Alexandra Roussopoulos, les couleurs vivantes.

Portrait par Nicolas Leforestier /Crédit Nicolas Leforestier

« J’ai retrouvé un carnet, un petit journal intime. A 8 ou 9 ans, j’y ai écrit que je voulais devenir artiste et bergère. Je ne pense pas avoir eu de dons particuliers. Mes parents furent même surpris quand je leur ai annoncé à 17 ans que je voulais partir à New-York ou à Londres pour faire des études artistiques. En même temps, mon père était physicien et peintre, ma mère vidéaste et réalisatrice. Cela infusait dans notre vie quotidienne, surtout avec mon père qui peignait sur la table de la cuisine même s’il ne se définissait pas comme artiste. 

Donc à 18 ans je suis partie à Londres dans une école où j’ai eu la chance de toucher à plusieurs disciplines. La première semaine, il y a eu la peinture. Et là, ce fut une vraie émancipation. Je me suis dit, si je vais bien, je peux peindre; si je vais mal, aussi. Cela ne nécessite pas beaucoup de moyens ni d’équipe, cela permet donc une grande autonomie. A partir de là il n’y a jamais eu de coupure, j’ai toujours peint, même enceinte, même après la naissance de mes filles. 

Selon moi, l’artiste porte une attention particulière aux choses, et en réalise une retranscription qui essaie de transcender la condition humaine. C’est aussi au quotidien ce qui me permet de trouver mon équilibre et de donner du sens à la vie. Je dirais que j’ai à la fois cette envie de sublimer les choses et à la fois de pouvoir les vivre. »

Née en France en1968, fille de Paul et Carole Roussopoulos, Alexandra Roussopoulos est de 3 nationalités, grecque, suisse et française. Elle a partagé son enfance entre Paris, la mer Egée et le canton du Valais. Après des études à Londres (Heatherley’s school of Art et Camberwell School of Art),  elle est admise à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Par la suite elle effectue de nombreux voyages et résidences (Algerie, Chine, Irlande, Slovénie…). Sensible aux différentes matières du paysage, elle est connue pour ses peintures et sa recherche sur les couleurs. Elle traduit ces pays superposés avec une apparente fluidité sur différents supports, toile marouflée, papier de riz, verre, soie d’un foulard, tapis, paravent de bois, céramiques, nés des rencontres et envies de collaboration. Il s’agit ici à la fois de garder une trace et d’un art en devenir, s’affranchissant des tentations d’immobilisme, celui d’une culture, d’un pays ou de techniques trop connues et qui pourraient devenir trop rigides. Alexandra Roussopoulos est en mouvement et nous invite à le partager avec comme fil rouge, la couleur qui est l’expression même de la subjectivité et du changement. « Rien n’est permanent, sauf le changement. Seul le changement est éternel. » écrivait déjà Héraclite 500 ans avant notre ère.

« Ce qui a évolué dans ma manière de travailler, c’est certainement mon rapport à la couleur. Car dans mon travail, la recherche sur la couleur est au centre de tout, quelque soit le support, peintures sur toile ou sur verre, fresques murales, vases, textiles, paravents …Tout est un support pour la vibration lumineuse. Grâce à plusieurs voyages et résidences, j’ai pu observer différentes lumières. Celle de Spetses, (ile grecque en face du Péloponnèse) se brouille avec la vapeur d’eau de façon très homogène et très étalée, c’est un paysage horizontal. C’est le contraire en Suisse dans le Valais, où l’air est très sec et donne des contours très précis. On a l’impression que les montagnes sont sur un seul plan tellement c’est net. En Chine à Hangzhou, et dans les Montagnes Jaunes, la brume est presque un personnage à part entière, elle rend le paysage quasi vertical. 

A un moment tous ces paysages se superposent et on arrive dans mon monde. Les couleurs sont certainement la somme des voyages que l’on a fait et des endroits dont on vient.

Les collaborations sont aussi un aspect important dans ma manière de travailler.

