Clément Bagot, la densité du dessin

« J’ai réalisé vers 25 ans que je voulais me consacrer au dessin. Ce n’est pas pendant mes études, j’ai fait des études d’arts appliqués, avec une spécialisation en accessoires de mode. A ce moment là j’étais attiré par le monde du cinéma. A 20 ans, j’ai travaillé 3 ans chez Jean-Paul Gautier, avec la styliste accessoires. Je m’entendais bien avec eux, mais je suis parti pour travailler pour des décors de cinéma, en parallèle je continuais à pratiquer le dessin. J’ai toujours dessiné. Progressivement j’ai basculé dans cette activité à plein temps; j’ai compris que c’est dans le dessin que je me réalisais le mieux, que j’allais le plus loin dans ma recherche. Cela n’a pas été facile, cela s’est fait grâce à plusieurs résidences, notamment celle de la Source, l’association fondée par l’artiste Gérard Garouste où j’ai été accepté en résidence pendant 6 mois. Cela a déclenché beaucoup de choses. J’y ai travaillé avec des enfants en grande difficulté, cela m’a obligé à m’ouvrir aux autres. J’ai pu aussi y exposer mes dessins. Les collectionneurs Florence et Daniel Guerlain en ont aimé un et m’ont encouragé à déposer un dossier à « Premier Regard ». Le comité artistique m’a choisi et j’ai pu réaliser une première exposition personnelle en 2007. »

Né en 1972 Clément Bagot vit et travaille à Montreuil. Pour qui sait prendre le temps, Clément Bagot nous emporte en voyage dans d’autres mondes, à la croisée du fantastique, du micro-cellulaire et du macro-topographique. Il trouble nos rapports d’échelle et nos repères afin de provoquer notre imaginaire. Ses traits d’une finesse arachnéenne envahissent la page, car il est avant tout dessinateur, obsessionnellement.

« Je ne peux pas définir l’art, c’est tellement vaste, il y a différents champs, la création, le politique, le social… Ce qui m’intéresse le plus, c’est la singularité de l’univers de chaque artiste. Même si tu peux le rattacher à une époque, à un mouvement, j’aime que tu puisses appréhender son travail, sans avoir une connaissance empirique du contexte socio-politique. Je pense par exemple à Piranèse, Jérôme Bosch ou les gravures  de Goya comme « Les Songes »  et plus récemment à Gordon Matta-Clark et ses photos d’immeubles découpés : il était à la fois engagé socialement et avec un travail plastique singulier. C’est un regard qu’il nous offre, un pas de coté pour voir le monde. Piranèse retranscrit par ses dessins, une certaine captation de son époque, mais ce n’est jamais une reproduction, c’est un regard, une proposition d’un nouveau monde en soi, avec ses ruines c’est à la fois romantique et fantastique. Il va à l’extrême avec ses prisons, espaces sous-terrains, complexes et vastes, avec chaînes et cachots. Autre extrême : ses villes fantastiques où les différents styles s’empilent avec un jeu d’échelle vertigineux. Il va prendre appui sur la réalité pour proposer un autre monde, à travers son regard, son geste, son cadrage.

Avec mes dessins, ce qui m’intéresse beaucoup c’est être à la frontière de différents domaines, organique, minéral, végétal, topographique. Avec le temps, j’ai développé tous un tas de « textures » différentes, en dessinant je les mets en relation les unes avec les autres, des zones de transition se côtoient sans idée pré-conçue. J’ai plusieurs familles de dessins, les grands sur fond blanc qui sont ceux par quoi j’ai commencé.

Alors après j’ai eu envie d’inverser le processus, de dessiner sur des papiers colorés avec une encre blanche, c’est une manière de continuer le dessin en expérimentant quelques chose de nouveau, une sorte de dessin radiographique, ou comme avec le tirage argentique, quand les photographes regardent le négatif en miniature sur une table lumineuse. Les encres blanches sur papier mi-teinte, c’est une tentative de proposer un dessin en négatif.

Pour Ovum et les tripodes, ce sont des sculptures en bois et en carton avec des micro-architectures à l’intérieur. Espèces de météorites en suspension, elles renvoient à un univers de fiction, des architectures futuristes, au cinéma fantastique. Pour les tripodes , j’ai remis des sculptures à l’intérieur, comme dans mes grands dessins dans lesquels tu peux t’immerger et comme ils sont très denses, très serrés dans l’écriture, tu peux ensuite te rapprocher et choisir de zoomer pour voir les détails. Le travail sur les différents échelles macro et micro est récurrent dans mon travail.

Les dessins grands formats (par exemple de 190 cm x 140 cm) sont très construits comme des rhizomes, des volutes, des lignes, et puis si tu vas dans le détail tu découvres autre chose, comme pour les sculptures à travers les ouvertures ou les installations in situ qui sont aussi des environnements denses.

Tu m’interroges sur la réalité virtuelle ou la réalité augmentée. Oui le numérique m’intéresse mais je ne l’utilise pas encore, je reste dans la matière où j’ai encore beaucoup de choses à développer.

Pendant la pandémie, je continue de travailler mais ce n’est pas agréable, il y a trop de contraintes; je ne crois pas au mythe de l’artiste qui s’enferme et qui est heureux. Même si on a la chance de pouvoir s’exprimer à travers un medium, moi j’ai besoin d’interactions, d’aller voir des expositions, de voir les gens, de marcher et de voir la lumière à n’importe quel moment. Le Covid c’est la pointe de l’iceberg, le résultat du fonctionnement d’une société qui ne va plus. Oui en tant que citoyen je suis inquiet pour l’avenir, face à l’inertie du politique et des sociétés riches.

Tu me demandes quels conseils donner à un-e jeune artiste. Je lui conseillerai de passer du temps, à chercher, à expérimenter, de ne pas être pressé. Ce qui fait une oeuvre, c’est la trajectoire dans le temps, je crois en la durée. On est dans une société qui va hyper vite avec un flot incessant d’images. Le travail artistique c’est l’engagement de toute une vie, il faut aller chercher dans le fond, dans la vase, et pas seulement caresser la surface de l’eau translucide. Construire en étayant, sinon cela va s’écrouler, je ne crois pas à l’instantané, j’aime les travaux qui tiennent dans le temps avec une colonne vertébrale.

Quand à mes projets, j’ai envie de retourner au dessin, car depuis deux ans, j’ai beaucoup travaillé en 3D, des architectures, des sculptures. Et de continuer la sculpture mais à une échelle plus intime, de revenir à la source de mon travail qui est le dessin et que j’avais mis un peu de côté depuis 2 ans. Actuellement mon travail est présentée à 24 Beaubourg dans les cadre d’une exposition de groupe pour les 5 ans de la résidence Saint-Ange fondée par Colette Tornier. (jusqu’au 25 Octobre tlj de 12h à 19h) En février 2021, la Médiathèque de Vincennes a choisi de me donner une carte blanche, j’ai envie de travailler sur des choses plus modestes, des dessins. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 16 Octobre à Paris.

Pour en connaitre davantage sur le travail de Clément Bagot voici un lien vers son site :

http://www.clementbagot.net/sculptures/qnefoyo04u6rdb9nri8mzee1jtrsi5

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