tribute to my drawing teacher who always gave me good advice. I reinterpreted a story he told me in order to share it. Creating a story, whether with a book or a film or in animation, is to create an area that is common between the one who tells and the one who listens, to share an experience with others.
This is what I did also for 489 years: I created a landscape of the DMZ from a narrative (note, DMZ: demilitarized zone between North and South Korea, known to be one of the most militarized and dangerous places in the world, among the most closed to the public). I was based on what one ex-soldier told me about it. I was touched by his contrasting vision of an extremely dangerous place but also with landscapes that he found sublime. From there I used animation as a medium to reconstruct a space that also plays on the fiction and fantasy of a forbidden territory, a border area where I invite everyone to feel the intense anxiety and beauty.

For my latest achievement Peach Garden, it’s the story of a prince who dreamed of stepping out of his palace in order to wander the garden all night. He tells his dream to his favorite painter who, impressed by this story, interpreted it to make a work of it. This gave Dream Journey to the blooming peach land , painted in the 15th century by An Gyon which is a very famous artwork in Korea. This also poses the questions that drive me: How to transcribe an emotion experienced by another? How to transcribe a dreamlike representation of space which by definition does not exist?

I wanted to invite the viewer to roam freely, to simply be present in this space. At the beginning I had planned a space of 30 by 15 meters, the size of a football field. For the 104, I had to make a 10m x 10m mini version. Here I wanted us to be able to walk; because walking is both a fundamental and poetic gesture, giving everyone time to discover and create their dialogue with this VR environment designed in 4 landscapes, with a vortex to change the universe. Basically there was no time limit.
Yes I want to give everyone as much freedom as possible, that’s the key word for Peach Garden.

To visually materialize an idea, I start by writing a text, a description of what I want to see, and in what order of appearance. From there I’m trying to gauge the actual size of space I’m going to need in real life. It’s very empirical. Then we move on to 3D modeling, first on the computer. Then you have to put it through the helmet and check that nothing has been lost on the way. Then come the music and the invention of a graphic solution to prevent several people who will be walking at the same time from bumping into each other with the headphones over their eyes. And then color tests, duration, until the last day there are many back and forths. It’s quite laborious, and for example, for Peach Garden, it represents 9 months of work.
What has changed the most in my way of working are the collaborations. In art school I did as many things as possible, alone; now it’s the opposite and it enriches me a lot. Because the reactions of collaborators are already those of a first audience, so an outside perspective that does not have the same evidence as me and that asks a lot of questions. It helps me bring the idea to fruition much faster, although it is also harder to face the gaze of others earlier. But this is the beginning of maturity (laughs).

What other artists inspire me?
As a student, I discovered the work of Chantal Ackerman, whose radical decisions in her framing and editing decisions I like, Agnès Varda’s films which are very human and where she manages to stage herself so naturally. without false modesty. I also really like Bruno Dumont, the experimental animations of Norman Mc Laren, and the films of Maya Deren for their dreamlike and surreal dimensions.

To a young artist, if I’m 100% honest, I would say it’s tough and you have to be prepared for a lot of things. We know anyway, only 1% of art school graduates will make a living from their art. For me it’s a constant struggle because for example, for Peach Garden, I don’t answer an open-call or a brief, I do it for myself, you have to be angry to see the project through to the end. It is difficult economically, you have to find the funding, make compromises between the artist, the institution and the time to devote to it.
In my career, what was decisive for me was the Fresnoy school, I learned a lot there with my elders. And then it gave me the contacts that I didn’t have, with collectors, galleries, etc., this is my first professional network.

For Covid 19, we do not yet know what it is and yet it calls into question all our habits, especially those of consumption. It forces us to re-examine every habit, every corner of the house, especially if it’s small, every gesture, to become more attentive in some way, with our families too. It is a movement from the outside to the inside. And it is also a strong general alert on our fragilities, with the land, the environment, the people around us and it forces us to reflect on what is really important and precious to us. In short, it doesn’t just bring the negative, it can make us grow.
In Korea they are very paranoid and collectively much more docile to the order given and to the respect of sanitary instructions. So their alert level has dropped sharply, and here the museums and theaters are starting to reopen, they are a few months ahead of Europe.

Currently I am working on a beautiful project, a solo exhibition at the Seoul Museum of Contemporary Art. If so far I have worked a lot on virtual 3D installations without materiality, I would like to bring reality back into this virtual project by combining it with dance and / or performance. This is what I dream of.

Interview by Valentine Meyer, on October 28 by telephone.
To view an excerpt of 489 Years, here is a link :

Clément Bagot, la densité du dessin

« J’ai réalisé vers 25 ans que je voulais me consacrer au dessin. Ce n’est pas pendant mes études, j’ai fait des études d’arts appliqués, avec une spécialisation en accessoires de mode. A ce moment là j’étais attiré par le monde du cinéma. A 20 ans, j’ai travaillé 3 ans chez Jean-Paul Gautier, avec la styliste accessoires. Je m’entendais bien avec eux, mais je suis parti pour travailler pour des décors de cinéma, en parallèle je continuais à pratiquer le dessin. J’ai toujours dessiné. Progressivement j’ai basculé dans cette activité à plein temps; j’ai compris que c’est dans le dessin que je me réalisais le mieux, que j’allais le plus loin dans ma recherche. Cela n’a pas été facile, cela s’est fait grâce à plusieurs résidences, notamment celle de la Source, l’association fondée par l’artiste Gérard Garouste où j’ai été accepté en résidence pendant 6 mois. Cela a déclenché beaucoup de choses. J’y ai travaillé avec des enfants en grande difficulté, cela m’a obligé à m’ouvrir aux autres. J’ai pu aussi y exposer mes dessins. Les collectionneurs Florence et Daniel Guerlain en ont aimé un et m’ont encouragé à déposer un dossier à « Premier Regard ». Le comité artistique m’a choisi et j’ai pu réaliser une première exposition personnelle en 2007. »

Né en 1972 Clément Bagot vit et travaille à Montreuil. Pour qui sait prendre le temps, Clément Bagot nous emporte en voyage dans d’autres mondes, à la croisée du fantastique, du micro-cellulaire et du macro-topographique. Il trouble nos rapports d’échelle et nos repères afin de provoquer notre imaginaire. Ses traits d’une finesse arachnéenne envahissent la page, car il est avant tout dessinateur, obsessionnellement.

« Je ne peux pas définir l’art, c’est tellement vaste, il y a différents champs, la création, le politique, le social… Ce qui m’intéresse le plus, c’est la singularité de l’univers de chaque artiste. Même si tu peux le rattacher à une époque, à un mouvement, j’aime que tu puisses appréhender son travail, sans avoir une connaissance empirique du contexte socio-politique. Je pense par exemple à Piranèse, Jérôme Bosch ou les gravures  de Goya comme « Les Songes »  et plus récemment à Gordon Matta-Clark et ses photos d’immeubles découpés : il était à la fois engagé socialement et avec un travail plastique singulier. C’est un regard qu’il nous offre, un pas de coté pour voir le monde. Piranèse retranscrit par ses dessins, une certaine captation de son époque, mais ce n’est jamais une reproduction, c’est un regard, une proposition d’un nouveau monde en soi, avec ses ruines c’est à la fois romantique et fantastique. Il va à l’extrême avec ses prisons, espaces sous-terrains, complexes et vastes, avec chaînes et cachots. Autre extrême : ses villes fantastiques où les différents styles s’empilent avec un jeu d’échelle vertigineux. Il va prendre appui sur la réalité pour proposer un autre monde, à travers son regard, son geste, son cadrage.

Avec mes dessins, ce qui m’intéresse beaucoup c’est être à la frontière de différents domaines, organique, minéral, végétal, topographique. Avec le temps, j’ai développé tous un tas de « textures » différentes, en dessinant je les mets en relation les unes avec les autres, des zones de transition se côtoient sans idée pré-conçue. J’ai plusieurs familles de dessins, les grands sur fond blanc qui sont ceux par quoi j’ai commencé.

Alors après j’ai eu envie d’inverser le processus, de dessiner sur des papiers colorés avec une encre blanche, c’est une manière de continuer le dessin en expérimentant quelques chose de nouveau, une sorte de dessin radiographique, ou comme avec le tirage argentique, quand les photographes regardent le négatif en miniature sur une table lumineuse. Les encres blanches sur papier mi-teinte, c’est une tentative de proposer un dessin en négatif.

Pour Ovum et les tripodes, ce sont des sculptures en bois et en carton avec des micro-architectures à l’intérieur. Espèces de météorites en suspension, elles renvoient à un univers de fiction, des architectures futuristes, au cinéma fantastique. Pour les tripodes , j’ai remis des sculptures à l’intérieur, comme dans mes grands dessins dans lesquels tu peux t’immerger et comme ils sont très denses, très serrés dans l’écriture, tu peux ensuite te rapprocher et choisir de zoomer pour voir les détails. Le travail sur les différents échelles macro et micro est récurrent dans mon travail.

Les dessins grands formats (par exemple de 190 cm x 140 cm) sont très construits comme des rhizomes, des volutes, des lignes, et puis si tu vas dans le détail tu découvres autre chose, comme pour les sculptures à travers les ouvertures ou les installations in situ qui sont aussi des environnements denses.

Tu m’interroges sur la réalité virtuelle ou la réalité augmentée. Oui le numérique m’intéresse mais je ne l’utilise pas encore, je reste dans la matière où j’ai encore beaucoup de choses à développer.

Pendant la pandémie, je continue de travailler mais ce n’est pas agréable, il y a trop de contraintes; je ne crois pas au mythe de l’artiste qui s’enferme et qui est heureux. Même si on a la chance de pouvoir s’exprimer à travers un medium, moi j’ai besoin d’interactions, d’aller voir des expositions, de voir les gens, de marcher et de voir la lumière à n’importe quel moment. Le Covid c’est la pointe de l’iceberg, le résultat du fonctionnement d’une société qui ne va plus. Oui en tant que citoyen je suis inquiet pour l’avenir, face à l’inertie du politique et des sociétés riches.

Tu me demandes quels conseils donner à un-e jeune artiste. Je lui conseillerai de passer du temps, à chercher, à expérimenter, de ne pas être pressé. Ce qui fait une oeuvre, c’est la trajectoire dans le temps, je crois en la durée. On est dans une société qui va hyper vite avec un flot incessant d’images. Le travail artistique c’est l’engagement de toute une vie, il faut aller chercher dans le fond, dans la vase, et pas seulement caresser la surface de l’eau translucide. Construire en étayant, sinon cela va s’écrouler, je ne crois pas à l’instantané, j’aime les travaux qui tiennent dans le temps avec une colonne vertébrale.

Quand à mes projets, j’ai envie de retourner au dessin, car depuis deux ans, j’ai beaucoup travaillé en 3D, des architectures, des sculptures. Et de continuer la sculpture mais à une échelle plus intime, de revenir à la source de mon travail qui est le dessin et que j’avais mis un peu de côté depuis 2 ans. Actuellement mon travail est présentée à 24 Beaubourg dans les cadre d’une exposition de groupe pour les 5 ans de la résidence Saint-Ange fondée par Colette Tornier. (jusqu’au 25 Octobre tlj de 12h à 19h) En février 2021, la Médiathèque de Vincennes a choisi de me donner une carte blanche, j’ai envie de travailler sur des choses plus modestes, des dessins. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 16 Octobre à Paris.

Pour en connaitre davantage sur le travail de Clément Bagot voici un lien vers son site :

http://www.clementbagot.net/sculptures/qnefoyo04u6rdb9nri8mzee1jtrsi5

Apostolos Georgiou, peintures à partager

« Je voulais devenir comédien puis musicien. J’aime la musique plus que tout. Mais c’était plus facile de devenir peintre, on peut avoir du matériel très facilement. J’ai choisi d’être peintre et je ne me suis jamais arrêté car je suis une personne très obsessionnelle. La peinture est aussi une expression si ancienne, tant de choses ont déjà été faites, c’est très intéressant et c’est un vrai défi de faire les choses d’une manière différente, de ne pas être ennuyeux.

Ma première œuvre d’art, j’avais 15 ans, c’était une aquarelle qui m’a rendu un peu fier, avec des gouttes placées en diagonale. Alors après ça, j’ai commencé à peindre tous les jours ce que je pouvais, plus abstrait que figuratif. C’était une chose sérieuse pour moi, j’étais un peu fanatique à l’époque. Je travaillais sur les surfaces, à diviser les surfaces.

