Gaëlle Chotard, les fils de la vie.

« J’ai toujours été plongée dans un univers de création.  Mes deux parents sont artistes et en plus nous vivions dans un vaste endroit assez reculé dans le Sud de la France, près de Montpellier : il y avait la nature et une grande liberté. J’ai décidé assez rapidement à l’âge de 4 ou 5 ans, que j’irai étudier aux Beaux-Arts et que je serai artiste. »

Gaëlle Chotard  dessine et sculpte un univers étrange et poétique. Travail de patience mais aussi de lâcher-prise, il privilégie l’infra-mince, traits de crayon, cordes à piano tendues, fils et gaines métalliques tissées, transpercés, suspendus. Toutes leurs propriétés physiques sont révélées : fragilité, légèreté, transparence permettant les jeux d’ombre et de lumière. Nœuds lymphatiques ou bien comètes, son inspiration oscille entre le micro-organique et l’astro-physique, le mental et le paysage.

« Je pense avoir commencé à trouver mon univers, aux Beaux Arts de Paris. J’étais dans l’atelier d’Annette Messager, déjà c’était impressionnant d’être à ses côtés. Un jour, elle m’a conseillé de faire le workshop de Mona Hatoum. Ce fut aussi une rencontre décisive pour moi. Car j’avais eu la chance de voir l’exposition d’Eva Hesse au Jeu de Paume qui m’avait totalement bouleversée. D’une certaine manière, je cherchais à me rapprocher de cet univers là, et du courant minimaliste sans vouloir pour autant le refaire, cela n’aurait eu aucun sens. Alors de rencontrer Mona Hatoum qui m’a parlé de sa démarche et de l’importance d’être à l’écoute de la matière et ses propriétés, cela s’en rapprochait et m’a beaucoup marqué. Lors de ce workshop, j’ai planté ma première ligne de cordes à piano dans le mur.

Les rencontres sont très importantes, elles révèlent aussi un artiste. C’est ce que je dis tout le temps à mes étudiants, d’aller à la rencontre des oeuvres, des artistes pour se bâtir une famille de pensées.

Et puis en 2003,  il y a eu une seconde oeuvre qui a marqué pour moi un tournant. A la fin des Beaux-Arts j’ai été invitée à participer à une exposition collective à la galerie Alain Gutharc. Quand j’étais dans l’atelier d’Annette Messager, j’avais demandé à ma mère de m’apprendre à faire du crochet. J’ai réalisé « Les Idées noires »  ces pièces de petite taille en fil de coton noir. Comme dans le crochet il y a un fil d’entrée et un fil de sortie, je n’ai pas voulu les cacher, et avec je les ai suspendues au mur. Annette Messager est passée voir cette exposition, et cela m’a beaucoup touché quand elle m’a dit que j’avais trouvé ma voie.

Avec ces deux oeuvres, j’ai aussi compris que ce qui m’intéressait c’était de faire corps avec l’espace, de l’habiter avec très peu de choses. J’ai vu mon père sculpteur, tailler la pierre, souder des grandes pièces de métal, incarner l’idée que l’on se fait de la sculpture et qu’il faut de la force pour en faire. Alors avec les cordes à piano, ou le crochet j’ai compris que je pouvais créer du volume et habiter l’espace à partir de choses simples. Il fallait juste du temps.

Tu me poses une question compliquée car c’est toujours délicat de savoir quand une pièce est achevée. Je suis partagée entre le fait de faire quelque chose d’assez simple et en même temps elle doit être assez complexe pour que je ne comprenne pas ce qui s’y passe. Si je la laisse quelque temps reposer dans mon atelier et que je continue à ressentir cette étrangeté, alors ca va.

Sur la définition de l’art, j’aime cette phrase de Nietzsche : « Il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse. » C’est exactement ca. J’aime beaucoup écouter d’autres artistes ou les lire. Evidemment pour moi  il y a Eva Hesse, Beuys, Christian Boltanski et Annette Messager, Louise Bourgeois et Victor Hugo. De sentir à quel point leur vie est dans leur oeuvre, me bouleverse. Oui en ces temps de confinement, pour ceux qui le peuvent, écoutez les podcasts d’artistes il y en a plein, ou de la poésie comme les Contemplations de Victor Hugo qui sont lues sur France Culture.

Avec cette crise, j’ai l’impression que le monde entier est concentré sur une même problématique, que pour une fois il y a une unité. Et en même temps dans ce drame, la nature va extrêmement bien sans nous. C’est peut-être un peu naïf, mais j’ai envie de me replonger dans un état de contemplation, de ressentir ce temps qui passe, cet état d’être en vie. J’ai la chance d’avoir une belle vue de ma fenêtre donnant sur un saule, des bambous, des marronniers. Pour une fois, j’ai bonne conscience de ne pas faire des choses qui seraient importantes. La légitimité de ne presque rien faire avec cette ultra conscience que la vie peut s’arrêter brutalement, je trouve cela angoissant et à la fois reposant et joyeux. 

