Jeanne Susplugas, maison et dépendances

Hair (Tribute to Gordon Matta-Clark)
2010-2018

First written in french, english version is following.

« Etre artiste, cela s’est imposé à moi comme un choix, comme une évidence. J’ai grandi dans une famille scientifique, de chercheurs pharmaceutiques. J’ai passé du temps à les observer en train de regarder à travers leurs microscopes. Enfant, je peignais, je dessinais. Adolescente j’étais passionnée d’Histoire de l’Art, que j’ai étudié et que j’aurais dû enseigner. Mais mon directeur de thèse, Philippe Dagen, m’a encouragé à essayer. Très vite j’ai aussi rencontré Michel Nuridsany, et les expositions ont commencé et se sont enchaînées. Ce qui m’a rassuré, je pouvais gagner ma vie. Et je crois que mon espèce d’innocence m’a protégé. »

Avec ses dessins, films ou installations à grande échelle, Jeanne Susplugas est connue pour son travail, non dénué de recul et d’humour, sur nos folies, phobies, obsessions, TOCS, addictions, « distorsions sociales » et son examen des effets des médicaments et des narcotiques illégaux sur nos sociétés. Elle a été exposée au musée d’art moderne de Grenoble, au musée d’art moderne de Saint-Étienne, au Kunst-Werke de Berlin,  au Fresnoy, au Palais de Tokyo, à la Biennale de Shanghai, pour n’en citer que quelques uns. Ses films ont été montrés dans des festivals tels Hors Pistes (Centre Pompidou), Locarno International film festival, Miami film festival, Rencontres Internationales Madrid, Paris, Berlin…Actuellement une exposition monographique lui est consacrée à la Galerie Mansart dont Camilla Frasca et Antoine Py sont les commissaires inspirés. 

In my brain 2018
Ink on Paper

« Ma première oeuvre, ça devait être en 1997, c’est une photo, car je me disais qu’il y avait plus de choses à inventer avec ce médium qu’avec la peinture. C’était une photo en gros plan d’une tête de Barbie découpe en deux : Cut Doll . Et puis en 1998 il y a eu Maison Malade , là c’était une photo sensée documenter une idée d’installation que j’ai pu réaliser en 2002 à l’ARCO, j’étais invitée par Jérôme Sans. Il y avait déjà une salle capitonnée comme dans les hôpitaux psychiatriques : une pièce pour te protéger et qui t’enferme en même temps, comme la maison. J’ai toujours eu cet intérêt pour l’humain, la mini-folie présente en chacun de nous, les obsessions que l’on porte, avec le basculement possible; c’est à fois fascinant et très inquiétant. Je me méfie toujours un peu de ce mot « folie », même si ce thème m’a intéressé depuis que je suis enfant, dans la littérature, dans l’Histoire et la philosophie.

Quand à ma connaissance des médicaments, elle commence avec l’histoire familiale. Puis je l’ai étendu en me documentant sur l’histoire sociale des médicaments et des trafics qui sont parmi les plus juteux au monde. Dans les années 2000, cela a donné le corpus d’oeuvres FDA / Food Drugs and Administration, du nom de la célèbre organisation américaine de protection alimentaire et sociale. J’y montre le discret deal de rue jusqu’au méga trafic import-export, et la destruction massive et spectaculaire qu’entrainent ces fausses-vraies gélules fabriquées. Sur le scandale du Distilbène, j’ai réalisé en collaboration avec Marie Darrieussecq, le film Iatrogène.

Et puis je suis revenue à l’espace intime et domestique. La maison a été présente dès le départ, pas toujours de manière bienveillante d’ailleurs. Il y a toujours chez moi cette oscillation entre l’envie de s’en échapper et le désir de la retrouver, avant même cet épisode de confinement que nous vivons actuellement.