Puis je tombe amoureux de ma professeur d’art japonaise. Je voulais l’impressionner et je pense que je l’ai fait mais j’étais très timide. J’ai fait des tableaux de peinture abstraite avec un objet racontant des histoires. Je voulais quelque chose de nouveau et de frais, de provocateur dans le concept, mais joliment peint, pas fait avec une peinture sauvage ou un geste expressionniste comme Pollock.

Aujourd’hui, j’ai 68 ans et, en fait, ma façon de travailler est très similaire. »


Apostolos Georgiou, Untitled, 2015, Acrylic on canvas, 230 x 280 cm – Collection MNAM, Centre Pompidou, Paris, courtesy the artist and gb agency, Pari

Apostolos Georgiou est un peintre grec, né à Thessalonique en 1952, qui vit et travaille entre Athènes et Skopelos. Internationalement connu pour ses peintures lumineuses aux couleurs ocres, vert menthe, il place dans ses espaces vacants des personnages anonymes dans des situations tragi-comiques ou absurdes. On ne sait pas trop, c’est captivant et ambigu. Evidemment on pourrait y voire des allégories de la situation actuelle que traverse son pays, mais ce serait réducteur car il renvoie à la condition humaine à travers la création de petites mythologies du quotidien. Sylvia Kouvaly, et Rodéo Gallery l’ont redécouvert après un long retrait de la scène artistique, il n’avait pas exposé depuis 17 ans. Elle montra son travail à la Frieze à Londres, ce qui changea le cours de sa carrière à 58 ans. Puis, à la Frieze New York  Il rencontra Solène Guillier de GB Agency qui présente actuellement à Paris sa quatrième exposition monographique (à voir jusqu’au 17 Octobre). Son travail figure actuellement dans les plus grandes collections privées et publiques, du Centre Pompidou à la Deste Foundation par exemple. Ses derniers travaux vont être exposés à la Passerelle de Brest à partir du 17 Octobre (jusqu’au 16 Janv 2021).


Apostolos Georgiou, Untitled, 2016, Acrylic on canvas, 230 x 280 cm – Private Collection, courtesy the artist and gb agency

« Je n’arrête pas de penser à la structure d’une peinture. Au début, j’écrivais mes idées, après 50 ans je les dessine. C’est toujours une histoire avec une situation familière mais traitée d’une manière ambiguë. Parce que nous ne savons jamais.

Selon moi, l’art est une construction qui vous fait sentir que vous n’êtes pas seul, quelqu’un souffre aussi, vous n’êtes pas le seul, voleur ou sans-abri,  ou qui que vous soyez. Je suis très reconnaissant à tous les compositeurs, car la musique est pour moi la forme d’art la plus importante.


Apostolos Georgiou, Untitled, 2018, Acrylic on canvas, 300 x 230 cm – Courtesy the artist and gb agency, Paris

J’adore les images, les photos dans les magazines, les dessins, beaucoup de choses m’intéressent… Enfant, j’aimais copier, surtout Picasso. Sinon ma famille, ma mère, ma ville, sont pour moi de grandes sources d’inspiration.

Je suis toujours un provocateur, en tant que fils, en tant qu’ami, donc en tant que peintre aussi, c’est ma personnalité.

Mais au fil du temps, ma provocation a changé et les questions et les séries ont changé, de manière plus philosophique.

Dans ce tableau, l’homme essaie de garder en mouvement ces mondes et de ne rien perdre, oui il essaie de faire tourner les mondes. Chacun en a plusieurs et essaie de faire beaucoup de choses. Je m’intéresse vraiment à l’espace entre deux mondes, c’est là que l’on a le goût de la confusion.

Apostolos Georgiou « Untitled »2012. Acrylic on canvas 220 x 220 cm. Collection de la National Gallery of  Victoria, Melbourne, courtesy the artist and Rodeo Gallery, London

Dans ce tableau-ci, ce n’est presque rien, seulement un geste, de la tendresse. Celui-là je ne l’aurais jamais peint plus jeune! (rires).

Apostolos Georgiou, Untitled, 2019, Acrylic on canvas, 230 x 230 cm, private collection – Courtesy the artist and gb agency, Paris

La crise du Covid m’a coupé l’envie de marcher en ville, je fais de la gym à la maison et je suis toujours en vie. (rires) Les gens n’acceptent pas qu’ils ne peuvent pas tout contrôler, cela apporte beaucoup de stupidité comme toutes ces thèses de complot. Pour ma génération, il y a eu le SIDA, les effets ont été bien plus forts que ça. Le virus Covid a de nouveau foutu en l’air l’économie grecque qui avait connu une très légère reprise. Mais ici avec un tel paysage, nous réussirons toujours à survivre.


Apostolos Georgiou, Untitled, 2014, Acrylic on Canvas, 230 x 160 cm – Courtesy the artist and gb agency, Paris

A un jeune artiste, je recommanderai d’avoir un endroit pour lui-même, de ne pas partager son atelier et ensuite de travailler dur. Et d’arriver plus tard sur le marché de l’art, alors vous êtes plus fort, vous savez qui vous êtes et ce que vous voulez.

La magie de l’art, c’est qu’avec un crayon et un papier, cela peut être le pire ou le meilleur. »

Entretien réalisé par téléphone, en anglais par Valentine Meyer, 1er octobre 2020.

Pour en connaitre plus sur le travail de Apostolos Georgiou, voici un lien vers sa galerie 

http://www.gbagency.fr/fr/572/Apostolos-Georgiou/#!/Untitled-2019/site_medias_listes/2868

Apostolos Georgiou, paintings to share.

« I wanted to become a comedian and then a musician. I love music more than everything. But it was easier to become a painter, you can have basically material very easily. I choose to be a painter and then I never stop, as I am a very obsessed person. Painting is also such an old expression, so much has been already done, it is very interesting and a big challenge to make things in a different way, not to be boring.

My first piece of art, I was 15, it was a watercolor that makes me kind of proud, with drops placed diagonally. So after that, I start to paint everyday what I could, more abstract than figurative. It was a serious thing to me, I was kind of fanatic those times. I was working on surfaces, dividing surfaces. 

Then I fall in love with our japanese art teacher. I wanted to impress her and I think I did but I was very shy. I did abstract painting with one object telling stories. I wanted something new and fresh, provocative in the concept, but nicely painted, not made with wild painting or expressionist gesture like Pollock. 

Now I am 68, and as a matter of fact, the way I am working is very similar. »


Apostolos Georgiou, Untitled, 2017, Acrylic on canvas, 230 x 230 cm  – Courtesy the artist and gb agency, Paris

Apostolos Georgiou is a Greek painter, born in Thessaloniki in 1952,he is living and working between Athens and Skopelos. Internationally known for his paintings in ocher and mint green colors, he places anonymous characters in his vacant spaces in tragicomic or absurd situations. We don’t really know, it’s captivating and ambiguous. Obviously we could see allegories of the current situation that his country is going through, but that would be reductive because it refers to the human condition through the creation of small mythologies of everyday life. Sylvia Kouvaly, and Rodeo Gallery rediscovered him after a long withdrawal from the art scene, he had not exhibited for 17 years. She showed her work at the Frieze in London, which changed the course of her career at 58. Then, at Frieze New York, he met Solène Guillier of GB Agency who is currently presenting his forth monographic exhibition in Paris (to be seen until October 17). His work is currently in the largest private and public collections, from the Center Pompidou to the Deste Foundation for example. His recent works will be exhibited at La Passerelle de Brest from October 17 (until Jan 16, 2021).

« I have studied architecture as a painter in Vienna for two years. It is true that I am a freak control, I am always thinking about structure of the painting. At first I was writing my ideas, after 50 years I was drawing them. It is always a story about a familiar situation but in a mysterious way. Because we never know.

According to me, art is a construction that makes you feel you are not alone, someone is also suffering, You are not the only one, thief or homeless, whoever. I am very grateful to all composers, as music is for me the most important form of art.

But I love images, photos in magazine, drawings, many things interest me .… As a child, I used to like to copy, especially Picasso. Otherwise my family, my mother, my city, are great sources of inspiration to me.

I am still a provocateur, as a son, as a friend, so as a painter also, it’s my personality.

But over time, my provocation has changed and the questions and the series have changed, in a more philosophical way.

In this painting « Sans Titres » the man tries to keep in movement those worlds moving and not to loose anything,  he tries to keep the worlds go round. Everybody has many worlds and tries to do many things. I am really interested in the space between 2 worlds, there is where you get the taste of confusion. 

Apostolos Georgiou « Untitled »2012. Acrylic on canvas 220 x 220 cm. Collection de la National Gallery of  Victoria, Melbourne, courtesy the artist and Rodeo Gallery, London

In this painting, it is almost nothing, only a gesture like tenderness. That one I would never done it younger ! (laughs)

Apostolos Georgiou, Untitled, 2019, Acrylic on canvas, 230 x 230 cm, private collection – Courtesy the artist and gb agency, Paris

Covid Crisis cut my mood to walk in the city, I do gym at home and I am still alive. (laughs) People don’t accept they can’t control everything, It brings a lot of stupidity like conspiracy thesis. For my generation, there was AIDS, the effects were much stronger than that.The covid virus has fucked up again the economy after a very light recovering. But here with such a landscape, we will manage to survive. 

To a young artist, I will recommend to have a place for himself, not to share his studio first and then work hard. To go to the market later, then you are stronger, you know who you are and what you want. 

The magic thing about art is with a pencil and a paper it can be the worst or the best. »

Interview conducted by Valentine Meyer, 1st October 2020.

To discover more about  the work of Apostolos Georgiou, here the link to his gallery :

http://www.gbagency.fr/fr/572/Apostolos-Georgiou/#!/Untitled-2019/site_medias_listes/2868


Apostolos Georgiou, Untitled, 2016, Acrylic on canvas, 230 x 230 cm – private collection  – Courtesy the artist and gb agency, Paris

Vincent Mauger, entre espaces virtuels et réels

Vincent Mauger. Crédit M.Tricoire

« Je savais que j’avais envie de faire les Beaux-Arts, sans qu’il y ait eu de réel élément déclencheur, c’est venu au fur et à mesure, car le reste ne m’enthousiasmait pas. Les cours m’ennuyaient, je dessinais pendant la classe. Au lycée, on mettait en place des « interruptions humoristiques » pendant les cours, comme par exemple surélever la plante verte de 10 cm pour donner l’impression qu’elle flottait, ou faire qu’en plein milieu du cours, les étagères tombent du placard sans que l’on sache d’où cela vienne. Cela m’amusait plus que la scolarité. L’Ecole des Beaux-Arts cela a été pour moi une libération. C’était un réel espace de liberté, où l’on était encouragé dans les débordements. 

Sans Titre, 2010, Vincent Mauger vidéo projection

Ce qui m’intéresse le plus, c’est le plaisir de faire les choses, plus que le statut d’artiste ou d’oeuvres d’art. Après la reconnaissance c’est bien car c’est le moyen aussi de continuer à travailler. Je me vois plus comme un chercheur qui livre le fruit de son expérience. Si je dois donner une définition de l’art, cela s’apparente à de la recherche, via l’artiste, qui fabriquerait des objets dérangeants qui font réfléchir. C’est pour cela que j’aime bien intervenir en volume, pour perturber l’espace. Je fais des sculptures car à mon sens, elles ont un impact plus fort dans l’environnement qu’un dessin qui peut disparaître dans le tiroir, elles peuvent gêner beaucoup plus ».

Sans Titre, Vincent Mauger Domaine de Chaumont sur Loire, crédit AM Tricoire.

Né en 1976 à Rennes, Vincent Mauger est un artiste connu pour ses installations et sculptures modulaires et in situ qui cherchent à matérialiser un espace mental, jouant sur les décalages de perception entre environnement réel et virtuel, le geste archaïque et l’artificiel, la nature et la modélisation virtuelle. Ceux-ci, réalisés le plus souvent avec des matériaux ordinaires (brique, métal, polystyrène, tuyaux de PVC, bois, papier), associent techniques de construction artisanales et calcul numérique. Il est représenté à Paris par la galerie Bertrand Grimont. On peut voir ses oeuvres au domaine du château de Chaumont sur Loire, au Frac Centre à Orléans, à l’entrée du domaine viticole du château Smith Haut Lafitte par exemple.

« Oui je réalise mes installations spécifiquement pour les lieux qui vont les accueillir.


