Mohamed Bourouissa, résiliences urbaines.

« J’ai toujours dessiné, j’étais mauvais à l’école, et le dessin m’aidait certainement à avoir une meilleure estime de moi. Je ne viens pas du milieu de l’art mais depuis le primaire j’ai toujours eu envie de continuer le dessin sans même savoir où cela pouvait me mener. J’ai commencé par faire une école pour devenir maquettiste, parallèlement je continuais à faire des petits boulots comme serveur dans la restauration. Puis j’ai été à la fac. C’est à partir de là que j’ai commencé à comprendre ce qu’était l’art et à me positionner comme artiste. A 25 ans je me rappelle très bien avoir voulu en faire mon métier. J’ai fait des rencontres qui ont été déterminantes, comme celle d’Emma Charlotte Gobry-Laurencin (ndt qui travaille actuellement comme directrice chez Kamel Mennour) qui m’a donné la confiance nécessaire pour me lancer dans un master. (ndt First written in french, english version is following bellow) »

Né en 1978 à Blida, Algérie, Mohamed Bourouissa vit et travaille à Genevilliers. Diplômé des Arts Décoratifs de Paris, et d’un troisième cycle à la Sorbonne, il se fait connaitre par une série de photographies « Périphéries » (2005-2009) sur les jeunes de la banlieue parisienne. Artiste éclectique il s’exprime d’abord par la photo et la vidéo mais aussi par les dessins, ou encore des installations performatives. Tous ces travaux sont le fruit d’une immersion au sein de réalités sociales. Son oeuvre est traversée par les thèmes des communautés et des territoires, de la circulation et de l’échange (des idées, des humains, des marchandises, du pouvoir et de la valeur), de l’Histoire des migrations et de la manière dont elle s’écrit, de la résilience. De nombreuses expositions personnelles lui ont été consacrées, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, au Centre Pompidou de Paris, à la Fondation Barnes, à Philadelphie, au Stedelijk Muséum à Amsterdam, au Basis à Francfort-sur-le-Main, au Bal à Paris, à la Haus der Kunst à Munich et au FRAC Franche-Comté à Besançon. Il a participé aux Biennales de Sharjah, La Havane, Lyon, Venise, Alger, Liverpool  Berlin et dernièrement à celle de Sydney en 2020. En 2018, il est nommé pour le Prix Marcel Duchamp. En 2020 il remporte le Prix de la Deutsche Börse Photography Foundation pour son exposition « Libre échange » en Arles.  A Paris, il est représenté par la galerie Kamel Mennour.

Mohamed Bourouissa 2006, Série « Périphérique » C-print 120 x 90 cm
© ADAGP Mohamed Bourouissa
Courtesy the artist, kamel mennour, Paris/London and Blum & Poe, Los Angeles/New York/Tokyo

« Il y a plusieurs étapes dans le processus de création d’une oeuvre : l’idée de travailler avec une communauté, la conception d’un protocole, l’expérience du travail collectif produite avec les participants et ensuite le travail de diffusion c’est à dire la traduction en un moment où il faut rendre lisible cette expérience dans un temps et un espace donnés, et parfois comme dans le cas de Temps Mort , la naissance d’une amitié (rires). Je reste d’ailleurs souvent lié avec les personnes et les communautés avec qui j’ai travaillé. 

Je n’aime pas donner de messages, c’est trop simpliste, je préfère créer des objets d’expérience. D’ailleurs l’expérience est plus intéressante si elle ne s’inscrit pas dans une forme pré-définie et qu’elle se construit en fonction du dialogue avec les communautés mais aussi avec la sensibilité des spectateurs. Je n’aurai pas la prétention de définir l’art, c’est très difficile. Je le vois comme un grand terrain de jeu, avec des règles et des protocoles. J’aime beaucoup une peinture du Caravage Les Tricheurs où l’on voit trois joueurs de cartes, dont deux tricheurs. Comment donner une forme ? Comment jouer et transgresser avec les règles ? Ce sont parmi les questions qui m’animent. Oui ou alors je vois l’art comme une grande usine abandonnée, un lieu ouvert avec sa propre histoire, et toi tu vas peut-être casser la vitre, pour inventer quelque chose d’autre. Comment m’inscrire dans l’Histoire de l’Art ? Ce serait comme reformater le logiciel car les données avec lesquels il fonctionnait ne lui correspondent plus.