C’est important pour moi de citer les rencontres, car les artistes peuvent ne pas faire apparaître les gens qui ont été à leur côté. Dernièrement j’ai été frappée par l’exposition d’Hubert Duprat, très belle à plusieurs niveaux. Il y avait une vidéo sur son travail où lui n’apparaissait pas, mais qui montrait les gens avec qui il avait collaboré. 

Les collaborations me nourrissent et me donnent de l’énergie. Je fais face à mon propre monde en étant confronté à celui des autres. En plus il y a une excitation, une grande joie à créer à plusieurs. Par exemple pour le paravent que je viens de peindre, j’ai rencontré une jeune ébéniste Déborah Marzona, et cela a déclenché une envie de collaboration. On a décidé de faire ensemble un  grand paravent. C’est un objet que j’adore, une peinture qui tient toute seule dans l’espace. Elle a travaillé sur l’objet, choisi le bois, les fixations, et je l’ai peint en laissant apparaitre les nervures du bois dans la peinture.

Cela dit j’aime aussi travailler seule, la solitude me donne de la concentration, et on est toujours relativement isolé quand on travailler à l’étranger. J’aime ces contrastes entre ces temps d’isolement et de rencontres.

Paravent, 2020, Alexandra Roussopoulos et Déborah Marzona, acrylique sur bois, 190×240 cm. Crédit : Christian Bidaud.

Tu me demandes quels sont les artistes avec qui je me suis construite ou qui m’inspirent.

Beaucoup de références viennent de Londres, car quand j’étudiais, les choses circulaient moins ou moins vite qu’aujourd’hui. Je dirais Franck Auerbach pour son rapport au paysage comme s’il était dedans. Turner à la Tate, maître de la lumière, Rothko aussi. Etel Adnan, son rapport à la couleur et ses textes, et plus récemment l’exposition d’Anni et Josef Albers au MAMVP à Paris. Leurs travaux, leurs démarches sont d’une telle sincérité, cela donne de la force et de l’espoir. De voir que ce sont des choses très simples, pas besoin que ce soit très grand ou très spectaculaire et pas de hiérarchies entre Beaux Arts et Arts appliqués.

Wall painting, 2014, acrylique et papier de riz sur mur, 400×600 cm, galerie Scrawitch. Crédit Michel Martzloff.

A un ou une jeune artiste, je conseillerais de trouver sa propre écriture, d’affirmer son monde sans chercher à être à la mode ou à se comparer, et ce n’est pas simple.  De se faire confiance, et de persévérer. Evidemment cela demande beaucoup de travail. 

Je me rappelle mon tuteur à Londres qui m’avait dit : «You have to work through your bad days ». Et c’est vrai que c’est souvent dans ces journées où tout va mal, où l’on a l’impression qu’on n’a plus rien à dire, que les accidents arrivent et qu’on trouve un fil qui nous définit et qui peut nous porter très longtemps. Ces expérimentations, ces moments de flottements sont essentiels à vivre. Bien sûr, c’est important de travailler seul à l’atelier mais aussi d’aller se confronter au monde dans lequel on vit et d’échanger avec les autres, d’être solidaire, de s’entraider. J’y crois profondément, on a tous à y gagner. Enfin il faut à la fois beaucoup d’ambition et de modestie. Ce n’est pas simple de vivre les deux à la fois, mais finalement cela permet de ne pas se décourager quand on a des échecs, et de traverser les succès aussi sans en être atteint. Car ils peuvent aussi faire du mal à la création. Donc juste de continuer sur sa ligne haute. 