Château Millésime #2, Vincent Mauger, 2010, installation, dimensions variables, casiers à bouteilles en polystyrène coloré.
Crédit Vincent Mauger

Par exemple, pour l’installation Château Millésime, Didier Lamandé qui dirigeait l’espace m’ a invité dans une pièce qui a une vue impressionnante sur toute la côte. Au départ j’avais pensé à une installation au sol, mais face au lieu j’ai inversé. Je ne me voyais pas poser des volumes face à ces baies vitrées et ce paysage tellement fort. Alors j’ai eu envie d’intervenir au plafond pour conserver cette vue panoramique et créer un retournement comme un fragment inversé. Je l’ai conçu à partir d’éléments de base, qui font comme une trame qui va créer un paysage grignoté avec ces alvéoles qui apportent la richesse graphique. C’est un peu comme une charpente qui ne serait pas habillée, comme un squelette de paysage sans peau. C’est à dire, comme l’installation n’a pas un aspect pas complètement fini, elle conserve une certaine modularité et reste une proposition ouverte. Chacun peut s’imaginer déplacer ces briques, comme dans un jeu de construction réel ou virtuel. L’installation est en quelque sorte un potentiel à partir duquel chacun peut composer un environnement différent. Je cherche toujours à créer à l’intérieur d’un espace concret, un espace de rêverie, un espace mental. 


sans titre, Vincent Mauger, 2013 sculpture-architecture, 3,5 x 3,5 x 3m, plaque de contreplaqué stratifié.. Commande FRAC Centre pour son espace pédagogique

Pour le FRAC Centre, Marie-Ange Brayer m’avait contacté suite à une résidence. L’idée de départ pour ce MicroLab, espace pédagogique était de créer une cabane, une grotte, un abri. Au fil des contraintes on s’est concentré sur la cabane. Entre architecture et sculpture, on a voulu faire une structure qui puisse être démontable, pour que les enfants s’en emparent et comprennent comment on construit. Et puis il y a toujours cette idée de caverne archaïque qui serait mêlée à un système de construction très contemporain.

Mes sources d’inspiration viennent souvent des livres et des films de sciences fiction, les univers de Ballard ou de Philipp K.Dick où il y a un jeu sur le trouble perçu entre espaces fictif et réel.

Pendant la première crise de Covid 19, j’étais chez moi à la campagne en famille avec mes deux enfants. J’ai pu travailler. C’était à la fois plus confortable et plus angoissant. Cela dit, j’ai peur que cela fasse oublier des choses bien plus graves, comme les dangers climatiques qui mettent davantage l’humanité en péril. Quand à mon espoir naïf que les choses puissent bouger, il est déçu.

Je viens de finir un projet de vitrine Hermès à Singapour réalisé à distance, j’ai réalisé une pièce pour le parvis du Musée des Beaux Arts de Nantes. Et il y une exposition itinérante en Normandie qui sera ensuite posée pour la Nuit Blanche à Paris, place des Grands Hommes. Mon travail a été présenté par ma galerie Bertrand Grimont pendant ArtParis. Et je cherche toujours des lieux pour accueillir mes installations qui sont modulaires, faites à partir de matériaux recyclables, de surcroît démontables, adaptables et transportables facilement. »


The Undercroft, Vincent Mauger, 2008, installation in situ, 9 m x 7 m x 16 m environ, plaques
de bois OSB. Oeuvre présentée et produite par la Fabrica à Brighton. (Crédit photographique V Mauger)

Interview réalisée par Valentine Meyer le 3 Septembre 2020.

Pour en connaitre plus sur le travail de Vincent Mauger, voici le lien très fourni vers sa galerie : http://www.bertrandgrimont.com/Vincent_Mauger-artist-56.html

et vers le site collectif : http://www.collectifr.fr/reseaux/vincent-mauger

Vincent Mauger between virtual and real spaces

« I knew I wanted to do Fine Arts, without there being any real trigger, it came as I went, because the rest did not thrill me. Class bored me, I used to draw during class. In high school, we put in place “humorous interruptions” during lessons, such as raising the green plant 10 cm to give the impression that it was floating, or making that in the middle of the lesson, the shelves fall out of the room. closet without anyone knowing where it came from. It amused me more than schooling. The Ecole des Beaux-Arts was a liberation for me. It was a real space of freedom, where one was encouraged to overflow.

What interests me the most is the pleasure of doing things, more than being an artist or a work of art. After the recognition it is good because it is also the way to continue working. I see myself more as a researcher who delivers the fruit of his experience. If I have to give a definition of art, it is akin to research, via the artist, who would make disturbing objects that make you think. This is why I like to intervene in volume, to disrupt the space. I make sculptures because in my opinion, they have a stronger impact on the environment than a drawing that can disappear in the drawer, they can interfere with a lot more « 

Born in 1976 in Rennes, Vincent Mauger is an artist known for his modular and in situ installations and sculptures which seek to materialize a mental space, playing on the perception shifts between real and virtual environment, the archaic and the artificial gesture, the nature and virtual modeling. These, most often made with ordinary materials (brick, metal, polystyrene, PVC pipes, wood, paper), combine artisanal construction techniques and numerical calculation. He is represented in Paris by the Bertrand Grimont gallery. You can see his works at the estate of the Château de Chaumont sur Loire, at the Frac Center in Orléans, at the entrance to the vineyard of Château Smith Haut Lafitte for example.


« Yes, I make my installations specifically for the places that will host them.

For example, for the installation Château Millésime, Didier Lamandé, who ran the space, invited me to a room that has an impressive view of the entire coast. At first I had thought of a floor installation, but facing the venue I reversed. I did not see myself posing volumes in front of these picture windows and this landscape so strong. So I wanted to intervene on the ceiling to keep this panoramic view and create a turnaround like an inverted fragment. I designed it from basic elements, which form a frame that will create a nibbled landscape with these cells that provide graphic richness. It’s a bit like a frame that is not dressed, like a landscape skeleton without skin. That is to say, as the installation does not have a completely finished appearance, it retains a certain modularity and remains an open proposition. Anyone can imagine moving these bricks, like in a real or virtual building game. The installation is in a way a potential from which everyone can compose a different environment. I always try to create within a concrete space, a space for reverie, a mental space.

For the FRAC Centre, Marie-Ange Brayer contacted me following a residency. The original idea for this MicroLab, an educational space, was to create a hut, a cave, a shelter. Over the constraints we focused on the cabin. Between architecture and sculpture, we wanted to make a structure that could be dismantled, so that the children could take hold of it and understand how we build. And then there is always this idea of an archaic cave which would be mixed with a very contemporary construction system.

During the first Covid 19 crisis, I was at home in the countryside with my family with my two children. I was able to work. It was both more comfortable and more scary. Having said that, I am afraid it will overshadow much more serious things, such as the climatic dangers which put humanity at greater risk. As for my naive hope that things can happen, it is disappointed.

I have just finished a Hermès showcase project in Singapore carried out remotely, I made a piece for the forecourt of the Nantes Museum of Fine Arts. And there is a traveling exhibition in Normandy which will then be installed for the Nuit Blanche in Paris, place des Grands Hommes. My work was presented by my Bertrand Grimont gallery during ArtParis. And I am always looking for places to accommodate my installations which are modular, made from recyclable materials, moreover removable, adaptable and easily transportable.

Interview conducted by Valentine Meyer, the 3 Sept 2020.

For further information on Vincent Mauger’s work, here is his gallery website : http://www.bertrandgrimont.com/Vincent_Mauger-artist-56.html

and a collaborative platform : http://www.collectifr.fr/reseaux/vincent-mauger

Mingjun Luo, entre Chine et Europe, transcodage et liberté.

« Petite j’étais assez douée pour le dessin, donc vers 10-12 ans, j’ai décidé de rentrer dans le groupe des Beaux-Arts, j’y ai eu un professeur très sérieux, son but était de nous préparer à nous faire rentrer à l’Académie, c’est à ce moment là que j’ai compris qu’on pouvait devenir artiste comme métier et c’est ce que j’ai voulu être.

J’étais précoce, à 14 ans j’ai fini le bac, déjà j’avais deux ans d’avance au départ et puis du fait de Mao les choses se sont accélérées pour moi. Normalement après le bac le jeune doit aller à la campagne « afin de se rééduquer ». Mais moi, avec mes 14 ans j’étais trop petite, je ne pouvais pas. Je suis donc restée seule à la ville pendant 6 mois, mes parents travaillaient. Mon père a eu peur. Il était chef communiste de l’opéra de la ville, il admirait les intellectuels et le chef décorateur du théâtre alors il lui a demandé si je ne pouvais pas devenir son apprenti. Et puis Mao meurt. Et moi chaque jour j’étais à l’opéra et le soir je regardais, c’est aussi à ce moment là que je découvre Rembrandt.

Pour le concours à l’académie des Beaux-Arts, ça a été difficile, j’avais 14 ans la première fois, j’ai échoué. J’ai échoué aussi l’année suivante, je suis restée un mois couchée au lit mais j’ai décidé de retourner travailler et de passer l’examen encore une fois. A 16 ans je rentre enfin à l’Académie des Beaux-Arts. Et c’est comme cela aussi que du fait du manque d’enseignants, je deviens la plus jeune professeur de peinture à l’huile à l’académie des Beaux Arts du Yunnan. On est en 1982,  j’ai 20 ans, c’est aussi les années où la Chine s’ouvre au monde. »

Suis je moi ? 2015, installation, papiers, objets, dimensions variables

Née en 1963 dans la province du Yunnan, Minjung Luo est une artiste précoce et virtuose. Au pays de la culture ancestrale de l’encre sur papier, de la calligraphie et du paysage, elle devient à 20 ans la plus jeune professeur de l’Académie de peinture à huile et de portrait. A 27 ans, elle décide de venir vivre en Suisse.  Elle se met à l’encre de Chine, puis à l’installation, la vidéo, au graphite. 

Qu’est ce qu’un artiste qui recommence ailleurs ? Comment intégrer un nouveau lieu d’accueil et créer son propre chemin à l’intérieur d’une forêt de signes étrangers ? Comment manipuler l’iconographie pour sortir de son folklore ? Comment procéder à l’élagage, au transcodage, à la traduction ? 

Solitaire, 2011, mine de plomb sur papier 30×42 cm

Plasticienne, peintre, vidéaste, connue d’abord pour ses dessins à la mine de plomb sur papier, qui sont comme des photos effacées d’un monde lointain, où la réalité des moments montrés, familiaux ou politiques, des petites choses du quotidien, le disputerait à une mémoire qui s’estompe. Elle est ensuite reconnue avec la peinture à l’huile. Si elle y revient, c’est pour offrir, en nous cachant sa virtuosité, une synthèse parfaite de cette technique avec celle de l’encre de chine.  Elle l’applique sur une toile brute non préparée avec la fluidité de l’encre sur le papier. Elle choisit le monochrome et joue sur les différentes valeurs de tons pour mieux faire jouer la lumière, le plein mais surtout le vide et le blanc. Ainsi elle nous laisse la place et la liberté de nous projeter dans son univers lointain et ouvert. Quelque soit la technique Mingjun Luo va à l’essentiel : cette quête du presque rien pour faire trace et pouvoir la partager avec l’autre.

Exposée internationalement en Europe comme en Chine, elle est représentée par Gisèle Lindner à Bâle et Aye Gallery à Pékin. Elle figure dans les plus grandes collections, notamment celle d’ Uli et Rita Sigg.

« Automne paisible est ma première création, j’ ai travaillé dessus pendant un an. C’est en 1985, j’étais tellement fière d’avoir été sélectionnée avec pour l’Exposition Nationale. A ce moment-là les autres peignaient encore essentiellement des paysans ou Mao. J’avais réalisé une peinture à l’huile de grand format (1,20×1,56m) où je peignais mes deux voisins retraités dont l’un en train de lire le journal avec des petites photos de famille derrière. A la suite de cela, l’association des artistes me contacte pour créer un groupe d’art contemporain,« Zéro ». On est dans un contexte où Rauschenberg vient d’être exposé en Chine. J’ai écrit le texte fondateur du groupe, on est une trentaine de jeunes.  On fait la première exposition dans un parc à Chang Sha (Yunnan) avec des installations, des collages. L’exposition est interdite au bout d’une dizaine de jours, car on nous reproche de faire de l’art capitaliste. Pour continuer nous décidons d’organiser l’année suivante en 86, un voyage pour fêter les 60 ans de la marche de l’Armée Rouge qui est passée dans des lieux très intéressants. Comme cela rien ne nous freinerait car c’était lié à l’Armée Rouge, on était inattaquable (rires). D’ailleurs c’est durant ce voyage au Tibet que je rencontre François, mon futur mari. Et en 87, à 24 ans, je me marie et décide de le suivre et de venir vivre en Suisse. Je perds ma nationalité chinoise comme le requiert la politique de mon pays. J’exposerai à nouveau en Chine mais 20 ans plus tard.

