Jean-Claude Ruggirello, sculpteur à l’affût des fréquences de la matière

Jean-Claude Ruggirello. Crédits Rita Ruggirello

« Je n’ai jamais décidé de devenir artiste, mais je vais vous donner des exemples d’émotion. 

Quand j’étais enfant, je descendais d’un petit village situé sur les hauteurs de Nice et sur le bord de la route, il y avait un énorme rocher avec un arbre qui avait poussé dessus. Plusieurs fois j’ai voulu m’arrêter mais mon père m’envoyait balader. Récemment je suis allé sur Google Map et j’ai retrouvé cet arbre, au bout de 50 ans, certes il s’est nanifié, c’est devenu presque un bonsai. Mais il est toujours là, sur son rocher. Ce qui m’intriguait, c’est qu’il puisse pousser justement sur cet énorme caillou, dans une faille.

Un autre choc : à 16 ans, je suis allé à la Fondation Maeght, et je tombe sur le nez de Giacometti. Mes parents ne connaissaient rien à l’art, même si ma mère était très sensible, elle ne savait ni lire ni écrire. La simplicité du geste alliée à la beauté du sens, cela m’a émerveillé. Un autre émerveillement : la vue qu’on avait depuis les fenêtres de chez mes parents, on donnait en plein sur la mer, une vue jusqu’au bout du monde avec la courbure de la ligne d’horizon, cela me plaisait la courbure de la terre ! « 

Martingale, 2007. Vidéo projection, film muet, Boucle 30 min. Crédit : Florian Kleinefenn

Né en 1959 à Tunis, Jean-Claude Rugirello étudie les beaux arts et la vidéo à la HFBK de Hambourg. Il est connu pour ses sculptures, vidéos, et environnements sonores et visuels. Il a la particularité de concevoir le traitement de l’image, quelque soit son support, dans une dimension sculpturale et dans son rapport à l’espace.  Entre maitrise et accident, il joue avec la nécessaire brutalité du geste du sculpteur, en mordant, perçant, arrachant, brûlant la matière. En même temps, il la déjoue, car il prête attention et « convertit »  ces situations, ces objets ou matériaux du quotidien et les rend insolites et poétiques. Mark Twain écrivait déjà : « Le nom du plus grand des inventeurs : accident ».

Son oeuvre a été exposée notamment au Musée de Nantes, aux Frac Occitane, au Can de Neuchatel en 2000,  à la fondation Lambert en Avignon en 2004, au la Nam June Paik Art Center en Corée en 2016, au Maxxi dans le cadre du Festival du film de Rome en 2014, ainsi qu’au Fresnoy et au FID la même année.

Les amis de mes amis 1997; installation vidéo, film sonore. Boucle 30 mn

« Ma définition de l’art ? C’est quand vous voyez un matériau à priori banal, comme un marteau, une pierre, et que vous écoutez la fréquence qu’il émet. J’ai l’impression que les formes, les matières, murmurent quelque chose, et que peut-être peut on arriver à s’en servir un jour. Je suis d’ailleurs en train de réaliser un dernier film sur ce sujet et sur l’histoire de la sculpture. Je l’ai commencé durant le confinement, il sera montré lors de mon exposition monographique à la galerie Papillon prévue en septembre 2022. Après le plus important c’est que les pièces soient lisibles, l’instrument de mesure c’est l’oeil.

A propos des « Pièces Mordues », le rapport à la porcelaine est presque celui à la nourriture, ce sont des sculptures buccales, faites à la bouche et non à la main. La porcelaine, c’est une trace, c’est une mémoire.

Pour les robiniers en terme de matériau, c’est l’inverse de la porcelaine qui garde la mémoire du geste même après un simple effleurement, pour ces acacias il faut les contraindre au moins deux ans si tu veux leur donner une autre forme que la leur.  il y a deux manières de les utiliser. Soit je les laisse rectilignes, c’est la forme non contrainte et orthonormée. Soit je les contrains pour obtenir une forme courbée, proche de celle qu’on peut trouver dans la nature. C’est assez contre -intuitif d’ailleurs.

Flaques, 1990, deux rétroprojecteurs, pompe à eau. Crédit Marc Domange

Pour Flaques, je voulais faire un film sur la formation de la rosée. Donc j’ai pris deux rétroprojecteurs, c’est en soi du cinéma, car ils modifient le rapport d ‘échelle  et puis cela relève aussi du hors champ. 

La Passion des poussières, 1995, Papier Skin épingles
Sweet Jane, 1990. Métal, Sucre, Résistance électrique. Crédit / Catherine Grisoli.