Dans la série Nous sommes Halles,  j’ai voulu faire de la street photographie, à la manière d’un August Sander d’un Walker Evans, ou d’un Jamel Shabazz qui a photographié le Bronx dans les années 70-80. La série  Périphérie  est plus construite. (ndt  il a voulu dépasser les stéréotypes véhiculés par les mass-media et met en scène des jeunes de la banlieue parisienne en s’inspirant des grands classiques de la peinture)

Temps mort (ndt dont le titre est emprunté au rappeur Booba pour qui il a réalisé un clip) au départ ça devait être des photos prises par mon ami qui était en prison, selon un protocole donné. Finalement c’est le montage de petites vidéos faites selon mes instructions pendant neuf mois par les téléphones portables de deux détenus, dont mon ami, des fragments de leur quotidien carcéral, des corps contraints et d’un temps suspendu.

Pour Urban Rider,  au départ j’ai été frappé par une image de cow-boy noir, dont l’imaginaire collectif ne sait même pas qu’il a existé. De là, je suis parti rencontrer un cercle équestre de la banlieue de Philadelphie fréquentée par la communauté afro-américaine. Pendant un an, j’ai partagé le quotidien de ces cavaliers noirs  et on a organisé une journée du cheval, avec des artistes locaux on a crée des costumes pour la parade. De là sont nés la vidéo Horseday , une série de dessins et photos-sculptures sur des tôles de voitures.

Mohamed Bourouissa Sans Titre, 2013 C-print 160 x 111.5 cm

© ADAGP Mohamed Bourouissa

Photo. archives kamel mennour Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler, c’est que je m’intéresse de plus en plus au vivant, à l’environnement. C’est peut-être bateau à dire, mais je viens d’avoir un petit garçon et un basculement s’est opéré. En plus de cela, mes lectures ont changé : Boris Cyrulnik et son concept de résilience m’inspire beaucoup, plus que celui de résistance d’ailleurs. Cela m’a fait évoluer. Avant j’avais une intuition assez claire, maintenant j’arrive à conceptualiser la manière dont j’arrive à construire du dialogue avec les humains mais aussi avec un territoire, une architecture comme celle très particulière du Monoprix d’Arles et comment créer un espace commun.

En ce moment j’ai un projet spécifique qui part de la question : comment est-on dépossédés de nos corps ?

Horse Day 2015 , vidéo © ADAGP Mohamed Bourouissa Courtesy the artist, kamel mennour Paris/london

Actuellement je lis un livre de Frantz Fanon, les Ecrits sur l’aliénation et la liberté

J’ aime aussi lire Achille Membé, un des grands penseurs contemporains sur la localité et la globalité. 

Parmi les autres personnes qui m’inspirent, il y en a beaucoup (ndt il regarde ses livres). On a déjà parlé des photographes Jamel Shibbaz, August Sander, Jeff Wall. Je pourrais aussi citer Claire Tancons (ndt une des curatrices de la biennale de Sharjah), la philosophe Magali Bessone, les artistes Arthur Jaffa, Henry Taylor, Sammy Baloji, Steeve Mc Queen, Lygia Pape ou les dessins de l’artiste inuit Annie Pootoogook. Ce sont des constellations; je crée la mienne en fonction du contexte du moment.


Mohamed Bourouissa  Demain c’est loin 2017
Tirages argentiques couleur et noir et blanc sur plaques de métal, carrosserie, peinture, aérosol, vernis, couvertures et sangles
160 x 420 x 150 cm
© ADAGP Mohamed Bourouissa Courtesy the artist and kamel mennour Paris/London

Quand je fais des expositions avec des jeunes artistes, j’essaie de rendre lisible leurs intentions. Je leur conseille de faire confiance à leur intuition, de la développer et de la vérifier comme un scientifique.

De la crise du Covid 19, je crois qu’on ne va pas en retenir grand chose, même si la première et deuxième vagues sont comme des coups de massue. C’est la première fois que je perçois aussi clairement l’idée de globalisation.  Lors de la première vague, je revenais juste de Sydney où j’étais invité par Brook Andrew pour la Biennale. L’Australie était impactée comme la Chine ou la France.