Diaspora 2006, photographie dimensions variables

La Suisse au début, cela n’a pas été facile. Nous avons notre premier enfant. Je ne sais pas parler français. Après les collages, je ne trouve plus mon chemin avec la peinture à l’huile. Je deviens très nerveuse.  Et puis je travaille l’encre de chine et le papier, ce qui est moins cher aussi.  Et là tout devient fluide, peut-être qu’ainsi je crée une petite Chine pour moi-même. A ce moment là je rencontre Bernard Fibicher (ndt actuel directeur du nouveau musée d’art contemporain MCB, ouvert en oct 2019 à Lausanne) à qui je parle de mes expériences, de mes doutes, de mon engagement pour l’art contemporain. Nous allons ensemble à Kassel voir la Dokumenta et à Turin, ainsi j’ai un cours particulier d’art contemporain en accéléré avec l’un des meilleurs transmetteurs qui soit. Je remarque toutes ces peintures qui étaient à l’époque très conceptuelles et minimales, pas du tout expressionnistes allemand qui était ce vers quoi je penchais avec le Groupe Zéro.

Papier chinois dans un espace 5, 2014, huile sur toile 125 x100 cm

Aujourd’hui je me définis comme peintre, ce que n’était pas le cas à l’époque où peut être ai je essayé de me rapprocher du système suisse, en faisant des installations et en arrêtant le dessin réaliste, pour faire de l’abstrait. Je ne reprendrai le dessin réaliste que 12 ans plus tard. 

Maintenant j’ai l’impression de toujours avancer et d’avoir trouvé ma propre expression. C’est moi Minjun, les gens ont accepté, je viens d’ailleurs mais avec une touche européenne. Car au fond tu dois exprimer ce que tu es, suivre ta vie comme de l’eau et cela arrivera. Peut-être cela m’emmènera-t-il vers de nouveaux paysages; toute ma vie est une vie de recherches, de marche. La vie te porte, ce n’est pas toi qui fixe les marques, du moins c’est mon idée.

Dans un lieu lointain, un nuage te manque. 2014 . Huile sur toile 190 x240 cm.

Tu m’interroges sur mes peintures de nuages.

Pour moi ce sont des portraits, ce n’est plus un paysage comme dans l’art classique chinois mais c’est comme une personne vivante. Le nuage te fait rêver, t’emmène ailleurs, ce qui est un thème récurrent dans mon travail. Le nuage t’emmène vers cette pensée du lointain, peut être là où tu voudrais être mais où tu ne peux pas aller. Pas de frontières pour lui. Ce n’est pas un nuage qui fait peur ou héroïque, comme ceux de l’orage; le mien est plus mélancolique et solitaire. Il bouge, il change par contre moi je fixe ce moment par la peinture. Ce nuage c’est comme l’espoir, le rêve que tu peux garder chez toi un moment.

Oui j’ai le goût de la peinture classique, de Rembrandt, de Vermeer et de la peinture hollandaise du XVIIeme, pour la lumière et pour leur blanc qui sort tout d’un coup. Je vais finir par devenir une spécialiste de Rembrandt (rires). Maintenant j’ai davantage envie de regarder la peinture classique que contemporaine, même si j’aime beaucoup le travail de certains comme par exemple de Xue Feng.

Les paysages Song me touchent beaucoup, je n’aime pas les peintres qui montrent leur technique.

I walk beside you , 2018 peinture sur toile

J’étais très contente de rester chez moi à Biel pendant le confinement, j’ai la chance que mon atelier soit dans ma maison, j’ai pu travailler davantage sans être stressée, avec des réveils plus doux. Là j’avais une bonne excuse pour ne plus sortir. Et j’avoue que cela ne m’a pas forcément manqué de ne pas voir les gens. Du moins sur cette courte durée et parce que j’ai beaucoup de projets maintenus : 

Celui d’une exposition monographique à la galerie Gisèle Lindner à Bâle qui ouvre le 5 Septembre, puis d’un solo show au musée des Beaux-Arts de Moutiers qui ouvre le 19 septembre, et enfin une invitation au printemps 2021 par Antonia Nessi au Musée d’art de Neuchâtel où elle va faire se croiser plusieurs travaux : ceux d’ artistes européennes influencées par la Chine et le mien, celui d’une chinoise influencée par l’Europe. Cela va être intéressant. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 8 Juillet 2020 à Paris.

Pour en savoir plus sur le travail de Mingjun Luo, voici quelques liens :

Vers son site : http://luomingjun.com/

Vers ses galeries :

http://www.galerielinder.ch/html/2018/201805_0.htm

http://www.ayegallery.com/en/exhibitInfo.asp?ID=104

Mingjun Luo, between China and Europe, transcoding and freedom.


« When I was a little girl, I was pretty good at drawing, so when I was about 10-12, I decided to join the Fine Arts group, I had a very serious teacher there, his goal was to prepare us to go to the Academy, That’s when I realized that you could become an artist as a profession, and that’s what I wanted to be.

I was precocious, at 14 I finished the baccalaureate, I was already two years ahead at the start and then because of Mao things accelerated for me. Normally after the baccalaureate the young person must go to the countryside in order to re-educate himself. But I, with my 14 years I was too small, I couldn’t. So I stayed alone in the city for 6 months, my parents were working. My dad got scared. He was a communist leader of the city opera, he admired the intellectuals and the director of the theatre, so he asked him if I could not become his apprentice. And then Mao dies. And I was at the opera every day and at night I watched, and that’s when I discovered Rembrandt.
For the competition at the Academy of Fine Arts, it was difficult, I was 14 the first time, I failed. I also failed the following year, stayed in bed for a month but decided to go back to work and take the exam again. At 16 years old I finally return to the Academy of Fine Arts. And it is also like this that because of the lack of teachers, I become the youngest teacher of oil painting at the Yunnan Academy of Fine Arts. It’s 1982,  I’m 20 years old, it’s also the years when China opens up to the world. »

Born in 1963 in the province of Yunnan, Minjung Luo is an early and virtuoso artist. In the land of the ancestral culture of ink on paper, calligraphy and landscape, she became the youngest teacher of the Academy of Oil Painting and Portrait at the age of 20. At the age of 27, she decided to come and live in Switzerland. She went to Indian ink, then to installation, video, graphite.
What is an artist who starts over elsewhere? How to integrate a new place of reception and create your own path inside a forest of foreign signs? How to manipulate iconography to get out of its folklore? How to proceed with pruning, transcoding, translation?
Visual artist, painter, videographer, known first of all for his drawings in the lead mine on paper, which are like erased photos of a distant world, where the reality of the moments shown, family or political, of the little things of everyday life, are looking like a memory that fades. She is then recognized with oil paint. If she comes back to it, it is to offer us, by hiding her virtuosity, a perfect synthesis of this technique with that of Indian ink.   She applies it on a raw canvas not prepared with the fluidity of the ink on the paper. She chooses the monochrome and plays on the different tone values to better play the light, the full but especially the void and the white. Thus it leaves us the place and the freedom to project ourselves into its distant and open universe. Whatever the Mingjun Luo technique goes to the essentials: this quest for almost nothing to trace and to be able to share it with the other.

Exhibited internationally in Europe and China, she is represented by Gisèle Lindner in Basel and by Aye Gallery in Beijing. Her work is in the largest collections, including Uli and Rita Sigg.

« Peaceful Autumn is my first creation, I worked on it for a year. It was in 1985, I was so proud to have been selected with for the National Exhibition. At that time the others were still mainly painting. peasants or Mao. I had made a large-format oil painting (1.20×1.56m) in which I painted my two retired neighbors, one of whom was reading the newspaper with small family photos behind. Following that, the artists’ association contacted me to create a contemporary art group, “Zero.” We are in a context where Rauschenberg has just been exhibited in China. I wrote the group’s founding text , we are about thirty young people. We made the first exhibition in a park in Chang Sha (Yunnan) with installations, collages. The exhibition was banned after ten days, because we were accused of doing capitalist art. To continue we decide to organize the following year in 86, a trip for to celebrate the 60th anniversary of the Red Army march which passed in very interesting places. As that would not stop us because it was linked to the Red Army, we were unassailable (laughs). Moreover, it was during this trip to Tibet that I met François, my future husband. And in 87, at 24, I got married and decided to follow him and come and live in Switzerland. I lose my Chinese nationality as required by my country’s policy. I will exhibit again in China but 20 years later.

Switzerland at the start was not easy. We have our first child. I do not know how to speak French. After the collages, I can’t find my way with the oil painting. I am getting very nervous. And then I work with India ink and paper, which is also cheaper. And then everything becomes fluid, maybe in this way I create a little China for myself. At that time I met Bernard Fibicher (editor’s note : current director of the new MCB contemporary art museum, opened in October 2019 in Lausanne) to whom I spoke about my experiences, my doubts, my commitment to contemporary art. We go together to Kassel to see the Dokumenta and to Turin, so I have a private accelerated contemporary art lesson with one of the best transmitters there is. I notice all these paintings that were very conceptual and minimal at the time, not at all German expressionist which was what I was leaning towards with the Zero Group.

Today I define myself as a painter, which was not the case at the time when maybe I tried to approach the Swiss system, by making installations and stopping realistic drawing, to make abstract. I will not resume realistic drawing until 12 years later.

Now I feel like I’m still moving forward and finding my own expression. It’s me Minjun, people accepted, I come from elsewhere but with a European touch. Because deep down you have to express what you are, follow your life like water and it will happen. Maybe this will take me to new landscapes; my whole life is a life of research, of walking. Life carries you, you don’t set the marks, at least that’s my idea.

You wonder about my cloud paintings.

For me they are portraits, it’s no longer a landscape like in classical Chinese art, but it’s like a living person. The cloud makes you dream, takes you elsewhere, which is a recurring theme in my work. The cloud takes you to that distant thought, maybe where you want to be but where you can’t go. No borders for him. It is not a scary or heroic cloud, like those in the storm; mine is more melancholy and lonely. He moves, he changes on the other hand I fix this moment by painting. This cloud is like the hope, the dream that you can keep at home for a while.
Yes, I have a taste for classical painting, Rembrandt, Vermeer and Dutch painting from the 17th century, for the light and for their white which suddenly comes out. I will eventually become a Rembrandt specialist (laughs). Now I want to look at classical painting more than contemporary painting, although I really like the work of some such as Xue Feng.

Song landscapes touch me a lot, I don’t like painters who show their technique.

I was very happy to stay at home in Biel during the confinement, I am lucky that my studio is in my house, I was able to work more without being stressed, with softer awakenings. There I had a good excuse not to go out. And I admit, I didn’t necessarily miss not seeing people. At least in this short time and because I have a lot of on-going projects.
That of a monographic exhibition at the Gisèle Linder gallery in Basel which opens on September 5, then of a solo show at the Museum of Fine Arts in Moutiers which opens on September 19, and finally an invitation in spring 2021 by Antonia Nessi to the Neuchâtel Art Museum where she will bring together several works: those of European artists influenced by China and mine, that of a Chinese influenced by Europe. It’s going to be interesting. « 

Interview conducted by Valentine Meyer on July 8, 2020 in Paris.
To learn more about Mingjun Luo’s work, here are some links:
To his site: href = « http://luomingjun.com/ »> http://luomingjun.com/

To its galleries:

http://www.galerielinder.ch/html/2018/201805_0.htm

http://www.ayegallery.com/en/exhibitInfo.asp?ID=104

Michael Günzburger, les traces du vivant

« J’ai décidé de devenir artiste. Pour cela, il y a eu deux moments clé dans ma vie. Je me souviens encore très bien de la sensation éprouvée à environ 3 ans, quand j’ai fait un dessin de locomotive et que j’ai été très content parce que ça sonnait juste, avec les proportions et que ça marchait bien comme une bonne recette de cuisine.