La Passion des poussières, est une oeuvre réalisée avec une loupe sur un papier épuisé qui s’appellait Skin (Peau). C’est une suite de la série « Mécaniques solaires » où des pièces de sucre fondaient sous l’action de mes pieds en resistance chauffante. Ce sont en fait des dessins où les élèments (soleil, chaleur…) sont toujours à l’œuvre.

The Drops, c’est en fait le carton d’invitation que j’ai réalisé pour une exposition à Neuchatel au CAN. En fait c’est un truc de paysan, c’est universel, la poule tu l’attrapes par les pieds,  le lapin par les oreilles, que tu sois en Inde ou en Sicile.

Pink Noise, 1992, Verre, Abeilles naturalisées, 90 x90x75 cm. Crédit / Marc Domage.

Pour Pink Noise, avec en plus de la beauté et de la richesse symbolique des abeilles, c’est une pièce sur l’empreinte du son, qui est toujours silencieuse mais qui dit tout. Oui j’ai été chez un apiculteur récupérer des abeilles mortes et puis cela a été tout un travail avec Johanna Dechezleprête pour les traiter et les conserver. 

Le Macchie 2021. Porcelaine émaillée, Bronze.

Pour « Le Macchie », ce sont des oeuvres plus proches de l’aquarelle que de la sculpture. J’ai toujours pratiqué le dessin à l’aquarelle. L’émail c’est comme l’aquarelle, c’est de l’eau et du pigment.

Je crois que je n’ai pas évolué dans ma manière de travailler, je ne me suis jamais rien interdit. C’est toujours un peu les matériaux, les mouvements qui s’imposent à moi. Si l’envie de conversion s’impose alors l’oeuvre nait.  Traduire est plus proche du mouvement initial, convertir c’est transporter et créer un territoire.

Selon moi, une des œuvres les plus fortes et les plus juste c’est Bliz-aard Ball Sale (1983) de David Hammons, où il vend à des passants des boules de neige à un dollar qui sont amenées à fondre au coin de la rue. Il pose la question du marché de l’art, et aussi la question patrimoniale pour des afro-américains.

J’aime aussi beaucoup la peinture ancienne, celles de Gorgione, de José de Ribera,  pour leur profondeur.

Et puis plus récemment certaines pièces d’artistes comme Alighiero Boetti, Fausto Melotti, Pierrette Bloch, Eva Hesse. Et je me souviens encore d’un concert de Laurie Anderson, j’avais 22 ans,  je me rappelle m’être dit : « c’est cela que je veux faire ».

Pazienza delle pietre 2021, Porcelaine émaillée, Bronze, Pierre

Oui j’ai de beaux projets.  Actuellement je participe à l’exposition collective « Des mondes à part » à la galerie Papillon (Jusqu’au 15 Janvier, réouverture de la galerie le 4 janvier). Puis j’ai une exposition à Valloire où Peter Downsbrough, Jean-Michel Othoniel et Sophie Calle ont déjà exposés, je serai le prochain. Une exposition de groupe à la Fondation Chaumet, un travail sur le texte (text work)  à la Fondation Ricard et puis à la rentrée en septembre, une exposition monographique et retrospective à la galerie Papillon.

Pour en connaitre plus sur le travail de Jean-Claude Ruggirello voici trois sites:

http://www.jcruggirello.com/currently.htm

http://galeriepapillonparis.com/?biographie/Ruggirello&navlang=fr

https://www.fondation-pernod-ricard.com/personne/jean-claude-ruggirello

Interview réalisée par Valentine Meyer le 8 décembre 2021.

Jean-Claude Ruggirello, sculptor on the lookout for the frequencies of material

« I never decided to become an artist, but I’ll give you some emotional examples.

When I was a child, I came down from a small village on the heights of Nice and on the side of the road, there was a huge rock with a tree that had grown on it. Several times I wanted to stop but my father refused. Recently I went on Google Map and found this tree, after 50 years it has certainly dwarfed, it almost became a bonsai. But he’s still there, on his rock. What intrigued me was that he could push precisely on this huge rock, in a rift.

Another wonder: the view we had from the windows of my parents’ house, we overlooked the sea, a view to the end of the world with the curvature of the horizon line, I liked the curvature of Earth !

Another shock: at 16, I went to the Maeght Foundation, and I fell on Giacometti’s nose. My parents didn’t know anything about art, even though my mother was very sensitive, she couldn’t read or write. The simplicity of the gesture combined with the beauty of the meaning, it amazed me.