C’est d’ailleurs ce dont parle ma dernière pièce Brutal Family roots (ndt installation réalisée pour la biennale de Sydney, et dernièrement exposée à Paris à la galerie Kamel Mennour) et mes acacias. Cet acacia que je prenais pour une plante locale à Blida en Algérie et du bassin méditerranéen vient en fait d’Australie. Voilà j’ai fait un parallèle entre la musique et cette plante curative, il s’agit de l’histoire des déracinements et de la globalisation aussi.

Le fait d’être resté en France pendant le confinement, et de ne plus voyager, m’a fait connaitre mes voisins; je faisais moins attention avant. 

Cela m’a poussé à faire un projet sur mon propre territoire. Je vais être producteur d’un film au sein du quartier dans le cadre du Centre dramatique national, le T2G de Gennevilliers, ça devrait sortir l’été prochain.

Mon état d’esprit actuel est de trouver une économie de moyen dans la production, qu’il y ait moins de perte d’énergie et que l’on puisse réduire l’impact écologique. J’essaie de revenir à des formes de production plus minimales comme dans Temps Mort ou ce que j’ai pu faire pour la dernière Manifesta 13 à Marseille : 6 speakers placés dans l’espace prononcent juste un mot : « Hara » , qui est le son des guetteurs pour prévenir les dealers, c’est un cri d’alarme.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 6 octobre 2020.

Pour en savoir plus sur le travail de Mohamed Bourouissa, voici trois liens :

vers son dernier catalogue :https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5572

vers le clip de Booba :https://www.youtube.com/watch?v=dzeCCdBHJTc

vers sa galerie https://kamelmennour.com/artists/mohamed-bourouissa

Mohamed Bourouissa Vue de l’exposition Libre Echange 2019, Arles . Photo archives Valentine Meyer © ADAGP Mohamed Bourouissa.
Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Mohamed Bourouissa, urban resilience.

« I always drew, I was bad in school, and drawing certainly helped me to have higher self-esteem. I don’t come from an art background but since elementary school I have always wanted to continue drawing without even knowing where it could lead me. I started by going to school to become a model maker, at the same time I continued to do odd jobs as a restaurant waiter. Then I went to college. It was from there that I started to understand what art was and to position myself as an artist. At 25 I remember very well having wanted to make it my job. I have had some defining encounters, such as Emma Charlotte Gobry Laurencin (editor’s note who currently works as a director at Kamel Mennour) who gave me the confidence to embark on a master’s degree. « 

Born in 1978 in Blida, Algeria, Mohamed Bourouissa lives and works in Genevilliers. A graduate of Decorative Arts in Paris, and a third cycle at the Sorbonne, he became known through Periphery a series of photographs (2005-2009) on young people from the Parisian suburbs. An eclectic artist, he expresses himself equally well through photography, video, drawings, and even performative installations, but all of these works are the result of an immersion in social realities. His work is crossed by the themes of communities and territories, circulation and exchange (of ideas, humans, goods, power and value), the History of migrations and the way in which it is written, resilience. 

Numerous personal exhibitions have been devoted to him, at the Museum of Modern Art of the City of Paris, at the Center Pompidou in Paris, at the Barnes Foundation in Philadelphia, at the Stedelijk Muséum in Amsterdam, at the Basis in Frankfurt-sur-le- Main, at the Bal in Paris, at the Haus der Kunst in Munich and at the FRAC Franche-Comté in Besançon. He participated in the Biennials from Sharjah, Havana, Lyon, Venice, Algiers, Liverpool Berlin and most recently that of Sydney in 2020. In 2018, he was nominated for the Marcel Duchamp Prize. In 2020 he won the Deutsche Börse Photography Foundation Prize for the exhibition Free Trade in Arles. In Paris, he is represented by Kamel Mennour’s gallery.

“There are several stages in the process of creating a work: the idea of ​​working with a community, the design of a protocol, the experience of collective work produced with the participants and then the exhibition, which means the translation in a moment when you have to make this experience readable in a given time and space, and sometimes as in the case of Temps Mort, the birth of a friendship (laughs). I often stay connected with the people and communities with whom I have worked.

I don’t like giving messages, it’s too simplistic, I prefer to create objects of experience. Moreover, the experience is more interesting if it does not take place in a pre-defined form and if it is built according to the dialogue with the communities but also with the sensitivity of the spectators. I won’t pretend to define art, it’s very difficult. I see it as a big playground, with rules and protocols. I really like a painting by Caravaggio The Cheats in which we see three card players, two of whom are cheaters. How to give a shape? How to play and break the rules? These are among the questions that drive me. Yes or so I see art as a big abandoned factory, an open place with its own history, and you might break the glass, to invent something else. How do I register in the History of Art? It would be like reformatting software because the data it was working with no longer matches it.

