Abraham Poincheval, l’art du confinement primordial

Abraham Poincheval par Carlos Casteleira



«J’ai fait les Beaux-Arts, en fait je n’avais pas trop le choix. Enfant je vivais dans une communauté sur une île, mes parents étaient musiciens, j’avais beaucoup de mal avec les institutions. Etudiant, j’ai eu la chance d’être invité en résidence au centre d’art de Kerguéhennec alors dirigé par Denys Zacharopoulos qui était en train d’inventer une nouvelle façon de faire l’école et le centre d’art. On était 15, on faisait tout, plein d’artistes internationaux étaient invités. C’était magique ! Toutes ces personnes de culture différente réfléchissaient le monde à leur manière. Après le retour à l’école des Beaux-Arts ne s’est pas fait simplement. Il y a eu du chaos et des ornières mais des rencontres aussi. 

Patchestaff 1998

Mon premier travail comme artiste, c’était en 1998-99, quand je suis sorti de l’Ecole des Beaux-Arts du Mans. Nous avions très peu de connexions avec le milieu artistique. Alors à cinq, nous avons décidé de former un groupe pour faire des vêtements pour habiller des maisons. Nous avons récupéré auprès d’Emmaüs un stock de pulls invendus. Et puis nous sommes allés voir des grands-mères et des personnes âgées pour monter avec celles et ceux qui le souhaitaient des ateliers. On a eu entre 60 et 100 participant(e)s, chacun(e) produisait chez soi une petite partie du vêtement. On a rencontré Jérôme Sens avant qu’il ne soit directeur du Palais de Tokyo, il a été emballé par le projet  qui a été montré dans le Grand Ouest et en Bretagne.»

Bouteille, 2015-2016

Abraham Pointcheval est connu pour mettre en place des performances-survies incongrues ou primordiales, avec des dispositifs d’aventures ou d’enfermement et dernièrement de stagnation sur de longues durées d’une à deux semaines. Il donne à expérimenter un voyage intérieur méditatif, afin d’ouvrir l’espace des mythologies et de retrouver l’essentiel. Ainsi il s’est naufragé dans une bouteille géante échouée pendant une semaine. 

Il s’est enfermé dans une pierre taillée sur-mesure. Il a habité l’intérieur d’un ours naturalisé pendant 13 jours. Il a également couvé des oeufs de poussin, placé dans une boite de plexiglas. Souvent ses performances sont retransmises en direct au public extérieur. Dernièrement il a souhaité s’entrainer à l’enfermement dans le vide,  et a vécu plusieurs jours sur une mini-plateforme en haut d’un mât.

Dans cette lignée, pour sa dernière performance Walk on clouds , il s‘est suspendu à 10 mètres en dessous d’une montgolfière volant entre 150m et 500m d’altitude au dessus de la canopée gabonaise. Si ses idées paraissent couler de source, il faut beaucoup de recherches (évacuation des déchets, nourritures ursidées, etc ) de technicité et un mental de grand sportif pour les mettre en oeuvre. A Paris, il est représenté par la galerie Sémiose.

«Je n’ai pas vraiment de définition de l’art, tout est déjà si figé. J’essaie de laisser le plus de territoires en libre mouvement, d’ouvrir un espace vacant de tous les possibles, de construire une évanescence où chacun peut entrer comme il est.

Avant si mes premières performances relevaient du bricolage, en vieillissant je suis obligé de structurer davantage. Parce que les assurances des lieux d’accueil le demandent de plus en plus et puis parce que je vais vers des contrées plus sauvages.

Pour la préparation, je collabore beaucoup avec d’autres disciplines, on construit le projet ensemble, par exemple pour le projet Pierre j’ai interrogé des tailleurs de pierre, des médecins, des neuroscientifiques, des géologues, des experts en sorcellerie. Ce sont toutes ces rencontres avec des personnes qui ne sont pas forcément dans l’art qui m’intéressent.  Après tout s’assemble dans le dessin préparatoire et on commence les essais.

Avec les rencontres, ce qui m’inspire aussi ce sont les livres. En ce moment il y a Paul. B Preciado dont je suis assez fan et Vinciane Despret, avec notamment Habiter en oiseau.

Avec la crise du Covid 19, chacun est chez soi et passe énormément de temps devant les écrans. J’aimerais qu’on réapprenne à être ensemble, à ne rien faire, à revenir à des choses plus justes, à être dans son propre temps, et pas un temps imposé par l’extérieur. Evidemment c’est facile à dire…

Dans les sociétés primaires, tout est très connecté, sans avoir besoin de tous ces outils, d’être marchandisés. Ils savent écouter, parler et comprendre la nature rien qu’en brisant une brindille. On a encore beaucoup à en apprendre.

Le projet sur lequel je travaille en ce moment est celui d’habiter une ruche avec la société des abeilles. Suite à une résidence au Sentier des Lauzes, dans cet endroit magnifique j’ai rencontré un apiculteur qui me l’a proposé.

