Hayoun Kwon, liberté et réalité virtuelle.

Portrait Hayoun Kwon.

« Adolescente, j’étais passionnée par le dessin. La nuit je dessinais, souvent des personnages. Ma première oeuvre c’est quand j’ai dessiné Vénus, à ce moment-là j’ai découvert la gamme des bleus, la possibilité de la profondeur et de la lumière qu’ils apportent. J’étais très contente de ce dessin et de cette découverte. Au collège j’avais un professeur en Arts Plastiques qui m’a beaucoup encouragé, alors de manière naturelle j’ai voulu aller en école d’art après le lycée. Au début je voulais devenir peintre, au fur et à mesure à l’Ecole des Beaux Arts, j’ai découvert les autres médias : la vidéo, la performance, je me suis transformée petit à petit.

Le mot artiste était abstrait pour moi, à l’époque je ne savais pas ce que c’était; et aujourd’hui encore c’est surtout les autres qui me définissent comme tel. 

Si je devais définir les artistes, je dirais que ce sont des gens qui font des choses qui leur sont nécessaires, et qui doivent se questionner tout le temps, remettre en cause et éviter de se répéter. Il y a donc une prise de risque et c’est de cette tension avec la nécessité que naît l’art. »

L’Oiseleuse, 2015

Hayoun Kwon, née à Séoul en 1981, est une artiste multimédia et réalisatrice de documentaires et d’animations en réalité virtuelle (VR). Diplômée du Fresnoy – Studio national des arts contemporains en 2011, elle vit et travaille en France et en Corée. Ses films Village Model (2014) et 489 Years (2016) ont reçu plusieurs prix et ont été présentés dans de nombreux festivals dont Ars Electronica en 2018, au Doc Fortnight au MOMA en 2017, au Cinéma du Réel du Centre Pompidou (2014). Elle a reçu le prix Découverte des amis du Palais de Tokyo en 2015 et y a présenté l’Oiseleuse. Connue pour son travail de réflexion sur l’identité et les frontières, elle s’est concentrée plus spécifiquement sur la construction de la mémoire historique et individuelle et leur rapport ambivalent à la réalité et à la fiction. Elle aborde aussi des réalités violentes comme la division géopolitique de la Corée, en leur donnant à la fois des dimensions humaine et mythique souvent absentes de ces sujets sensibles afin que chacun, même étranger à la situation, une fois immergé dans son univers en VR, puisse s’en emparer. Sa dernière et  merveilleuse réalisation Peach Garden est un voyage sensoriel en VR. il était présenté au 104 et devait l’être jusqu’au 17 Novembre. A Paris, elle répresentée par la galerie Sator.

489 Years, 2016

« Ce qui m’anime ? Il n’y a pas de règles . Au contraire. Cela peut naître d’une rencontre, de ce que j’ai pu voir, et qui me laisse une impression tellement forte que son emprise ne me quitte plus. 

Par exemple avec L’Oiseleuse ( Exposé au Prix des Amis du Palais de Tokyo 2015), j’ai voulu rendre hommage à mon professeur de dessin qui m’a toujours donné de bons conseils. J’ai réinterprété une histoire qu’il m’avait racontée afin de la partager. Créer une histoire, que ce soit avec un livre ou un film ou en animation, c’est créer une zone qui soit commune entre celui qui raconte et celui qui écoute, de partager un vécu avec les autres.

C’est ce que j’ai fait aussi pour 489 years. j’ai crée un paysage de la DMZ à partir d’un récit (ndt, DMZ : zone démilitarisée entre la Corée du Nord et du Sud, connue pour être un des endroits les plus militarisés et dangereux au monde, parmi les plus interdits d’accès au public). Je me suis basée sur ce qu’en m’en a raconté un ex-soldat. J’ai été touchée par sa vision contrastée d’un lieu extrêmement dangereux mais aussi avec des paysages qu’il trouvait sublimes. A partir de là j’ai utilisé l’animation comme médium pour reconstruire un espace qui joue aussi sur la fiction et le fantasme d’un territoire interdit, une zone frontière où j’invite chacun à ressentir l’ intense anxiété et la beauté.

Peach Garden , 2020 (Cave)

Pour ma dernière réalisation Peach Garden, (ndt Le Jardin des Pêchers ), c’est l’histoire d’un prince qui a rêvé sortir de son palais afin de se promener toute la nuit dans le jardin. Il raconte son rêve à son peintre fétiche qui impressionné par ce récit l’a interprété pour en faire une oeuvre. Cela a donné Rêve de voyage au pays des pêchers en fleurs, réalisée au XVème siècle par  An Gyon qui est une peinture très connue en Corée. Cela pose aussi les questions qui m’animent :  Comment retranscrire une émotion vécue par un autre ? Comment retranscrire une représentation onirique de l’espace qui par définition n’existe pas ?

Peach Garden, 2020, (Forest)

J’ai voulu inviter le spectateur à errer librement, à être simplement présent dans cet espace. Au début j’avais prévu un espace de 30 mètres sur 15, grand comme un terrain de foot. Pour le 104, j’ai du faire une mini-version de 10m x 10m . Voilà je voulais que l’on puisse marcher;  car la marche c’est à la fois un geste fondamental et poétique, laisser le temps à chacun de découvrir et de créer son dialogue avec cet environnement en VR conçu en 4 paysages, avec un vortex pour changer d’univers. A la base il n’y avait pas de limite de temps.

Peach Garden, 2020.(Field)

Oui je souhaite laisser à chacun le maximum de liberté, c’est le mot clé pour Peach Garden.

Pour matérialiser visuellement une idée, je commence par écrire un texte, une description de ce que je souhaite voir, et dans quel ordre d’apparition. A partir de là j’essaie d’évaluer la taille réelle de l’espace qu’il va me falloir dans la vraie vie. C’est très empirique. Après nous passons à la modélisation en 3D, d’abord sur l’ordinateur. Après il faut la passer dans le casque et vérifier qu’on a rien perdu en route. Ensuite viennent la musique et l’invention d’une solution graphique afin d’éviter que les différentes personnes qui vont déambuler en même temps avec le casque sur les yeux, ne se rentrent dedans. Et puis des tests de couleurs de durée, jusqu’au dernier jour il y a de nombreux allers-retours. C’est assez laborieux, et par exemple, pour Peach Garden, cela représente 9 mois de travail.

Ce qui a le plus évolué dans ma manière de travailler, ce sont les collaborations. En école d’art je faisais un maximum de choses, seule; maintenant c’est le contraire et cela m’enrichit beaucoup. Car les réactions des collaborateurs sont déjà celles d’un premier public, donc un regard extérieur qui n’a pas les mêmes évidences que moi et qui pose beaucoup de questions. Cela m’aide à concrétiser l’idée beaucoup plus rapidement même si affronter plus tôt le regard de l’autre est aussi plus difficile. Mais c’est le début de la maturité. (rires). 

Quels sont les autres artistes qui m’inspirent ? 

Etudiante j’ai découvert les travaux de Chantal Ackerman, dont j’aime les décisions radicales dans ses cadrages et montages, les films d’Agnès Varda qui sont très humains et où elle arrive à se mettre en scène de manière si naturelle sans fausse pudeur. J’aime beaucoup aussi Bruno Dumont, les animations expérimentales de Norman Mc Laren, et les films de Maya Deren pour leurs dimensions oniriques et surréalistes.

Peach Garden 2020 (Mountain)

A un jeune artiste, si je suis 100% honnête, je dirais que c’est dur et qu’il faut être prêt à beaucoup d’épreuves. On le sait de toutes façons, seulement 1% des diplômés des écoles d’art vivront de leur art. Pour moi c’est un combat permanent car par exemple, pour Peach Garden, je ne réponds pas à une commande, je le fais pour moi, il faut en vouloir pour mener le projet jusqu’au bout. C’est difficile économiquement, il faut trouver les financements, faire des compromis entre l’artiste, l’institution et le temps à y consacrer. 

Dans mon parcours, ce qui a été déterminant pour moi, c’est l’école du Fresnoy, j’y ai beaucoup appris avec mes aînés. Et puis ça m’a donné les contacts que je n’avais pas, avec les collectionneurs, les galeries etc, c’est mon premier réseau professionnel.