In We Are Halles series, I wanted to do street photography, like August Sander and Walker Evans, or Jamel Shabazz who photographed the Bronx in the 1970s and 1980s. Periphery series is more constructed. (ndt he wanted to go beyond the stereotypes conveyed by the mass media and depicts young people from the Parisian suburbs, taking inspiration from the great classics of painting).

Temps mort (ndt whose title is borrowed from rapper Booba) initially it must have been photos taken by my friend who was in prison, according to a given protocol. Finally, it is the editing of short videos made according to my instructions during nine months by the cell phones of two inmates, including my friend, fragments of their prison daily life, of bodies constrained and a suspended time.

For Urban Rider, initially I was struck by an image of a black cowboy, which the collective imagination does not even know that he has existed. From there, I set off to meet an equestrian club in the suburbs of Philadelphia frequented by the African-American community. For a year, I shared the daily life of these black riders and we organized a horse day, with local artists we created costumes for the parade. From there was born the video Horse Day a series of drawings and photos of sculptures on the ends of cars.

What has changed the most in my way of working is that I am more and more interested in life, in the environment. It might be banal to say, but I just had a baby boy and a switch has happened. In addition to that, my readings have changed: Boris Cyrulnik and his concept of resilience inspires me a lot, more than that of resistance elsewhere. It made me evolve. Before, I had a fairly clear intuition, now I manage to conceptualize the way in which I manage to build dialogue with humans but also with a territory, an architecture like the very particular one of the Monoprix d’Arles and how to create a common space.

At the moment I have a specific project which starts with the question: how are we dispossessed of our bodies?

As in Temps Mort, weeds and borage always find an interstitial living space between two sidewalks, two territories.

At the moment I am reading a book by Frantz Fanon, The Writings on Alienation and Freedom.Otherwise I like those of Achille Membé, one of the great contemporary thinkers on locality and globality.

Among the other people who inspire me, there are many (he looks at his books). We have already talked about photographers Jamel Shibbaz, August Sander, Jeff Wall. I could also quote Claire Tancons (editor’s note one of the curators of the Sharjah Biennale, the philosopher Magali Bessone, the artists Arthur Jaffa, Henry Taylor, Sammy Baloji, Steeve Mc Queen, Lygia Pape or the drawings of the Inuit artist Annie Pootoogook. They are constellations; I create my own one according to the context of the moment.

When I do exhibitions with young artists, I try to make their intentions clear. I advise them to trust their intuition, develop it and verify it like a scientist.

From the Covid 19 crisis, I don’t think we are going to remember much, even if the first and second waves are like blows. This is the first time that I have seen the idea of ​​globalization so clearly. During the first wave, I had just returned from Sydney where I was invited by Brook Andrew for the Biennale. Australia was affected in the same way as China or France.

This is what my last piece Brutal Family roots is about (installation done for the Sydney Biennale, and most recently exhibited in Paris at the Kamel Mennour gallery) and my acacias. This acacia that I took for a local plant in Blida in Algeria and the Mediterranean basin actually comes from Australia. Here I drew a parallel between music and this healing plant, it is about the history of uprooting and globalization too. The fact of having remained in France during the confinement, and of no longer traveling, made me know my neighbors; I used to pay less attention before.

This prompted me to do a project on my own territory. I’m going to be a producer of a film in the neighborhood as part of the Center dramatique national, T2G de Gennevilliers, it should be released next summer.

My current state of mind is to find an economy of means in production, to have less energy loss and to reduce the ecological impact. Here I am trying to come back to more minimal forms of production like in Temps Mort or what I was able to do for the last Manifesta: 6 speakers placed in the space who pronounce just one word: « Hara », which is the sound of lookouts to warn the dealers, it’s a cry of alarm.

Interview conducted by Valentine Meyer, 6 of November 2020.

To learn more about Mohamed Bourouissa’s work, here are three links:

To his last catalogue : https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5572

To Booba’ clip :https://www.youtube.com/watch?v=dzeCCdBHJTc

To his french gallery : https://kamelmennour.com/artists/mohamed-bourouissa

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :