Enrique Ramirez, l’art de la résistance.

« J’ai compris que je voulais devenir artiste plasticien assez tard. En fait je suis allé pour la première fois dans un musée d’art contemporain vers 17 ans. Petit, j’aimais beaucoup la musique, ce qui m’a donné l’idée de faire le conservatoire, au lycée je ne faisais que des percussions et du piano. Petit à petit j’ai compris que je n’avais pas une bonne oreille, je me sentais un peu perdu. J’ai pensé devenir ingénieur du son, mais j’étais nul en maths. Et j’ai eu de la chance : mon prof de philo au lycée m’a proposé de visiter l’école où travaillait sa petite amie, une école de cinéma. J’y suis allé pas pour faire du cinéma mais parce que cela regroupait tout ce que j’aimais, l’image, le son, les histoires. Parallèlement à ce nouveau monde, j’ai commencé à travailler comme monteur, d’abord pour des amis, puis pour la télé et le cinéma. Au Chili, c’est devenu mon métier. Et puis un ami m’a proposé de faire une exposition avec lui. J’ai cherché un lieu, j’ai trouvé cette galerie un peu en dehors de Santiago. Il s’est avéré qu’elle avait été, sous Pinochet, une salle des fêtes cachées.  De fil en aiguille ce projet est devenu Pista Central . On a eu envie de réactiver le lieu,  on a invité du monde et on a refait une fête. Le public était présent, les critiques au début ont dit que ce n’était pas de l’art. C’est là que j’ai compris que j’aimais être artiste et que c’est ce que voulais faire. »

Né en 1978, Enrique Ramirez est un artiste chilien dont le père fabriquait des voiles de bateau sous la dictature du Général Pinochet. Il pense et travaille à partir de la mer. Très concerné par le politique il déploie une oeuvre vidéo et multimédia extrêmement poétique qui brise les silences des années de terreur et évoque le sort des rebelles au régime (dans le triptyque de vidéos Los Durmientes cf ci-contre ), des colonisés (vidéo Un hombre que Camina cf infra). Il réinvente aussi le voyage (avec la vidéo Ocean 2011-2013) en interrogeant sans cesse la puissance de l’image et ses limites. Après sa carrière de monteur au Chili, il vient en France et sort diplômé de l’école du Fresnoy. Lauréat du prix des amis du Palais de Tokyo en 2014, son travail y est exposé ainsi que notamment au Centre d’art contemporain de Saint Nazaire, au Mac Val ou au Centre Pompidou. En plus de nombreuses expositions  en Amérique Latine;  en 2017, il fut invité à participer à l’exposition de la 57ème Biennale de Venise. En 2020, il est l’un des nominés du Prix Marcel Duchamp et son travail sera l’objet d’une exposition monographique à la galerie de l’UQAM à Montreal.

« L’art selon moi, ce serait comme des images attachées à des questions, une fenêtre qui s’ouvre.

Je continue à faire des choses à contre-courant, à montrer aussi l’envers du décor, dans le sens poétique et politique du terme. Je suis toujours et de plus en plus intéressé par les problématiques de la mer et du monde d’aujourd’hui. 

En janvier dernier, j’ai fait un voyage au Pérou et en Amazonie, il y avait un petit singe qui habitait là mais n’était pas de là-bas, c’est les habitants qui m’ont raconté. Elle aimait beaucoup la présence des humains mais n’avait pas d’autres amis animaux. C’était une femelle, ils l’ont nommé Paula. Elle avait un regard solitaire très touchant. Un jour elle a mis sa main comme cela. Je l’ai trouvé très juste,  je l’ai prise en photo.

Et c’est drôle car finalement en ces temps de crise de coronavirus, la Nature est la seule à être vraiment très contente.  Cela m’a rappelé un arbre dans le sud du Chili, qui est un des plus vieux d’Amérique du Sud. 

Cet arbre a 3800 ans, il a tout vu de l’Histoire. Je suis parti là-bas, pour filmer sa peau, son écorce qui a tant vécu. Avec l’aide d’un drône je l’ai filmé: un long plan séquence. C’est très beau car tu vois toutes les petites nouvelles pousses qui s’accrochent à cet arbre comme une galaxie. Et ça me renvoie aussi à l’océan, au fait de se sentir tout petit face à la puissance de la Nature.

Oui je me sens à la fois solitaire et connecté. 

Les artistes qui m’ont inspiré sont nombreux, je vais te parler de ceux que j’aime, que j’ai pu rencontrer et qui sont des mentors pour moi.

Eugenio Dittborn et ses peintures aéropostales. Il faisait des oeuvres très politiques et interdites au Chili alors il les envoyait dans d’autres lieux, d’où le terme aéropostales. Après il a pu les exposer avec, à côté, leurs enveloppes d’expédition;  Alfredo Jaar, pour son travail social et politique très puissant et très intelligent, le poète Raul Zurita et le réalisateur Raoul Ruiz.

C’est peut-être un peu cliché, mais je rêve que dans ce monde confiné, l’art reste libre. L’excuse de la santé pour ne plus regarder les conflits, je trouve cela très dangereux. L’art a un devoir très important au milieu de tout cela. Tu vois je rêve aussi de finir de construire une maison au Chili malgré les crises politiques puis financières que le pays traverse, bref envers et contre tout.