Pour la Covid 19, on ne sait pas encore ce que c’est, et pourtant cela remet en question toutes nos habitudes, notamment celles de consommation. Cela nous oblige à réexaminer chaque habitude, chaque coin de la maison, surtout si elle est petite, chaque geste, à devenir plus attentif en quelque sorte, avec nos familles aussi. C’est un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur. Et c’est aussi est une forte alerte générale sur nos fragilités, avec la terre , l’environnement, les gens qui nous entourent et cela nous oblige à réfléchir sur ce qui est réellement important et précieux pour nous. Bref cela n’apporte pas que du négatif, cela peut nous faire grandir.

En Corée ils sont très paranoïaques et collectivement beaucoup plus dociles à l’ordre donné et au respect des consignes sanitaires. Alors leur niveau d’alerte a fortement diminué, et là les musées et les salles de spectacle commencent à réouvrir, ils ont quelques mois d’avance sur l’Europe.

Actuellement je travaille à un beau projet, une exposition personnelle au Musée d’art contemporain de Séoul. Si jusqu’ici j’ai beaucoup travaillé sur des installations virtuelles en 3D sans matérialité, j’aimerais ramener du réel dans ce projet virtuel en le conjuguant avec de la danse et/ou de la performance. C’est ce à quoi je rêve. 

Interview réalisée par Valentine Meyer, le 28 Octobre par téléphone.

Pour visualiser un extrait de 489 Years, voici un lien :

Hayoun Kwon, freedom and virtual reality.

« As a teenager, I was passionate about drawing. At night I was drawing, often characters. My first work was when I drew Venus, at that time I discovered the range of blues, the possibility of the depth and the light that they bring. I was very happy with this drawing and this discovery. In college I had a professor of Fine Arts who encouraged me a lot, so naturally I wanted to go to art school after high school. At the beginning I wanted to become a painter, gradually at the Ecole des Beaux Arts, I discovered other media: video, performance, I gradually changed.

The word artist was abstract to me, at the time I didn’t know what it was; and even today it is mostly others who define me as such.

If I had to define artists, I would say that they are people who do things that are necessary for them, and who must question themselves all the time, and avoid repeating themselves. There is therefore a risk-taking and it is from this tension with the necessity that art is born. « 

Hayoun Kwon, born in Seoul in 1981, is a multimedia artist and director of documentaries and virtual reality (VR) animation. Graduated from Le Fresnoy – National Studio of Contemporary Arts in 2011, she lives and works in France and Korea. His films Village Model (2014) and 489 Years (2016) have received several awards and have been presented in numerous festivals including Ars Electronica in 2018, at Doc Fortnight at MOMA in 2017, at the Cinéma du Réel at the Center Pompidou (2014) . She received the Discovery Prize of the Friends of the Palais de Tokyo in 2015 and presented the Lady Bird there. Known for her work reflecting on identity and borders, she has focused more specifically on the construction of historical and individual memory and their ambivalent relationship to reality and fiction. It also addresses violent realities such as the geopolitical division of Korea, giving them both human and mythical dimensions often absent from these sensitive subjects so that everyone, even a stranger to the situation, once immersed in his universe in VR, can take it. His latest and wonderful achievement Peach Garden is a sensory journey in VR. it was presented at 104 and was to be presented until November 17th.

« What drives me? There are no rules. On the contrary. It can come from an encounter, from what I have seen, and which leaves such a strong impression on me that its hold never leaves me.
For example with Lady Bird (Exhibited at the Prix des Amis du Palais de Tokyo 2015), I wanted to pay tribute to my drawing teacher who always gave me good advice. I reinterpreted a story he told me in order to share it. Creating a story, whether with a book or a film or in animation, is to create an area that is common between the one who tells and the one who listens, to share an experience with others.
This is what I did also for 489 years: I created a landscape of the DMZ from a narrative (note, DMZ: demilitarized zone between North and South Korea, known to be one of the most militarized and dangerous places in the world, among the most closed to the public). I was based on what one ex-soldier told me about it. I was touched by his contrasting vision of an extremely dangerous place but also with landscapes that he found sublime. From there I used animation as a medium to reconstruct a space that also plays on the fiction and fantasy of a forbidden territory, a border area where I invite everyone to feel the intense anxiety and beauty.