Les bagages sont toujours une sorte d’extension de la maison. On aimerait tous avoir une maison mobile mais serait elle assez confortable ? Avec la série Flying House  j’ai réalisé un module qui montre cette incapacité  à trouver un idéal, si idéal il y a. J’ai demandé à des personnes de mon entourage ce que chacun emporterait comme objets s’il devait quitter la maison dans l’urgence et sans penser y revenir.  

Souvent cela donne des listes avec portables, stylos, livres  des objets « génériques » pour se défendre et se soigner (par exemple couteau suisse et aspirine) et un objet fétiche « mon violon », « ma raquette « . Souvent ce sont des objets-petites béquilles du quotidien mais qui peuvent aussi empêcher de s’envoler … J’ai d’abord traduit ces listes en une série de dessins, au style volontairement enfantin, puis en installations volume à grande échelle.

D’ailleurs beaucoup des objets choisis reviennent et me rappellent ceux de mes portraits de cerveaux de la série In my brain (cf dessin supra). Pour ce travail, je demandais les pensées immédiates et obsessionnelles de mes amis . Une fois leur témoignage récolté ( faire les courses, la compétition, le pouvoir, l’amour, la mort, etc), je suis allée sur internet pour chercher une icône qui symboliserait ces pensées. A partir de là j’ai recrée un pictogramme afin que n’importe-qui puisse comprendre en regardant mon dessin et puisse se raconter une histoire.

Oui tu me poses la question des livres; c’est vrai que j’aime lire; les classiques comme Une chambre de Virginia Woolf ou la littérature contemporaine comme Les choses humaines de Karine Thuil, les livres de Marie Darrieussecq, Claire Castillon, Marie-Gabrielle Duc, Les Enténébrés de Sarah Chiche, ou le dernier de Vanessa Spingora. J’adorerais faire partie d’un jury littéraire, d’ailleurs cela viendra peut-être.

Mon dernier travail,  c’est ce wall-painting réalisé pour l’exposition à la galerie Mansart, avec ces arbres en regard de nos arborescences familiales. Chaque arbre ici représente un individu et ses phobies. Car j’ai remarqué que souvent pour qualifier une grande-tante, on parle de sa  phobie ou de sa maladie qui finissent par absorber toute son identité post-mortem. Pour les termes, cachophobe, chiniophobe, atychiphobe … je n’ai rien inventé, tous ces mots existent. On se demande d’ailleurs qui est le plus fou dans l’histoire.

Quand à mes projets, en plus des expositions, je travaille à un projet de VR (réalité virtuelle)  : un voyage dans le cerveau de manière très onirique. J’ai fait la résidence VR du festival d’Arles, et je suis lauréate de la Bourse DICRéAM du CNC,  donc on devrait arriver à produire ce premier projet … après bien sûr j’ai plein d’autres idées autour du virtuel. On en reparlera. »

Née en 1974 à Montpellier, Jeanne Susplugas vit et travaille aujourd’hui à Paris.

Pour en savoir plus : www.susplugas.com.

Interview réalisée par Valentine Meyer le 23 Mars 2020 par téléphone.

« Being an artist came through very naturally to me. I grew up in a scientific family, of pharmaceutical researchers. I spent time watching them looking through their microscopes. As a child, I painted, I drew. As a teenager I was passionate about Art History, which I studied and should have taught. But my thesis director, Philippe Dagen, encouraged me to try. Very soon I also met Michel Nuridsany, and the exhibitions started and continued. What reassured me, I could earn a living. And I believe my innocence protected me.”

With her large-scale drawings, films or installations, Jeanne Susplugas is known for her work, not devoid of hindsight and humor, on our follies, phobias, obsessions, addictions, «social distortions» and its examination of the effects of illegal drugs and narcotics on our societies. It has been exhibited at the Museum of Modern Art in Grenoble, the Museum of Modern Art in Saint-Étienne, the Kunst-Werke in Berlin, the Fresnoy, the Palais de Tokyo, the Shanghai Biennale, to name a few. Her films have been shown at festivals such as Hors Pistes (Centre Pompidou), Locarno International film festival, Miami film festival, Rencontres Internationales Madrid, Paris, Berlin, etc. Currently a monographic exhibition is dedicated to her at the Mansart Gallery of which Camilla Frasca and Antoine Py are the inspired curators.