Et la deuxième fois à 28 ans quand je suis devenu papa pour la première fois. Avant j’avais fait pas mal de choses dans ma vie, j’avais une formation d’instituteur : j’ai exercé pendant deux ans. Puis j’ai fait de l’illustration, du graphisme, de la BD et j’ai crée ma boîte. Donc je n’ai pas eu de formation d’artiste et cela m’a pris beaucoup de temps de savoir quelle discipline je voulais faire, même si j’ai toujours un carnet de dessin avec moi. J’ai essayé en faisant, en pratiquant. Donc à 28 ans je me suis dit qu’il fallait que je me décide, que je n’avais plus de temps à perdre. Après une discussion avec mon associé, je comprends que je n’ai plus envie d’être dans les arts appliqués avec des commandes, des clients, et que là où je suis le plus heureux  c’est en fabriquant de l’art, à l’atelier ou à l’imprimerie. A ce moment là j’ai décidé de devenir artiste. 

Oui je m’interroge sur comment faire des images, qu’est qui est intéressant dans l’image contemporaine ? Qui rencontrer ? C’est mon moteur.

Né en 1974, Michael Günzburger est un artiste plasticien vivant à Zurich,  qui a une pratique basée essentiellement sur le dessin, l’imprimé et l’installation. Il expose et publie son travail au niveau national et  international. Il est co-auteur du projet de recherche du SNF Hands-On à l’Institute for Contemporary Art Research de la Haute École des Arts de Zurich. En 2010, Michael Günzburger a décidé d’imprimer un ours polaire entier afin que chacun de ses poils soit rendu visible sur la feuille. Pour y parvenir il a réalisé une série d’empreintes précises de peaux d’animaux : l’empreinte d’une chose comme preuve ultime de son existence. Suivre ces traces et pistes devient une méthode d’élucidation de révéler des vérités possibles à travers des récits. En collaboration avec le célèbre imprimeur zürichois Thomi Wolfensberger, pour y parvenir, ils ont développé des techniques spécifiques de lithographie. Les empreintes directes obtenues d’animaux : castor, loup, renard … sont des représentations étonnantes de franchise et d’immédiateté.   Comment les empreintes ont-t-elle été faites ? Qui est l’auteur ? Quelles sont les limites éthiques qui se sont dégagées? Qu’est-ce qu’une position artistique dans ce domaine?

« Les ours polaires sont, à certains égards, des trophées qui suscitent beaucoup d’imagination. Symbole chargé du réchauffement planétaire, l’ours polaire est quelque chose de grand mais surtout d’inconnu. Son habitat sauvage est extrêmement hostile aux humains et la collecte de données scientifiques n’est possible qu’avec des efforts considérables. En fait, nous en savons peu sur eux, la plupart de ce que nous savons est ce que nous présumons. Cela transforme l’animal en un espace de projection parfait : un prédateur hautement spécialisé, blanc et sauvage, vivant dans un désert de glace préhistorique, menacé par l’humanité et sa gestion des ressources naturelles. »

Les recherches de Günzburger ont été vastes, il a interrogé : Inuits, chasseurs de trophées, vétérinaires et virologues, directeurs de zoo, collectionneurs d’art, écrivains, éthiciens… Chacun d’eux est un spécialiste des ours polaires dans son propre domaine, chacun ayant des opinions éloignées ou même opposées aux autres. Un ours polaire a été imprimé en juin 2016 avec l’aide de l’Institut polaire norvégien sur l’archipel du Spitzbergen.

Actuellement l’exposition monographique « Das Ende der Spur » (La Fin de la Trace ) au Musée Hans Erni de Lucerne regroupe pour la première fois les dix années de travail et de recherches consacrées à imprimer ces traces directes d’animaux dont l’ours polaire. (ouverte jusqu’au 8.11.2020)

Vue d’exposition « Das Ende der Spür », Hans Erni Museum. Courtesy Michael Günzburger

« Ma première exposition eut lieu à Berne en 1997, c’était une toute petite exposition. A mon retour de voyage de 3 mois à Los Angeles, j’avais 400 dessins. On a exposé avec un autre couple d’artistes, Lukas Bärfuss (ndt, célèbre romancier suisse) a fait son premier discours public, on a avait préparé de la frozen marguarita, c’était drôle. Il y avait déjà des collaborations, car produire seul ne m’intéresse pas. 

Actuellement je collabore à plusieurs niveaux. Pour ma série « Traces » ma collaboration avec l’imprimeur Thomi Wolfensberger est certainement la plus importante, et puis aussi celles avec les personnes qui me donnent accès aux animaux. J’ai commencé cette série avec une queue de renard et je l’ai fini avec l’ours polaire. J’ai compris que c’est un tout petit monde, 5 scientifiques au monde peuvent te donner accès à un ours polaire, je veux dire de pouvoir le toucher pour réaliser l’impression, sinon ce sont les chasseurs. Mon expérience avec les scientifiques m’a fait relativiser pas mal de choses, car d’une part ce n’est pas toujours très raffiné d’endormir un ours en lui tirant dans la nuque. Et d’autre part certains chasseurs inuit respectent réellement l’animal. Quand tu t’y intéresses, la réalité est forcément complexe. Pour ce projet d’Ours Polaire, je suis devenu un chasseur en quelque sorte, enfin en tout cas un spécialiste de l’ours.

Aucun animal n’a été blessé pour faire ce travail, sinon cela n’aurait eu aucun sens. J’ai travaillé avec des animaux vivants endormis ou déjà morts pour d’autres raisons.

En l’occurence entre 2010 et 2018 j’ai « imprimé » tout ce qui m’aiderait à imprimer un ours polaire. 

D’abord d’un point de vue technique. Avec Thomi, nous sommes arrivés à développer une technique de lithographie spécifique qui puisse marcher à -20C, de nuit et dans la neige profonde. Car la graisse employée normalement pour la lithogravure ne marche pas à -20C. On a réalisé plusieurs essais, la queue de renard était un des premiers. Et puis aussi pour éviter de transporter de grandes pierres en Arctique, on a développé cette technique sur cette bâche plastique. On a fait un essai aussi avec un veau vivant et endormi pour la taille. Et puis il a fallu mettre au point la bonne chorégraphie entre nous, sinon cela ne marche pas. Là on l’a fait avec un ours brun, 200 kg il dormait, nous étions 6. Car une fois que l’on a mis une couche très fine de graisse, l’animal doit toucher le film idéalement sans trop bouger, sinon ces poils deviennent un pinceau, et ça devient une peinture en quelle sorte. Or je voulais qu’en terme de tracé, on puisse voir chaque poil comme une écriture, que cela garde une certaine finesse. Ensuite on copie cette espèce de planche contact sur une plaque d’aluminium pour l’imprimer.

Je n’ai pas une définition de l’art; si quelqu’un me dit que cela en est, je veux bien le croire mais je me permets de lui poser des questions, car de toutes façons tu ne peux pas lui dire que ce n’est pas de l’art. De travailler avec des scientifiques a aussi rendu très clair le fait que je n’illustre pas une science naturelle.

Loup, 2014, Lithographie sur papier. Courtesy Michael Günzburger.

Quand le journal des Grisons, Südostschweiz, m’ a invité à une carte blanche pour faire une double page d’art, je leur ai proposé ma trace de loup qui venait de leur région. Pour l’imprimer, il me fallait 4 doubles pages, soit une double page sur 4 jours. Ils ont accepté, cela a été diffusé dans tout le pays, chez les chasseurs, chez les écolos, chez ceux qui n’ont pas de point de vue. Il y a eu beaucoup de réactions d’après le journal, c’était très équilibré et beaucoup plus serein qu’il ne l’aurait imaginé. Cela a aussi assuré un succès commercial à ma série « Traces » et ainsi permis d’autofinancer en grande partie la série de l’ours blanc, soit environ 100 000 euros, car j’ai voulu rémunérer tout ceux qui ont travaillé sur le projet. C’était devenu une petite entreprise pendant presque 8 ans, à la fin j’ai fini par réussir à « imprimer » l’ours polaire. J’ai tout dépensé, c’est un plaisir et un succès.

Ours Polaire 2018, Lithographie sur papier 152 x 240 cm

Actuellement je travaille à plusieurs projets, un porte sur les chimères mais imprimées à partir de corps réels, par exemple j’ai réalisé une chimère réalisée à partir d’une femme enceinte et d’un saumon. Car finalement d’imprimer une chimère, c’est en quelque sorte donner une preuve physique de leur existence… (rires)

Vue de l’exposition « das Ende der Spur », Les Chimères, Hans Erni Museum.. Courtesy Michael Günzburger.

J’ai un deuxième projet, qui est de nouveau une collaboration avec un artisan, un fabricant de stuc, où je dessine dans le plâtre.

De cette première vague de Covid 19, j’ai retenu que mes enfants étaient moins stressés, on a tous bien mieux et davantage dormi. Et que dans nos ères post-industrielles, si tu n’es pas une usine, cela ne me parait pas nécessaire de ne jamais s’arrêter, au contraire. Bref si cela pouvait faire réfléchir à un autre rythme pour chacun, ce serait intelligent. »

Pour en connaitre davantage sur ce travail de Michael Günzburger, en plus de son site guenz.ch, voici un lien :

https://www.editionpatrickfrey.com/de/books/contact-michael-gunzburger#

Interview réalisée par Valentine Meyer le 4 Juillet 2020 à Zurich.

Michael Günzburger, traces of the living

I decided to become an artist. For that, there were two key moments in my life. I still remember very well the feeling I felt when I was about 3 years old, when I did a locomotive drawing and I was very happy because it sounded right, with the proportions and it worked well as a good recipe for cooking.

And the second time at 28 when I became a dad for the first time. Before I had done a lot of things in my life, I was trained as a teacher: I practised for two years. Then I did illustration, graphic design, comics and I created my own box. So I didn’t have any artist training and it took me a long time to know what discipline I wanted to do, even though I still have a drawing book with me. I tried by doing, by practicing. So at 28 I told myself that I had to make up my mind, that I had no more time to waste. After a discussion with my partner, I understand that I no longer want to be in the applied arts with orders, customers, and that where I am most happy is in making art, in the workshop or in the printing shop. At that moment I decided to become an artist.


Yes I wonder about how to make images, what is interesting in the contemporary image? Who to meet? It is my engine.

Born in 1974, Michael Günzburger is a visual artist living in Zurich whose practice is based primarily on drawing, printing and installation. He exposes and publishes his work at national and international level. He is co-author of the SNF Hands-On research project at the Institute for Contemporary Art Research of the Zurich University of the Arts. In 2010, Michael Günzburger decided to print a whole polar bear so that each of its hairs would be visible on the leaf. To achieve this he made a series of precise impressions of animal skins : beaver, wolf, fox … are amazing representations of frankness and immediacy. How were the footprints made? Who is the author? What are the ethical limits that have emerged? What is an artistic position in this field?

« Polar bears are, in some ways, trophies that inspire a lot of imagination. A symbol of global warming, the polar bear is something big but mostly unknown. Its wild habitat is extremely hostile to humans and the collection of scientific data is only possible with considerable effort. In fact, we know little about them, most of what we know is what we assume. This transforms the animal into a perfect projection space: a highly specialized predator, white and wild, living in a prehistoric ice desert, threatened by humanity and its management of natural resources. »

Günzburger’s research was extensive, he questioned: Inuit, trophy hunters, veterinarians and virologists, zoo directors, art collectors, writers, ethicists… Each of them is a polar bear expert in their own field, each with distant or even opposing views. A polar bear was printed in June 2016 with the help of the Norwegian Polar Institute on the Spitzbergen Archipelago.
The monographic exhibition « Das Ende der Spur » (The End of the Trace ) at the Hans Erni Museum in Lucerne brings together for the first time the ten years of work and research dedicated to printing these direct traces of animals including the polar bear. (open until 8.11.2020).

‘My first exhibition was in Bern in 1997, a very small one. When I got back from my three-month trip to Los Angeles, I had 400 drawings. We exhibited with another couple of artists, Lukas Bärfuss (ndt, famous Swiss novelist) made his first public speech, we had prepared some frozen marguarita, it was funny. There were already collaborations, because I am not interested in producing alone.

Currently I collaborate at several levels. For my series «Traces» my collaboration with the printer Thomi Wolfensberger is certainly the most important, and also those with people who give me access to animals. I started this series with a fox tail and I ended it with the polar bear. I understood that it’s a very small world, 5 scientists in the world can give you access to a polar bear, I mean to be able to touch it to realize the impression, otherwise it’s the hunters. My experience with scientists has made me relativize a lot of things, because on the one hand it’s not always very refined to put a bear to sleep by shooting it in the back of the neck. And on the other hand some Inuit hunters really respect the animal. When you’re interested, reality is bound to be complex. For this Polar Bear project, I became a sort of hunter, or at least a bear specialist.
No animals were injured to do this work, otherwise it would have made no sense. I have worked with live animals that are asleep or already dead for other reasons.
In this case between 2010 and 2018 I «printed» everything that would help me to print a polar bear.