Détail de la peinture: Land-side VII (détail), 2020, acrylique sur toile, 140x200cm

Actuellement je travaille à deux beaux projets. L’exposition monographique « Natures vivantes » à Saint-Maurice en Valais en collaboration avec Marie-Fabienne Aymon et  Christian Bidaud. Elle me tient particulièrement à coeur, car c’est le lieu d’où je viens et où sont enterrés mes parents. C’est dans un lieu incroyable empli de spiritualité, juste en face de l’Abbaye, que les architectes ont superbement restauré de manière un peu brutaliste. Ils ont gardé les traces du passé de cette maison, et comme dans mes peintures il est aussi questions de traces,  même si ce n’est pas évident, cela fait écho. Il y aura un livret avec un texte de Didier Semin et une édition qui restitue les deux workshops que j’ai fait avec les artistes en situation de handicap qui ont leur atelier au dessus de la galerie. Plus une vidéo réalisée par ma fille Callisto Mc Nulty. L’exposition à la galerie Oblique se tiendra du 13 Novembre au 17 décembre 2021. https://galerieoblique.ch)

Volante VI, 2021, acrylique sur écran sérigraphique, 77×140 cm. Crédit : Christian Bidaud.

Ensuite j’ai un projet de céramiques et de peintures sur verre que je vais montrer à la galerie Nitra en Grèce. Je vais aller à Athènes pendant deux mois pour travailler à cette prochaine exposition.

Vases, 2021, céramique réalisée à la plaque, faïence blanche, engobe coloré et émail, dans le cadre d’Un jour d’atelier. Crédit : Milo Lecollinet.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 27 Octobre 2021.

Pour en savoir plus sur le travail d’Alexandra Roussopoulos, voici deux liens

https://alexandraroussopoulos.com

https://www.galeriepiximarievictoirepoliakoff.com/alexandraroussopoulos

Alexandra Roussopoulos, living colors.

« I found a notebook, a little diary. When I was 8 or 9, I wrote there that I wanted to become an artist and a shepherdess. I don’t think I had any gifts. My parents were even surprised when I told them when I was 17 that I wanted to go to New York or London to study art. At the same time, my father was a physicist and painter, my mother a documentary film maker. It infused into our daily lives, especially with my dad painting on the kitchen table even though he didn’t define himself as an artist.

So when I was 18 I went to London to a school where I had the chance to touch several disciplines. The first week there was the painting. And there it was a real emancipation. I said to myself, if I’m okay, I can paint; if i’m bad, too. It doesn’t require a lot of resources or a lot of people, so it allows for a lot of autonomy. From there, there was never a cut, I always painted, even pregnant, even after my daughters were born.

In my opinion, the artist pays particular attention to things, and creates a transcription that tries to transcend the human condition. It is also on a daily basis what allows me to find my balance and give meaning to life. I would say that I have both this desire to sublimate things and at the same time to be able to live them. « 

Born in France in 1968, daughter of Paul and Carole Roussopoulos, Alexandra Roussopoulos is of 3 nationalities, Greek, Swiss and French. She shared her childhood between Paris, sea of Egée and the canton of Valais. After studying in London (Heatherley’s school of Art and Camberwell School of Art), she was admitted to the Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts in Paris. Subsequently she made many trips and residences (Algeria, China, Ireland, Slovenia …). Sensitive to the different materials of the landscape, she is known for her paintings and her research on colors. She translates these superimposed countries with apparent fluidity on different media, mounted canvas, rice paper, glass, silk scarf, rugs, wooden screens, ceramics, born from encounters and desire for collaboration. It is a question here of both keeping a trace and an art in the making, freeing itself from the temptations of immobility, that of a culture, a country or techniques that are too well known and which could become too rigid. . Alexandra Roussopoulos is on the move and invites us to share it with a common thread, color, which is the very expression of subjectivity and change. « Nothing is permanent except change. Only change is eternal.”wrote Heraclitus 500 years before our era.