« My first work, it was supposed to be in 1997, it’s a photo, because I thought that there were more things to invent with this medium than with painting. It was a close-up photo of a head of Barbie cut in two: «Cut Doll» And then in 1998 there was «Maison Malade» there it was a photo supposed to document an idea of installation that I was able to realize in 2002 at the ARCO, I was invited by Jérôme Sans. There was already a padded room like in the psychiatric hospitals: a room to protect and lock you in at the same time, like in the house.

I always had this interest in the human, the mini-madness present in each of us, the obsessions we carry, with the possible tipping; it is both fascinating and very disturbing. I am always a little wary of the word «madness», even though the theme has interested me since childhood, in literature, history and philosophy.

As far as I know about medication, it starts with family history. Then I expanded it by documenting the social history of drugs and trafficking that are among the juiciest illegal trade in the world. In the year 2000, it gave the corpus of works FDA/ Food Drugs and Administration, the name of the famous American organization of food and social protection. I show the discreet street deal up to the mega import-export traffic, and the massive and spectacular destruction caused by these fake-real capsules.

On the Distilbène scandal, in collaboration with Marie Darrieussecq, I directed the film «Iatrogène».

And then I returned to the intimate and domestic space. The house was present from the start, not always in a benevolent way.

I always oscillates between the desire to escape from it and the desire to find it again, even before this episode of confinement that we are currently experiencing.

Luggage is always a kind of extension of the house. We would all like to have a mobile home but would it be comfortable enough? With the series «Flying House» I realized a module that shows the inability to find an ideal, if ideal there is. I asked people in my entourage what would each take as objects if they had to leave the house in an emergency and without thinking about coming back. Often times laptops, pens, books of objects «generic» objects to defend and heal ourselves (for example Swiss knife and aspirin) and a fetish object «my violin», «my racket » tops of the list. Often these are everyday objects-small crutches but which can also prevent from flying away … I first translated these lists into a series of drawings, with a deliberately childish style, then into large-scale volume installations.

Moreover many of the objects chosen come back and remind me of those of my brain portraits from the series «In my brain». There I asked for the immediate and obsessive thoughts of my friends.

Once their testimony was collected, I went on the internet to look for an icon that would symbolize death or friendship for example. I recreated from there a pictogram so that anyone can understand by looking at my drawing and tell a story.

Yes you ask me the question of books; it is true that I like to read; classics like «Une chambre» by Virginia Woolf or contemporary literature like «Les choses humaines» by Karine Thuil, books by Marie Darrieussecq, Claire Castillon, Marie-Gabrielle Duc, “The Dark Ones” by Sarah Chiche, or the latest by Vanessa Spingora.

Writing takes me somewhere and inspires me.

My last work is this wall-painting with these trees next to our family trees. Each tree here represents an individual and his phobias. Because I have noticed that often times to qualify a great-aunt, we talk about her phobia or her illness that end up absorbing all her post-mortem identity. For the terms, cachophobia, atichiphobia, chiniophobia; I didn’t invent anything, all these words exist at least in french … we wonder who is actually the craziest in history.

As for my projects, in addition to exhibitions, I am working on a VR (virtual reality) project: a trip into the brain in a very dreamlike way. I did the VR residency at the Arles Festival, and I am the winner of the CNC Dicréam Scholarship, so we should be able to produce this first project … after of course I have many other ideas around virtual reality.»

Born in 1974 in Montpellier, Jeanne Susplugas lives and works in Paris.

For more information: www.susplugas.com.

Interview conducted by Valentine Meyer on March 23, 2020 by phone.

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