First, from a technical point of view. With Thomi, we managed to develop a specific lithography technique that could work at -20C, at night and in deep snow. Because the grease normally used for lithoengraving does not work at -20C. We did several tests, the fox tail was one of the first. And also to avoid carrying large stones in the Arctic, we developed this technique on this plastic tarpaulin.

We also did a trial with a live, sleepy calf for the waist. And then it was necessary to develop the right choreography between us, otherwise it does not work. There we did it with a brown bear, 200 kg he was asleep, we were 6. Because once we put a very thin layer of fat, the animal must touch the film ideally without moving too much, otherwise these hairs become a brush, and it becomes a paint what kind. But I wanted that in terms of layout, we could see each hair as a writing, that it keeps a certain finesse. Then we copy this kind of contact board on an aluminum plate to print it. We also did a trial with a live, sleepy calf for the size. And then it was necessary to develop the right choreography between us, otherwise it does not work. There we did it with a brown bear, 200 kg he was asleep, we were 6. Because once we put a very thin layer of fat, the animal must touch the film ideally without moving too much, otherwise these hairs become a brush, and it becomes a paint what kind. But I wanted that in terms of layout, we could see each hair as a writing, that it keeps a certain finesse. Then we copy this kind of contact board on an aluminum plate to print it.

When the newspaper of the Grisons, Südostschweiz, invited me to a carte blanche to make a double page of art, I offered them my wolf trail that came from their region. To print it, I needed 4 double pages, a double page over 4 days. They agreed, it was broadcast throughout the country, among hunters, among environmentalists, among those who have no point of view. There were a lot of reactions according to the newspaper, it was very balanced and much more serene than he would have imagined. It also ensured commercial success for my «Traces» series and thus allowed the polar bear series to be largely self-financed, around 100,000 euros, because I wanted to pay everyone who worked on the project. It had become a small business for almost 8 years. In the end I managed to “print” the polar bear. I spent everything, it’s a pleasure and a success. 

Currently I work on several projects, one on chimeras but printed from real bodies, for example I realized a chimera made from a pregnant woman and a salmon. Because finally, to print a chimera is to give a kind of physical proof of their existence… (Laughter)
I have a second project, which is again a collaboration with a craftsman, a stucco maker, where I draw in plaster.

From this first wave of Covid-19, I learned that my children were less stressed, we all slept much better and more. And that in our post-industrial era, if you are not a factory, it does not seem necessary to me to never stop, on the contrary. In short, if it could make one think of another rhythm for each one, it would be intelligent.


To learn more about this work by Michael Günzburger, in addition to his guenz.ch site, here is a link:
https://www.editionpatrickfrey.com/de/books/contact-michael-gunzburger#/p>

Wang Keping, star rebelle et essence rare.

Portrait de Wang Keping dans son atelier, 2018, credit photo : Aline Wang

« Tout petit j’ai reçu l’influence de mes parents, ma mère était actrice et mon père écrivain et j’aimais beaucoup le théâtre. Je voulais être inventeur, en lien avec la physique. Aujourd’hui encore à l’atelier j’aime inventer et bricoler des nouveaux systèmes de poulies et de trappes. Personne dans ma famille ne peignait ou ne dessinait donc ne pouvait me l’enseigner;  je ne pensais pas à l’époque que je deviendrai artiste plasticien. C’était pendant la Revolution Culturelle, on était à la campagne, avec pour moi l’arrêt d’aller à l’école. »

Né en 1949 près de Pékin, Wang Keping est l’un des pères fondateurs de l’art contemporain chinois. Il a créé en 1979 le mouvement dissident « Xing Xing » /« Stars »/ « Etoiles » avec les artistes Ai Weiwei, Ma Dasheng et Huang Rui. Ses sculptures Silence et Idole deviennent des icônes emblématiques de la résistance face aux canons esthétiques imposés par le pouvoir, et font notamment la Une avec leur auteur du New York Times. Son engagement en faveur de la liberté d’expression et son rôle clé pendant la révolution culturelle en Chine au cours des années 1970  le mènent à choisir l’exil, en France avec son épouse, en 1984. Il a développé depuis une œuvre à la fois simple, sensuelle et virtuose qui explore et travaille toutes les possibilités du bois, reconnue internationalement comme l’une des contributions les plus importantes à la sculpture contemporaine. A Paris et Bruxelles, depuis 2017, il est représenté par la galerie Nathalie Obadia. A Hong-Kong depuis 2001, par la Galerie 10 Chancery Lane.

« C’est à 30 ans, que la voie de la sculpture m’a donné beaucoup d’espoir et que j’ai choisi de m’y consacrer. Avant, tout ce que j’ai vu et vécu m’a permis de mûrir. Après cette décision, un an s’est écoulé avant la couverture du New York Times.

Ma mère avait pas mal de relations, et afin me faire quitter « la rééducation » à la campagne, elle a réussi à m’envoyer dans une troupe de théâtre militaire au Yunnan. J’aimais beaucoup le théâtre mais très vite j’ai compris qu’il n’y avait aucune liberté dans la troupe de l’armée, et la vie est devenue pénible pour moi. A 20 ans je ne voulais plus être acteur, mais devenir écrivain. Ce n’était pas facile de quitter la troupe du Yunnan comme cela, c’était très mal vu et dangereux. Mais comme j’étais assez insolent, les chefs étaient plutôt contents de me laisser partir. Je me suis retrouvé à travailler dans une usine à la campagne. J’avais lu Gorki qui disait que c’était à la campagne avec le peuple qu’il avait le plus appris, alors je me suis dit que c’est ce que j’allais faire. Mais le soir, dans les dortoirs, après le travail à l’usine, c’était impossible d’étudier ou d’écrire alors de nouveau j’ai voulu partir .

Mon père me trouvait prétentieux et m’a dit que je ne ferai jamais rien de ma vie. Ma mère était bienveillante et essayait toujours de trouver une solution pour m’aider. Je voulais revenir à Pekin, mais mon hukou ( carte d’identité chinoise) ne me permettait pas de revenir en ville. Ma mère m’a dit qu’à la TV centrale, ils avaient besoin de nouveaux acteurs et qu’ils avaient eux, le pouvoir de faire venir des « campagnards » vivre à la ville. Alors j’ai été passé une audition et j’ai réussi. Ainsi j’ai pu rentrer à Pékin, mais assez vite j’ai trouvé les pièces nulles, alors je leur ai proposé d’écrire les scénarios, Le premier leur a plu et je suis devenu scénariste. L’immense avantage c’est que je pouvais travailler depuis chez moi et faire autre chose en parallèle, je n’avais plus trop besoin d’aller à la TV . Mes chefs qui ne comprenaient rien au théâtre ou à l’écriture et qui sans même lire ce que je leur donnais,  me demandaient toujours de réécrire. Or tout était fait à la main, pour éviter de tout recommencer je changeais juste les couvertures, ils ne s’en rendaient pas compte. Dans la troupe j’ai rencontré un peintre, qui est devenu un ami, j’aimais que son mode d’expression ne dépende pas du contrôle de la TV ou des autorités. 

Wang Keping. ‘Fist’, 1981. wood, overall: 56.5 × 26 × 15 cm. M+ Sigg Collection, Hong Kong. [2012.33]. © Wang Keping. / Credit Line: © M+, Hong Kong

Parallèlement, à Pékin, il commençait à y avoir des étrangers qui apportaient leur musique. Il était encore interdit de danser dans la rue, mais avec leurs radios cassettes c’était possible dans la maison. Un ami avait échangé une peinture contre un radio cassettes, moi aussi j’en voulais un. Mais le professeur d’histoire de l’art, à qui j’ai proposé ma sculpture faite à partir d’un barreau de chaise a refusé, en disant que c’était pas possible d’échanger un tel trésor pour un radio-cassette.

C’est de là que sont nés l’espoir et la décision d’être sculpteur. Mon père écrivain avait été mis au ban. J’étais en colère contre le régime. Ma première sculpture, celle faite avec le barreau s’intitulait « Wan Wan Sui » / « Long Life », ce qu’on pourrait traduire « Pour que Mao vive 10000 vies » phrase qu’on nous obligeait à crier chaque matin.  En 1976, Mao meurt, tout le monde pensait qu’il y aurait plus de liberté. Dans la foulée, j’ai crée Silence et Idole. Comme Fist et Chain qui sont dans la dation qu’Uli Sigg a faite au musée M+ à Hong Kong, mes sculptures au début étaient d’inspiration théâtrale et politique comme des pamphlets. 

Vous me posez la question de savoir si ces oeuvres contestataires seront exposées à M+ à Hong Kong.  Je ne sais pas, la probabilité qu’elles le soient dépend de la situation politique de Hong Kong, dont l’avenir est déjà difficile à prédire. Le musée est gouvernemental et comme le gouvernement est contrôlé par le PC qui contrôle de plus en plus, la culture, l’argent et le reste;  cela va être difficile, plus personne ne va oser faire une opposition.

Si en 1979, nous avons choisi d’appeler notre groupe « Etoiles », c’est parce que ce sont de petites lumières et que le ciel de Chine était obscur et noir. Enfin de loin elles paraissent petites, mais quand on s’en approche, c’est très grand. Et puis chaque étoile peut briller par elle-même intensément, indépendamment des autres, ce n’est pas comme la lune qui elle brille par réflection. 

Pour le choix du matériau, le bois c’était un peu par hasard. C’était très difficile de trouver du bois à Pekin, il y avait juste du charbon en quantité contrôlée et du petit bois alloué par famille pour allumer le feu, mais en très petite quantité. Pour faire ce petit bois, certains morceaux étaient trop durs à couper et à débiter, donc les vendeurs sur leur chariot les laissait tomber. Ils étaient contents que je les ramasse, cela leur évitait des problèmes avec leur chef. Moi en échange je leur donnais des cigarettes, un peu d’alcool. Donc voilà le bois c’est un peu par hasard. Et puis je me suis habitué à ce matériau qui en plus, est assez facile à sculpter et correspond bien à ce que je veux exprimer. 

Le Songe, 2015, bois @Aline Wang.

Pour le bois, je continue de choisir ce que les autres ne veulent pas, parce qu’il est pourri ou qu’il a trop de branches et de noeuds et que les scieries veulent des arbres pour débiter le plus de planches possible. Je cherche un peu partout mais je ne vais jamais dans les scieries.

Je ne sculpte que le bois frais, s’il a passé l’été et qu’il a trop séché je ne peux plus l’utiliser. Oui j’utilise le chalumeau car les bois français, dont la chair est blanche, vont se salir. Avec le noir, ça va mieux vieillir, ils vont se patiner comme des vieux meubles. Je n’utilise jamais de vernis, l’aspect lisse est obtenu uniquement par mon travail de polissage.

Avec le temps je suis devenu un spécialiste du bois. C’est comme un corps humain, avec ses parties tendres comme la chair et d’autres dures comme les os. Le bois en séchant va craquer, et je peux anticiper ses mouvements naturels dans ma sculpture. Chaque essence réagit et craque différemment. Comme les gens, chacun a sa personnalité.

Quand je suis arrivé en France dans les années 80, j’ai voulu apprendre et voir l’art occidental et je me suis demandé si ce que je faisais était de l’art contemporain.

Qu’est que l’art ? C’est une vaste question, un piège, personne ne peut y répondre clairement. Je pense que pour plein d’activités, les gens sont interchangeables, par exemple si tu ne fabriques pas une voiture, quelqu’un d’autre le fera à ta place. Alors que pour un artiste, personne ne le fera pareil. Si Picasso n’avait pas peint Guernica, personne ne l’aurait jamais peint de cette manière.

Quand j’ai compris que je faisais quelque chose de vraiment différent avec une identité propre, qui ne rentrait dans aucune case prédéfinie, que c’était hors-mode, cela m’a conforté pour continuer. L’artiste qui m’attire le plus c’est Brancusi car il cherchait la simplicité, ce qui est le plus important. Il a ouvert une nouvelle voie pour beaucoup d’autres artistes, et puis il travaillait la pierre en artisan des matériaux. 

Bird, 1982, Woodcarving / Birch, H 42 x 47 x 20 cm, credit photo : Aline Wang

Ce qui a le plus changé en France depuis 40 ans, c’est que l’art c’est comme la photographie. Ce que je veux dire c’est que dans les années 80 seuls les photographes faisaient de la photo, maintenant avec les iPhone etc, tout le monde peut le faire. Après cela dit, il y a toujours peu d’artistes. 