« What has changed in the way I work is certainly my relationship with color. Because in my work, research on color is at the center of everything, whatever the medium, paintings on canvas or on glass, murals, vases, textiles, screens… Everything is a support for the vibration of light. Through several trips and residences, I have been able to observe different lights. That of Spetses, (Greek island opposite the Peloponnese) blurs with the water vapor in a very homogeneous and very spread out, it is a horizontal landscape. The opposite is true in Switzerland in Valais, where the air is very dry and gives very precise contours. It feels like the mountains are in one plane, it’s so clear. In China in Hangzhou, and in the Yellow Mountains, the mist is almost a character in its own right, it makes the landscape almost vertical. At one point all these landscapes overlap and we arrive in my world. Colors are certainly the sum of the trips we have taken and the places we come from.

It’s important for me to cite the encounters, because artists may not bring up the people who have been by their side. Recently I was struck by the exhibition by Hubert Duprat, which is very beautiful on several levels. There was a video of his work where he did not appear, but which showed the people he had worked with

Collaborations are also an important aspect in the way I work. It’s important for me to quote the encounters, because artists may not bring up the people who have been by their side. Recently I was struck by the exhibition by Hubert Duprat, which is very beautiful on several levels. There was a video of his work where he did not appear, but which showed the people he had worked with.

Collaborations nourish me and give me energy. I face my own world by being confronted with that of others. In addition there is an excitement, a great joy to create together. For example, for the screen that I just painted, I met a young cabinetmaker Deborah Marzona, and it sparked a desire for collaboration. We decided to make a large screen together. It’s an object that I adore, a painting that stands on its own in space. She worked on the object, chose the wood, the fasteners, and I painted it with the wood grain showing in the paint.

That said, I also like to work alone, being alone gives me focus, and you’re always relatively isolated when working abroad. I like these contrasts between these times of isolation and encounters.

You ask me which artists I have built myself with or who inspire me.

A lot of references come from London, because when I was studying things were moving slow oror slower than they do today. I would say Franck Auerbach for his relationship to the landscape as if he were in it. Turner à la Tate, master of light, Rothko too. Etel Adnan, her relationship to color and her texts, and more recently the exhibition of Anni and Josef Albers at MAMVP in Paris. Their work, their efforts are so sincere, it gives strength and hope. To see that these are very simple things, they don’t have to be very big or very spectacular and no hierarchies between Fine Arts and Design.

To a young artist, I would advise finding their own writing, asserting their world without trying to be fashionable or to compare themselves, and it is not easy. To trust each other, and to persevere. Obviously this requires a lot of work.

I remember my tutor in London who told me: “You have to work through your bad days”. And it is true that it is often in these days when everything goes wrong, where we have the impression that we have nothing more to say, that accidents happen and that we find a thread that defines us and that can carry us for a very long time. These experiments, these moments of hesitation are essential to live. Of course, it is important to work alone in the studio but also to confront the world in which we live and to exchange with others, to show solidarity, to help each other. I believe in it deeply, we all have to gain. Finally, it takes both a lot of ambition and modesty. It’s not easy to experience both at the same time, but ultimately it allows you not to be discouraged when you have setbacks, and to go through successes too without being reached. Because they can also harm creation. So just to continue on its high line.

I am working on two beautiful projects. The monographic exhibition « Living Natures » in Saint-Maurice in Valais in collaboration with Marie-Fabienne Aymon and Christian Bidaud. It is particularly close to my heart, because it is the place where I come from and where my parents are buried. It is in an incredible place full of spirituality, right in front of the Abbey, that the architects have superbly restored in a somewhat brutalist way. They have kept the traces of the past of this house, and as in my paintings there are also questions of traces, even if it is not obvious, it echoes. There will be a booklet with a text by Didier Semin and an edition that reproduces the two workshops I did with artists with disabilities who have their workshops above the gallery. Plus a video made with my daughter Callisto Mc Nulty. The exhibition at the Oblique gallery will be held from November 13 to December 17, 2021. https://galerieoblique.ch.

Interview conducted by Valentine Meyer on October 27, 2021. Warm Regards to Alexandra Roussopoulos.

To learn more about the work of Alexandra Roussopoulos, here are two links :

https://alexandraroussopoulos.com

https://www.galeriepiximarievictoirepoliakoff.com/alexandraroussopoulos

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