A date, on a trouvé la forme de la ruche susceptible de m’accueillir et d’accueillir le public. Il nous reste le travail avec les abeilles, le but est qu’il y ait une entente, une relation qui se construise entre elles et moi. Selon les apiculteurs qui ont leur façon de travailler avec elles, si on y arrive, je pourrai même leur apporter quelque chose en terme de chaleur et d’énergie. Il faut que j’apprenne les mouvements du corps, car elles y sont très sensibles, elles ont des émotions déclenchées par les circulations (circulation sanguine, respirations etc). Bref il faut que je travaille sur le lâcher-prise et sur la façon dont je pourrais manger. En plus d’être un matriarcat, c’est une société primordiale très organisée. Je pense y rester 13 jours, car c’est le temps de vie le plus plus court, celui d’une travailleuse. 

Pour en savoir plus sur le travail d’Abraham Pointcheval, en plus de nombreuses vidéos sur le net, voici deux sites :

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5246

https://semiose.com/home/artist/8734/abraham-poincheval/

Interview réalisée par Valentine Meyer le 20 avril par téléphone.

Abraham Pointcheval, the art of primordial confinement

I did Fine Arts, in fact I didn’t have a choice. As a child I lived in a community on an island, my parents were musicians, I found it difficult to follow institutions. As a student, I was lucky to be invited to a residency at the Kerguéhennec Art Center, which was then run by Denys Zacharopoulos, who was inventing a new way of doing the school and the art center. There were 15 of us, we did everything, many international artists were invited. It was magical! All these people of different cultures reflected the world in their own way. 

The return to the School of Fine Arts did not happen easily. There was chaos and ruts but also encounters.

My first work as an artist was in 1998-99, when I graduated from the Ecole des Beaux-Arts du Mans. We had very few connections with the art community. So with five people we decided to form a group to make clothes to dress houses. We recovered a stock of unsold sweaters from Emmaus. And then we went to see grandmothers and elderly people to ride with those who wanted workshops.

We had between 60 and 100 participants, each producing a small part of the clothing at home. We met Jérôme Sens before he was director of the Palais de Tokyo, he was thrilled by the project that was shown in the Great West and Brittany.

Abraham Pointcheval is known for out-of-the ordinary or primordial survival-like performances set-up with adventure or confinement devices and lately stagnation over long durations of one to two weeks. Through the performances, he dives into a meditative inner journey, open space for mythologies and return to the essential.

So he was shipwrecked in a giant bottle stranded for a week. He locked himself in a tailor-made stone. He lived inside a naturalized bear for 13 days. He also incubated chick eggs, placed in a box of plexiglas. His performances are often broadcasted live to the outside public. Lately he has tried to experience being trapped in vacuum, living several days on a mini-platform at the top of a mast. For his last performance «Marcher sur les nuages» he hung 10 meters below a balloon in flight (150m at 500m altitude above the Gabonese canopy). If his ideas seem to unfollow naturally, the groundwork requires a lot of research (waste disposal, bear’s foods, etc.) high technicality, and a keen athlete’s mindset to achieve them.

In Paris, he is represented by the gallery Sémiose.

« I don’t really have a definition of art, everything else is already so fixed. I try to leave as many territories in free movement, to open a vacant space of all possible, to build an evanescence where everyone can enter as he is ».

Before, my first performances were DIY, but as I grow older I am forced to structure more. Because the insurance companies from the exhibited places require it, and because more and more I go to wilder lands.

For the preparation, I collaborate a lot with other disciplines, we build the project together, for example for the Pierre project I interviewed stonemasons, doctors, geologists, experts in witchcraft.

All encounters with people outside the art world interests me deeply. After it all come together in the preparatory drawing and then we begin testing the experiments.

Along with meeting people, what inspires me most are reading books. Right now there is Paul. B Preciado of which I am quite a fan and Vinciane Despret, and her book « Habiter en oiseau ».

With the Covid 19 crisis, everyone is at home and spends a lot of time in front of the screens. I would like us to learn again to be together, to do nothing, to return to more grounded and sound things, to be in our own time, and not a time imposed by the outside world. Of course it’s easy to say…

In primary societies, everything is very connected, without needing all these tools, without being merchandised. They know how to listen, speak and understand nature just by breaking a twig. We still have a lot to learn.

The project I’m working on right now is to live in a hive with the bee society. Following a residence at the Sentier des Lauzes, in this beautiful place, I met a beekeeper who proposed to me. Till now, we have found the shape of the hive, to welcome me and the public. What remains is the work with the bees, the goal is that there is an agreement, a relationship that is being built between the bees and myself. According to the beekeepers who have their way of working with them, if we succeed, I can even bring something positive to their work, in terms of heat and energy.

I have to learn specific body moves, because bees are very sensitive to it, their emotions are triggered by circulations (blood circulation, breathing etc). Anyway, I need to work on letting go and how I can eat. In addition to being a matriarchy, it is a highly organized primary society. I’m thinking of staying there for 13 days, because it’s the shortest time of life, that of a bee-worker.

Here are two links to know more about Abraham Poincheval’s work:

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5246

https://semiose.com/home/artist/8734/abraham-poincheval/

Interview by Valentine Meyer on April 20 by telephone and translated into english by Caroline Courtois.

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