A un jeune artiste, les possibilités sont multiples, il peut apprendre très vite plein de techniques et de supports. Je lui conseillerai de ne pas suivre la mode, de trouver sa propre voix et sa propre personnalité. Et puis il faut avoir une certaine révolte contre la société, les modes, l’art officiel, les « Monumenta ». Les gouvernements d’ailleurs ne devraient pas s’occuper d’art.

Le confinement a eu peu d’incidences pour moi, j’ai continué à travailler dans mon atelier. Peut-être cela va aider à une prise de conscience plus importante sur la menace que représente le gouvernement chinois.

Bird, 2015, woodcarving / Maple,  H 49 x 51 x 17 cm, credit photo : Aline Wang

On a d’ailleurs pu finir d’installer les Oiseaux dans les jardins de Chaumont-Sur-Loire juste avant le début du confinement. J’ai toujours fait des oiseaux depuis que j’ai commencé la sculpture, donc depuis 40 ans maintenant. Mais les occasions de les exposer sont rares. Je suis très heureux que Chantal Colleu-Dumond m’ait invité à cette carte blanche. Je peux ainsi montrer ces 40 oiseaux, en cette date anniversaire des 40 ans des Etoiles. C’est la forme du bois qui me donne l’impulsion, l’inspiration. Après le plus difficile c’est que chaque oiseau soit différent et qu’il y ait une certaine humanité dans chacun …En fait le mieux c’est d’aller voir mes sculptures à Chaumont, ce que j’ai à dire, je l’exprime à travers mes sculptures.

Maybe Bird, 2013; Wood carving / Cedar, H 57 x 42 x 24 cm, credit photo : Aline Wang

Mon projet actuel c’est de réaliser une sculpture avec ce grand chêne de 200 ans. C’est une opportunité ce grand tronc très large, mais c’est difficile. Je lui tourne autour, je lui enlève l’écorce, je le déshabille, je réfléchis comment je vais pouvoir le sculpter.

Wang Keping préparant une sculpture monumentale, 2020, credit photo : Aline Wang

Pour en savoir plus sur le travail de Wang Keping, vous pouvez suivre son compte instagram  : wang_keping_sculpture, et voici le lien vers son site très complet : https://www.wangkeping.com

Sur son exposition Les Oiseaux aux Jardins de Chaumont sur Loire (jusqu’au 1er Nov 2020)

http://www.domaine-chaumont.fr/de/wang-keping-0 .

Vers sa galerie :

https://www.nathalieobadia.com/artist_detail.php?selectedwork=0&c=&ar=181&af=1&p=3&g=2

Interview réalisée par Valentine Meyer le 19 Juin 2020. Merci à Wang Keping et Aline Wang.

Wang Keping, rebel star and rare essence.

« As a child I received the influence of my parents, my mother was an actress and my father a writer and I loved the theatre very much. I wanted to be an inventor, related to physics. Even today in the studio I like to invent and tinker with new pulley and hatch systems. No one in my family painted or drew so could not teach it to me; I did not think at the time that I would become a visual artist. It was during the Cultural Revolution, we were in the countryside, with me stopping to go to school.”

Born in 1949 near Beijing, Wang Keping is one of the founding fathers of contemporary Chinese art. In 1979, he founded the dissident movement «Xing Xing»/ «Stars» with artists Ai Weiwei, Ma Dasheng and Huang Rui. His Silence and Idol sculptures become iconic icons of resistance against the aesthetic canons imposed by power, and make the New York Times’s coverage with their author. His commitment to freedom of expression and his key role during the cultural revolution in China in the 1970s led him to choose exile in France with his wife in 1984.

Since then, he has developed a simple, sensual and virtuoso work that explores and works all the possibilities of wood, recognized internationally as one of the most important contributions to contemporary sculpture. In Paris and Brussels, since 2017, he is represented by Galerie Nathalie Obadia. In Hong Kong since 2001, by Galerie 10 Chancery Lane.

« It was at the age of 30 that the path of sculpture gave me great hope and that I chose to devote myself to it. Before, everything I saw and experienced allowed me to mature. After this decision, a year passed before the coverage of the New York Times.

My mom had a lot of connections, and in order to get me out of rehab in the country, she managed to send me to a military theatre troupe in Yunnan. I loved the theatre, but very soon I realized that there was no freedom in the army troupe, and life became painful for me. When I was 20, I didn’t want to be an actor anymore. It was not easy to leave the Yunnan troupe like that, it was very badly seen and dangerous. But since I was quite insolent, the leaders were rather happy to let me go. I ended up working in a factory in the country. I had read Gorki who said that it was in the country with the people that he had learned the most, so I thought that was what I was going to do. But in the evening, in the dormitories, after working in the factory, it was impossible to study or write then again I wanted to leave.

My father thought I was pretentious and told me I would never do anything with my life. My mother was benevolent and always trying to find a solution to help me. I wanted to return to Pekin, but my hukou (Chinese identity card) did not allow me to return to the city. My mother told me that on central TV, they needed new actors and that they had the power to bring in «rural people» to live in the city. So I was auditioned and I passed. So I was able to go back to Beijing, but pretty soon I found the plays lame, so I offered them to write the scripts, they liked the first one and I became a screenwriter. The great advantage is that I could work from home and do something else in parallel, I didn’t need to go on TV anymore. My bosses, who did not understand theatre or writing and who, without even reading what I gave them, always asked me to rewrite. But everything was done by hand, to avoid starting all over again I just changed the covers, they did not realize it.

In the troupe I met a painter, who became a friend, I liked that his mode of expression did not depend on the control of the TV or the authorities. At the same time, in Beijing, foreigners were starting to bring their music. It was still forbidden to dance on the street, but with their radio cassettes it was possible in the house. A friend had exchanged a painting for a radio-cassette, and I wanted one too. But the professor of art history, to whom I proposed my sculpture made from a bar chair, refused, saying that it was not possible to exchange such a treasure for a radio-cassette.

That’s where the hope and the decision to be a sculptor came from. My father was a writer who was banished for that. I was angry with the regime. My first sculpture, the one I did with the bar, was called “Wan Wan Sui” / “Long Life”, which could be translated as “For Mao to live 10,000 lives”, a phrase that we were forced to shout every morning. In 1976, Mao died, everyone thought there would be more freedom. In the process, I created Silence and Idol. Like Fist and Chain which are in the donation that Uli Sigg made at the M+ museum in Hong Kong, my sculptures at first were theatrical and political inspiration like pamphlets.

You are asking me whether these protest works will be exhibited at M+ in Hong Kong. I don’t know, the likelihood of that depends on the political situation in Hong Kong, which is already difficult to predict. The museum is governmental and as the government is controlled by the PC (Communist Party) which controls more and more, the culture, money and the rest; it will be difficult, no one will dare to make an opposition.

If in 1979 we chose to call our group “Stars”, it was because they were small lights and the sky in China was dark and black. At last from a distance they seem small, but when we approach them, it is very big. And then each star can shine by itself intensely, independently of the others, it is not like the moon that it shines by reflection.

For the choice of material, the wood was a little by chance. It was very difficult to find wood in Bejing, there was just coal in controlled quantity and small wood allocated per family to light the fire, but in very small quantity. To make this little wood, some pieces were too hard to cut and cut, so the sellers on their cart dropped them. They were happy that I picked them up, it saved them problems with their boss. In exchange I gave them cigarettes, a little alcohol. So here’s the wood, it’s a bit by chance. And then I got used to this material which in addition, is quite easy to sculpt and corresponds well to what I want to express.

For wood, I continue to choose what others do not want, because it is rotten or has too many branches and knots and the sawmills want trees to cut as many boards as possible. I look everywhere but I never go to the sawmills. I only carve fresh wood, if it has passed the summer and dried too much I can no longer use it. Yes I use the torch because the French woods, whose flesh is white, will get dirty. With black, it will age better, they will skate like old furniture. I never use varnish, the smooth appearance is obtained only by my polishing work.

Over time I became a wood specialist. It is like a human body, with its tender parts like flesh and other hard parts like bones. The wood drying will crack, and I can anticipate its natural movements in my sculpture. Each essence reacts and cracks differently. Like people, everyone has a personality.

When I came to France in the 1980s, I wanted to learn and see Western art and wondered if what I was doing was contemporary art.

What is art? It is a vast question, a trap, no one can answer clearly. I think that for a lot of activities, people are interchangeable, for example if you don’t make a car, someone else will do it for you. While for an artist, no one will do the same. If Picasso had not painted Guernica nobody would have ever painted it that way.

When I realized that I was doing something really different with an identity of my own, that it didn’t fit into any predefined box, that it was out of fashion, it comforted me to continue. The artist that attracts me the most is Brancusi because he sought simplicity, which is the most important. He opened a new path for many other artists, and then he worked the stone as an artisan.

What has changed most in France in 40 years is that art is like photography. What I mean is that in the 80’s only photographers did photography, now with iPhones etc, everyone can do it. After that said, there are still few artists.

For a young artist, the possibilities are multiple, he can quickly learn many techniques and supports. I will advise him not to follow fashion, to find his own voice and his own personality. And then it is necessary to have a certain revolt against society, the fashions, the official art, the «Monumenta ». Governments should not be involved in art.

The confinement had little impact on me, I continued to work in my studio. Perhaps this will help to raise awareness about the threat posed by the Chinese government.

We were able to finish installing the Birds in the gardens of Chaumont-Sur-Loire just before the beginning of the confinement. I have always made birds since I started sculpture, so for 40 years now. But opportunities to exhibit them are rare. I am very happy that Chantal Colleu-Dumond invited me to this carte blanche. Thus I can show these 40 birds, on this anniversary of the 40 years of the Stars. It is the shape of the wood that gives me the impetus, the inspiration. After the most difficult is to make that each bird is different and that there is a certain humanity in each … In fact the best thing is to see my sculptures in Chaumont, what I have to say, I express it through my sculptures.

My current project is to create a sculpture with this large oak of 200 years. It is an opportunity this very large trunk, but it is difficult. I turn him around, I take his bark off, I undress him, I think about how I’m going to sculpt him.

To learn more about Wang Keping’s work, you can follow his instagram  account: wang_keping_sculpture, and here is the link to his very complete site: https://www.wangkeping.com

On his exhibition Les Oiseaux aux Jardins de Chaumont sur Loire (until 1 Nov 2020)

« http://www.domaine-chaumont.fr/de/wang-keping-0 »

To his gallery

https://www.nathalieobadia.com/artist_detail.php?selectedwork=0&c=&ar=181&af=1&p=3&g=2

Interview conducted by Valentine Meyer on June 19, 2020. Thanks to Wang Keping and Aline Wang.

Aurélien Dougé, artiste chorégraphique

Portrait Aurélien Dougé ©Ikram Benchrif

« En fait je suis devenu danseur grâce aux rencontres. Je viens d’un village rural. Ma soeur faisait de la danse, alors j’ai été assister à un cours aussi. Et puis ça s’est enchaîné, du fait de rencontres et de professeurs qui m’ont conseillé, de fil en aiguille j’ai fait le conservatoire. J’ai suivi une formation de danseur classique très institutionnelle grâce à ces rencontres.

Mais tout au long de ce parcours, j’ai toujours mené mes propres recherches, avec les étudiants de l’Ecole des Beaux arts à Leipzig ou encore à Lyon. J’ai glissé progressivement vers la création. Je me suis rendu compte que l’acte de créer correspondait davantage à ma personnalité, cela me nourrissait davantage toujours en terme de rencontres d’ailleurs.

Aujourd’hui je me définis plutôt comme un artiste chorégraphique que comme chorégraphe. Mon activité c’est de créer des projets autour du corps dans l’espace, et ce n’est pas juste axé sur l’écriture du mouvement. »

Aurélien Douge-DarkRise@ Julien Benhamou

Né en 1986, Aurélien Dougé a été formé à la danse au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon. Entre 2007 et 2014, il a été interprète pour Dantzaz Compania/Ballet de Biarritz (Espagne/France), l’Opéra de Leipzig (Allemagne), la compagnie Norrdans (Suède) et le Ballet du Grand Théâtre de Genève (Suisse). Aujourd’hui, il poursuit son parcours de danseur et de performeur avec la chorégraphe Cindy Van Acker et le metteur en scène Roméo Castellucci. Conjointement, au sein d’Inkörper Company qu’il a fondé, Aurélien Dougé mène ses propres recherches et créations en collaboration avec des artistes, des techniciens, des penseurs de différents horizons. Ses  créations ont récemment été présenté à Genève (Espace d’art contemporain – Halle Nord, Association pour la Danse Contemporaine (ADC), Festival Antigel, MEG, Musée d’Ethnographie. En France (maison des arts-centre d’art contemporain de Malakoff, festival d’art de l’Estran), en Italie, à Naples (festival Altofest) ou Matera (Matera 2019 – Capitale Européenne de la Culture). Actuellement il prépare une nouvelle création pour 2022.