Asi …como la geografia se deshace …, 2015

L’art c’est un acte de persistance comme une goutte d’eau qui tombe dans l’eau. Chaque artiste  est une goutte  d’eau, ça finit par faire beaucoup de bruit. Ca devient une arme pour voir le monde, alors qu’on est tellement habitués, par exemple aux migrants, qu’on ne les voit plus. L’art, la poésie,  c’est de recréer ces gouttes qui frappent et disent «  Stop regardez » pour montrer ce qu’on ne veut plus voir.»

Enrique Ramirez vit entre Bruxelles, Paris et Santiago. A Paris il représenté par la galerie Michel Rein. Pour en savoir plus sur son travail voici deux sites :

https://enriqueramirez.net/

http://michelrein.com/fr/artistes/expositions/12762/Enrique%20Ram%C3%ADrez

Interview réalisée par Valentine Meyer,  le 3 Avril 2020 au téléphone.

Enrique Ramirez, the art of resistance.

« I realized that I wanted to become a visual artist quite late. Actually I went for the first time to a museum of contemporary art around 17. When I was a kid, I really liked music, which gave me the idea of doing the conservatory, and in high school I was just doing percussion and piano. Little by little I realized that I didn’t have a good ear, I felt a little lost. I thought about becoming a sound engineer, but I was terrible in maths. In addition to sound, I also really liked pictures, and writing. And I was lucky: my philosophy teacher suggested that I visit a film school. I studied there not because I wanted to make movies per se but because it was the one place where I could practice what I loved most: sound, image and storytelling. 

Along with this new world, I started working as an editor, first for friends, then for TV and cinema. In Chile, it became my profession. And a friend offered to do an exhibition together. I looked for a place, I found this gallery a little outside Santiago. It turned out that it was under Pinochet a hidden party room. This project became Pista Central. We wanted to reactivate the place, we invited people and we had another party. The audience was there, the critics at the beginning said it wasn’t art. That’s when I realized I loved being an artist and that’s what I wanted to do. »

Born in 1978, Enrique Ramirez is a Chilean artist whose father made sails under the dictatorship of General Pinochet. He thinks and works from the sea. Very concerned by politics, he deploys an extremely poetic multimedia work that breaks the silence of years of terror and evokes the fate of rebels to the regime (in the video triptych Los Durmientes), and of the colonized (in video A hombre that Camina cf infra). He also reinvents the journey (with Ocean 2011-2013) by constantly questioning the power of the image and its limitations. After his career as an editor in Chile, he came to France and graduated from the Fresnoy school. Winner of the 2014 Friends of the Palais de Tokyo Prize, his work is exhibited at the Saint Nazaire Contemporary Art Centre, at the Mac Val or at the Centre Pompidou. In addition to numerous exhibitions in Latin America; in 2017, he was invited to participate in the exhibition of the 57th Venice Biennale. In 2020, he is one of the nominees for the Marcel Duchamp Prize and his work will be the subject of a monographic exhibition at the MAC in Montreal.

Art, in my opinion, would be like images tied to questions, a window that opens. 

I continue to do things against the current, to show the other side of the scene, in the poetic and political sense of the term. I am always and increasingly interested in the problems of the sea and the world today.

Last January, I made a trip to Peru and to Amazonia, there was a little monkey who lived there but was not from there, the inhabitants told me. She loved the presence of humans very much but had no other animal friends. She was a female, they named her Paula. She had a very touching lonely look. One day she put her hand like that. I thought it was very accurate, I took the picture.

And it’s funny because finally in this time of coronavirus crisis, Nature is the only one to be really happy.

It reminded me of a tree in southern Chile, which is one of the oldest in South America. He is 3800 years old, it knows everything about history. I went there, to film its skin and bark that has lived so much. I filmed it with the help of a drone: a long shot sequence. It’s very beautiful because you see all the little new shoots that cling to this tree like a galaxy. And it also brings me back to the ocean, to feeling tiny in the face of the power of Nature.

Yes, I feel both lonely and connected.

The artists who inspired me are many, I will tell you about the ones I love, whom I have met and who are mentors for me.

Eugenio Dittborn and his aeropostal paintings. He was doing very political and prohibited work in Chile, so he was sending it to other places, so that’s why he called it airmail. Then he was able to exhibit them with, next to them, their expedition envelopes; Alfredo Jaar, for his very powerful and intelligent social and political work, the poet Raul Zurita and the director Raoul Ruiz.

It may be a bit cliché, but I dream that in this confined world, art remains free. The excuse of health so as to no longer look at conflicts, I find it very dangerous. Art has a very important duty in the midst of all this.

You see, I also dream of finishing building a house in Chile despite the political and financial crisis the country is going through, in short, against everything.

Art is an act of persistence like a drop of water falling into the water. Every artist is a drop of water which ends up making a lot of noise. It is a weapon to see the world, while we are used to, for example migrants, that we no longer see them. The art, the poetry, is to recreate those drops that hit and say “Stop and look” to show what you don’t want to see anymore.”

Enrique Ramirez lives between Brussels, Paris and Santiago. In Paris he is represented by the gallery Michel Rein. To learn more about his work here are two websites:

https://enriqueramirez.net/

http://michelrein

Interview conducted by Valentine Meyer on 3 April 2020 by phone.

2 commentaires sur « Enrique Ramirez, l’art de la résistance. »

  1. Bonjour Valentine, je me suis permis de rebloguer cet article sur mon blog, j’espère que le renvoi vers le vôtre va fonctionner normalement …

    Bonne journée 🙂

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