For my latest achievement Peach Garden, it’s the story of a prince who dreamed of stepping out of his palace in order to wander the garden all night. He tells his dream to his favorite painter who, impressed by this story, interpreted it to make a work of it. This gave Dream Journey to the blooming peach land , painted in the 15th century by An Gyon which is a very famous artwork in Korea. This also poses the questions that drive me: How to transcribe an emotion experienced by another? How to transcribe a dreamlike representation of space which by definition does not exist?

I wanted to invite the viewer to roam freely, to simply be present in this space. At the beginning I had planned a space of 30 by 15 meters, the size of a football field. For the 104, I had to make a 10m x 10m mini version. Here I wanted us to be able to walk; because walking is both a fundamental and poetic gesture, giving everyone time to discover and create their dialogue with this VR environment designed in 4 landscapes, with a vortex to change the universe. Basically there was no time limit.
Yes I want to give everyone as much freedom as possible, that’s the key word for Peach Garden.

To visually materialize an idea, I start by writing a text, a description of what I want to see, and in what order of appearance. From there I’m trying to gauge the actual size of space I’m going to need in real life. It’s very empirical. Then we move on to 3D modeling, first on the computer. Then you have to put it through the helmet and check that nothing has been lost on the way. Then come the music and the invention of a graphic solution to prevent several people who will be walking at the same time from bumping into each other with the headphones over their eyes. And then color tests, duration, until the last day there are many back and forths. It’s quite laborious, and for example, for Peach Garden, it represents 9 months of work.
What has changed the most in my way of working are the collaborations. In art school I did as many things as possible, alone; now it’s the opposite and it enriches me a lot. Because the reactions of collaborators are already those of a first audience, so an outside perspective that does not have the same evidence as me and that asks a lot of questions. It helps me bring the idea to fruition much faster, although it is also harder to face the gaze of others earlier. But this is the beginning of maturity (laughs).

What other artists inspire me?
As a student, I discovered the work of Chantal Ackerman, whose radical decisions in her framing and editing decisions I like, Agnès Varda’s films which are very human and where she manages to stage herself so naturally. without false modesty. I also really like Bruno Dumont, the experimental animations of Norman Mc Laren, and the films of Maya Deren for their dreamlike and surreal dimensions.

To a young artist, if I’m 100% honest, I would say it’s tough and you have to be prepared for a lot of things. We know anyway, only 1% of art school graduates will make a living from their art. For me it’s a constant struggle because for example, for Peach Garden, I don’t answer an open-call or a brief, I do it for myself, you have to be angry to see the project through to the end. It is difficult economically, you have to find the funding, make compromises between the artist, the institution and the time to devote to it.
In my career, what was decisive for me was the Fresnoy school, I learned a lot there with my elders. And then it gave me the contacts that I didn’t have, with collectors, galleries, etc., this is my first professional network.

For Covid 19, we do not yet know what it is and yet it calls into question all our habits, especially those of consumption. It forces us to re-examine every habit, every corner of the house, especially if it’s small, every gesture, to become more attentive in some way, with our families too. It is a movement from the outside to the inside. And it is also a strong general alert on our fragilities, with the land, the environment, the people around us and it forces us to reflect on what is really important and precious to us. In short, it doesn’t just bring the negative, it can make us grow.
In Korea they are very paranoid and collectively much more docile to the order given and to the respect of sanitary instructions. So their alert level has dropped sharply, and here the museums and theaters are starting to reopen, they are a few months ahead of Europe.

Currently I am working on a beautiful project, a solo exhibition at the Seoul Museum of Contemporary Art. If so far I have worked a lot on virtual 3D installations without materiality, I would like to bring reality back into this virtual project by combining it with dance and / or performance. This is what I dream of.

Interview by Valentine Meyer, on October 28 by telephone.
To view an excerpt of 489 Years, here is a link :

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