« Depuis 2018 et Mouvement d’ensemble, j’explore le champ de l’installation et celui de la performance. Ce qui m’intéresse c’est de confronter le spectateur à des environnements ou des dispositifs qui provoquent une expérience directe physique, sensorielle et psychologique. Je sonde la relation du corps à l’espace, j’enquête sur nos rapports aux autres, aux vivants, aux non-vivants, sur la porosité avec ce qui crée un milieu. Cela remet en question la place de l’humain.

J’aime bien la définition du milieu donnée par Vinciane Despret  (in Magazine Mouvement 105, Après la nature, janv 2020.) : 

« « Milieu »permet d’éviter le terme « environnement », qui a tous les défauts, puisqu’il nous met dans une position à la fois centrale et extérieure. Ce qui nous environne, c’est ce qui est autour et dont nous ne faisons pas partie. Avec « milieu » en revanche, on ne se sait pas qui est au centre, et ça pose la question de savoir qui compte. Il faut alors mener une sérieuse enquête pour l’inventorier complètement ; et, même quand elle est finie, on n’est jamais certain de ne pas avoir oublié quelqu’un ». 

Mouvement d’ensemble – 02.2018, Halle Nord, Genève © Perrine Cado

En terme de processus de création, je suis toujours très attiré par la matière comme la glace, la terre, le sable ou l’immatériel comme la lumière, l’obscurité, le son, la vapeur d’eau. Pour Mouvement d’ensemble (Sacre) je me suis servi de ces matières naturelles pour agencer l’espace. Il y avait aussi un mode de répétition et d’endurance, de gestes simples et archaïques pour mieux interroger nos modes de perception du temps et de l’espace, nos habitudes de regards, nos préjugés d’attention ou d’inattention. Comme l’écrivait Perec, j’aime «faire ressurgir l’infra-ordinaire ». 

La question que je me pose constamment, est comment préparer le public, le « conditionner » jusqu’à l’arrivée dans l’espace. Ce sont souvent différents seuils invisibles qu’il va devoir passer avant d’entrer dans l’espace de représentation. De là je travaille toujours en collaboration avec principalement Perrine Cado et Rudy Décelière et les performers qui vont aussi faire évoluer le dispositif et accompagner le visiteur dans son expérience. 

Ainsi dans Au risque de, les spectateurs sont accueillis par les performers. Des binômes sont formés entre inconnus, où l’un guidera l’autre les yeux clos pendant un quart d’heure à l’extérieur du bâtiment avant d’inverser les rôles et ensuite de rejoindre l’intérieur du bâtiment pour l’installation proprement dit. Il s’agit de faire l’aveugle pour tester sa confiance en autrui, l’autre qu’on ne connait pas et d’être immergé dans une réalité parallèle.

Oui l’artiste est celui qui propose une expérience différente du réel. Selon moi l’art révèle autant qu’il façonne notre appréhension du monde. Il amène à réfléchir ou ressentir différemment.

Mouvement d’ensemble Inkörper company ©Perrine Cado

Mon travail de réflexion s’inspire beaucoup de philosophie et d’anthropologie contemporaines, en plus de l’expérience du réel, de la nature et du travail des précédentes créations.

Les livres qui m’accompagnent sont Les Nourritures, Philosophie du corps politique de Corinne Pelluchon qui parle de la vulnérabilité pour repenser la relation de l’homme au monde; les ouvrages de Bruno Latour et ceux d’Augustin Berque, Rupture(s) de Claire Marin, La Fragilité de Miguel Benasayag, et puis ceux du géographe voyageur et anarchiste Elisée Reclus, considéré comme le précurseur de la pensée écologique. Eloge du risque d’Anne Dufourmantelle m’a inspiré le titre de ma précédente création.

J’ai très bien vécu le confinement. Je finissais juste ma résidence à la Cité des Arts à Paris que j’ai obtenu grâce à la bourse Simon I. Patiño -Ville de Genève. Cela m’a donné deux mois supplémentaires pour continuer ma réflexion sur les thèmes sur lesquels je travaille déjà depuis longtemps : la fragilité, la précarité, le rapport aux autres et au milieu. Là avec le Covid 19, c’ est devenu une expérience très concrète. Et puis tous les jours dans Le Monde il y avait un article sur ces sujets. 

Ce qui m’a manqué c’est le rapport physique aux autres et que toute activité culturelle soit stoppée, ne plus pouvoir aller au théâtre par exemple. Le fait que tout s’arrête d’un coup, cela questionne. Pas uniquement dans ma pratique mais aussi dans la manière de vivre au quotidien,  je m’interroge davantage sur comment participer concrètement à la construction de la société dans laquelle j’ai envie de vivre, et au delà, de laisser derrière moi.

J’aimerais que l’on retienne de cela, la question de la précarité, et de la responsabilité de chacun envers les autres.

Carnet de croquis.Tous en ce monde ©Aurelien Douge

Tu m’interroges sur mes projets. Justement j’ai pu profiter de cette résidence à la Cité des Arts pour en débuter un nouveau,  en écho à Mouvement d’ensemble et Au risque de. J’ai emprunté le titre à un haïku du poète japonais Kobayashi Issa (XIXème siècle): 

Tous en ce monde sur la crête d’un enfer à contempler les fleurs. 

Je l’avais trouvé avant la pandémie qui a renforcé cette réflexion. Cette prochaine création renvoie à notre situation précaire, à notre façon façon d’appréhender notre époque-bascule autant que notre avenir incertain. C’est prévu pour 2022 à l’Association pour la Danse Contemporaine de Genève (ADC) en collaboration avec Perrine Cado et Rudy Décelière, Antonio Cuenca et les performers Adaline Anobile, Steven Michel et Jonas Chéreau. L’enjeu c’est de proposer une expérience corporelle au spectateur, de l’immerger dans un environnement sensible qui invite à méditer, à penser, à travailler l’expérience de nos conditions d’existence, ce qui nous constitue et ce que nous façonnons, mais dans une dynamique positive qui convoque l’imaginaire. »

Pour en découvrir davantage sur le travail d’Aurélien Dougé, voici un lien vers son site : http://www.inkorpercompany.com/

Interview réalisée par Valentine Meyer le 24 Mai 2020 à Paris.

Aurélien Dougé, choreographic artist.

« In fact, I became a dancer thanks to the meetings. I come from a rural village. My sister was dancing, so I went to a class too. And then it happened, because of meetings and teachers who advised me, I went to the conservatory. I trained as a very institutional classical dancer thanks to these meetings. But throughout this journey, I have always conducted my own research, with the students of the School of Fine Arts in Leipzig or Lyon. I gradually slipped towards creation. I realized that the act of creating corresponded more to my personality, it fed me more and more in terms of meetings elsewhere.

Today I define myself more as a choreographic artist than as a choreographer. My job is to create projects around the body in space, and it’s not just about movement writing.”

Born in 1986, Aurélien Dougé was trained in dance at the Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon. Between 2007 and 2014, he performed for Dantzaz Compania/Ballet de Biarritz (Spain/France), Leipzig Opera (Germany), Norrdans (Sweden) and the Ballet du Grand Théâtre de Genève (Switzerland). Today, he continues his career as a dancer and performer with choreographer Cindy Van Acker and director Roméo Castellucci. Jointly, within the Inkörper Company that he founded, Aurélien Dougé conducts his own research and creations in collaboration with artists, technicians and thinkers from different backgrounds. His creations were recently presented in Geneva (Espace d’art contemporain – Halle Nord, Association pour la Danse Contemporaine (ADC), Festival Antigel, MEG, Musée d’Ethnographie. In France (Maison des Arts-Centre d’Art Contemporain de Malakoff, Festival d’Art de l’Estran), in Italy, in Naples (Altofest festival) or Matera (Matera 2019 – European Capital of Culture). 

He is currently preparing a new creation for 2022.

« Since 2018 and Mouvement d’ensemble, I’ve really been exploring the field of installation and performance. What interests me is to confront the spectator with environments or devices that provoke a direct physical, sensory and psychological experience. I probe the relationship of the body to space, I investigate our relationship to others, to the living, to the non-living, on porosity with what creates an environment. It calls into question the place of the human.

I like the definition of the environment given by Vinciane Despret (in Magazine Mouvement 105, Après la nature, janv 2020): « Milieu  » un french avoids the term « environment », which has all the flaws, since it puts us in a central and external position. What surrounds us is what is around us that we are not part of. With “milieu” on the other hand, we don’t know who is at the centre, and it raises the question of who counts. We must then conduct a serious investigation to inventory it completely; and even when it is finished, we are never sure that we have not forgotten anyone». 

In terms of the process of creation, I am always very attracted to matter like ice, earth, sand or immaterial like sound, water vapor. For Ensemble Movement (Sacre) I used these natural materials to arrange the space. There was also a mode of repetition and endurance, simple and archaic gestures to better question our modes of perception of time and space, our habits of seeing, our prejudices of attention or inattention. As Perec wrote, I like to “resurrect the infra-ordinary”.

The question I also ask myself is how to prepare the public, to “condition” them until they arrive in space. They are often different invisible thresholds that it will have to pass before entering the space of representation. From there I always work in collaboration with mainly Perrine Cado and Rudy Décelière and the performers who will also make the device evolve and accompany the visitor in his experience.

Thus in Au risque de, the spectators are welcomed by the performers. Pairs are formed between strangers, where one guides the other with closed eyes for a quarter of an hour outside the building before reversing the roles and then joining the inside of the building for the show itself. The experience is new: It is about being blind to test your confidence in others, the other you do not know and being immersed in a parallel reality.

Yes, the artist is the one who proposes a different experience from the real. In my opinion, art reveals as much as it shapes our apprehension of the world. It leads to thinking or feeling differently.

My work of reflection is very much inspired by contemporary philosophy and anthropology, in addition to the experience of reality, nature and the work of previous creations.

The books that accompany me are Les Aliments, Philosophie du corps politique by Corinne Pelluchon, which speaks of vulnerability to rethink the relationship of man to the world; the works of Bruno Latour and those of Augustin Berque, Rupture(s) by Claire Marin, The Fragility of Miguel Benasayag, and then those of the travelling geographer and anarchist Elisée Reclus, considered the precursor of ecological thought. Eloge du risque d’Anne Dufourmantelle inspired me with the title of my previous creation.

I had a very good experience with containment. I was just finishing my residency at the Cité des Arts in Paris thanks to the Simon I. Patiño -City of Geneva scholarship. This gave me two more months to continue my reflection on the themes on which I have been working for a long time: fragility, precariousness, relationship to others and the environment. There with Covid 19, it became a very concrete experience. And then every day in Le Monde,  there was an article on these subjects.

What I missed was the physical relationship with others and that all cultural activity was stopped, not being able to go to the theatre, for example.

The fact that everything stops all at once raises questions. Not only in my practice but also in the way I live on a daily basis, I wonder how to participate concretely in the construction of the society in which I want to live, and beyond, to leave behind me.

I would like us to remember this, the issue of precariousness, and the responsibility of each one towards the others.

You’re asking me about my plans. I was able to take advantage of this residency at the Cité des Arts to start a new one, echoing Mouvement d’ensemble and Au risque de. I borrowed the title from a haiku by the Japanese poet Kobayashi Issa (19th century):

All in this world on the crest of a hell to contemplate the flowers.

I had found it before the pandemic that reinforced this thinking. This next creation refers to our precarious situation, to our way of understanding our times as well as our uncertain future. It is planned for 2022 at the Association for Contemporary Dance of Geneva (ADC) in collaboration with Perrine Cadio and Rudy Décelière, Antonio Cuenca and the performers Adeline Anobile, Steven Michel and Jonas Chéreau. The challenge is to offer a bodily experience to the spectator, to immerse him in a sensitive environment that invites us to meditate, to think, to work the experience of our conditions of existence, what constitutes us and what we shape, but in a positive dynamic that summons the imagination.”

To find out more about Aurélien Dougé’s work, here is a link to his site:

http://www.inkorpercompany.com/

Interview conducted by Valentine Meyer on May 24, 2020 in Paris.