Tu me demandes pourquoi j’ai eu envie de couleurs dans mes derniers dessins, alors que mon travail est essentiellement en noir et blanc ou dans les valeurs de gris. C’est en relation avec le lieu dans lequel je vis maintenant depuis trois ans. C’est un espace urbain mais entouré par la végétation, où je vois la nature passer du vert éclatant au brun, les arbres se dénuder pendant l’hiver. Alors j’ai commencé par utiliser les couleurs des grands maîtres, comme Léonard de Vinci ou Caspar David Friedrich; sépia, bistre, sanguine, terre de sienne. Je me suis permis de m’aventurer là-dedans, c’est extrêmement impressionnant. Après petit à petit, j’ai pris des libertés avec la couleur. Et comme déjà avec l’encre de chine, je me suis mise à l’aquarelle; je travaille les superpositions de tâches plus ou moins diluées, plus ou moins contrôlées, la façon dont la tache entre dans le papier; je m’amuse avec cela mais en couleurs. 

En fait je m’aventure dans quelque chose avec quoi je ne me sens pas à l’aise : c’est la question de la peinture. Mais  quelque soit le domaine, c’est toujours très intéressant de prendre des risques. 

Née en 1973 à Montpellier, Gaëlle Chotard vit et travaille à Paris. Elle est représentée par la galerie Quai4 à Liège et la galerie Papillon à Paris.

Pour en savoir plus sur son travail, voici deux sites :

http://gaelle.chotard.free.fr/

Interview réalisée par Valentine Meyer le 9 Avril 2020 par téléphone.

Gaëlle Chotard, life’s wires

I have always been immersed in a creative environment. My parents are artists and we lived in a vast remote place in the South of France, near Montpellier: there was nature and a great freedom. I decided pretty quickly when I was 4 or 5, that I would go to art school and be an artist.”

Gaëlle Chotard draws and sculpts a strange and poetic universe haunting us. Work of patience and also of letting go, she favors infra-thin, pencil strokes, stretched piano strings, wire and metal sheaths woven, pierced, suspended. All their physical properties are revealed: fragility, lightness, transparency allowing the play of shadow and light. Lymphatic nodes or comets, her inspiration oscillates between the micro-organism and astrophysics, the mind and the landscape.

« I think I’ve started to find my world at the Beaux Arts in Paris. I was in Annette Messager workshop, and it was impressive to be by her side. One day, she advised me to do Mona Hatoum’s workshop. It was also a decisive meeting for me. Because I had the chance to see Eva Hesse’s exhibition at the Jeu de Paume which was totally overwhelming. In a way, I was trying to get closer to this universe, and the minimalist school of thought without wanting to do it again, it would have made no sense. So meeting Mona Hatoum who told me about her approach and the importance of being attentive to material and its properties, it was getting closer and very important to me. During this workshop, I planted my first line of piano strings in the wall.

And then in 2003, there was a second work which was a turning point. At the end of the Beaux-Arts I was invited to participate in a group exhibition at the Alain Gutharc gallery. When I was in Annette Messager’s workshop, I asked my mother to teach me how to crochet. I created “Les Idées noires” these small pieces of black cotton yarn. As in the crochet, there is an input and an output thread, I did not want to hide them, and with it I hung them on the wall. Annette Messager came to see this exhibition, and it really touched me when she told me that I had found my voice.

The encounters are very important, they also reveal an artist. I consistently tell my students to go and meet the works and the artists to build a family of thoughts.

With these two works, I also understood my interest was to make my body at one with space, to live in it with very few things. I saw my sculptor father carving stone, welding large pieces of metal, embodying the idea of sculpture and the strength it takes. So with piano strings, or crochet I realized that I could create volume and inhabit space from simple things. It just took time.

You’re asking me a complicated question because it’s always tricky to know when a piece is finished. I am torn between making something quite simple yet at the same time it must be complex enough to not understand precisely what is happening. If I let the work rest for a while in my studio and I continue to feel this strangeness, then that’s fine.

With this crisis, I feel that the whole world is focused on the same problem, that for once there is unity. And at the same time in this drama, nature is doing extremely well without us. It may be a bit naive, but I want to dive into a state of contemplation, to feel this passing time, this state of being alive. I am lucky to overlook a beautiful willow, bamboo and chestnut trees from my window. For once, I am well aware of not doing things that would be important. The legitimacy of doing almost nothing with this ultra consciousness that life can suddenly stop, I find it distressing and at the same time relaxing and joyful.

You ask me why I wanted colors in my last drawings, when my work is essentially in black and white or in gray hues. It has to do with the place I’ve been living in now for three years. It is an urban space but surrounded by vegetation, where I see nature going from bright green to brown, the trees stripping during the winter. So I started by using the colors of the great artists, sepia, bistre, sanguine. I bought inks of great masters, like Leonardo da Vinci or Caspar David Friedrich, like the land of his etc. I allowed myself to venture into it, it is extremely impressive. Little by little, I took liberties with color. And as already in black and white I liked watercolor, the overlays of more or less diluted, more or less controlled tasks, the way the stain fits into the paper; I have fun with this but in colors.

In fact I venture into something with which I do not feel comfortable: it is the question of painting. But whatever the field, it’s always very interesting to take risks. »

Born in 1973 in Montpellier, Gaëlle Chotard lives and works in Paris. She is represented by Galerie Quai4 in Liège and Galerie Papillon in Paris. To learn more about his work, here are two sites:

http://galeriepapillonparis.com/? artwork/Artworks-Ga%C3%Ablle-Chotard&navlang=en

http://gaelle.chotard.free.fr/

Interview conducted by Valentine Meyer on April 9, 2020 by phone.

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