What I consider to be my beginnings as an artist are certainly my first exhibitions, it is through the eyes of others. In 1984 in Toulouse at Ax Art Actuel, and then of course my first exhibition at the Eric Fabre gallery in 1985, besides, it was Ben who bought my first piece, a drawing with holes. Otherwise my first works are mainly video installations. So there was one with 2 screens, on one we saw a girl screaming, and this triggered several movements of elements in the gallery, it is also with this work that I met the Eric Fabre gallery . I see video as the potentiality of a sculpture and not as a frozen film script. In 1986, I produced an important piece for me « Circumstantial Landscape ». On a first screen, objects fall, and on the second screen it’s the TV that changes channels every time an object falls on screen 1, it’s a perpetual zapping. »

Born in 1959 in Tunis, Jean-Claude Rugirello studied fine arts and video at the HFBK in Hamburg. He is known for his sculptures, videos, and sound and visual environments. It has the particularity of conceiving the treatment of the image, whatever its medium, in a sculptural dimension and in its relationship to space. Between mastery and accident, he plays with the necessary brutality of the sculptor’s gesture, biting, piercing, tearing the material. At the same time, he thwarts it, because he pays attention and « converts » these everyday situations, objects or materials and makes them unusual and poetic. Mark Twain already wrote: « The name of the greatest inventor: accident ».

His work has been exhibited in particular at the Musée de Nantes, at the Frac Occitane, at the Can de Neuchatel in 2000, at the Lambert Foundation in Avignon in 2004 at the Nam June Paik Art Center in Korea in 2016, at the Maxxi as part of the Festival du Rome film in 2014, as well as at Fresnoy and FID the same year.

« My definition of art? It’s when you see a seemingly banal material, like a hammer, a stone, and listen to the frequency it emits. I have the impression that the shapes, the materials, whisper something, and that maybe we can manage to use them one day. I am in the process of making a final film on this subject and on the history of sculpture. I started it during confinement, it will be shown during my monographic exhibition at the Papillon gallery scheduled for September 2022. After the most important thing is that the pieces are readable, the measuring instrument is the eye .

Regarding the Bitten Pieces, the relationship to porcelain is almost that to food, they are mouth sculptures, made by the mouth and not by hand. Porcelain is a trace, it is a memory.

For locust trees in terms of material, it is the opposite of porcelain which keeps the memory of the gesture even after a simple touch, for these acacias you have to constrain them at least two years if you want to give them a shape other than the their. there are two ways to use them. Either I leave them straight, it’s the unconstrained and orthonormal form.

For Puddles, I wanted to make a film about the formation of dew. So I took an overhead projector, which in itself is cinema, because it changes the scale ratio and then it is also off-screen.

The Drops is actually the invitation card I made for an exhibition in Neuchatel at CAN. In fact, it’s a peasant thing, it’s universal, the hen you catch by the feet, the rabbit by the ears, whether you are in India or in Sicily.

For Pink Noise, with in addition to the beauty and symbolic richness of bees, it is a sculpture about the imprint of sound, which is always silent but says it all. Yes, I went to a beekeeper to collect dead bees and then it was quite a job with Johanna Dechezleprête to process and preserve them.

I don’t think I have changed in the way I work, I have never forbidden myself. It’s always the materials, the movements that are imposed on me. If the desire for conversion is imposed then the work is born. Translating is closer to the initial movement, converting is transporting and creating territory.

In my opinion, one of the strongest and fairest works is David Hammons’ Bliz-aard Ball Sale (1983), where he sells passers-by dollar snowballs that are made to melt around the street. It poses the question of the art market, and also the question of heritage for African Americans.

I also really like old paintings, those of Gorgione, José de Ribera, for their depth.

And then more recently certain works by artists like Alighiero Boetti, Fausto Melotti, Pierrette Bloch, Eva Hesse. And I still remember a Laurie Anderson concert, I was 22, I was like, « this is what I want to do »

Yes I have great plans. Currently I am participating in the group exhibition « Des mondes à part » at the Papillon gallery (Until January 15, gallery reopening on January 4). Then I have an exhibition in Valloire where Peter Downsbrough, Jean-Michel Othoniel and Sophie Calle have already exhibited, I’ll be next. A group exhibition at the Chaumet Foundation, a text work at the Ricard Foundation and then at the start of the school year in September, a monographic and retrospective exhibition at the Papillon gallery. »

To learn more about the work of Jean-Claude Ruggirello here are three sites:

http://www.jcruggirello.com/currently.htm

http://galeriepapillonparis.com/?biographie/Ruggirello&navlang=fr

https://www.fondation-pernod-ricard.com/personne/jean-claude-ruggirello

Interview conducted by Valentine Meyer on December 8, 2021;

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