Michael Günzburger, les traces du vivant

« J’ai décidé de devenir artiste. Pour cela, il y a eu deux moments clé dans ma vie. Je me souviens encore très bien de la sensation éprouvée à environ 3 ans, quand j’ai fait un dessin de locomotive et que j’ai été très content parce que ça sonnait juste, avec les proportions et que ça marchait bien comme une bonne recette de cuisine.

Et la deuxième fois à 28 ans quand je suis devenu papa pour la première fois. Avant j’avais fait pas mal de choses dans ma vie, j’avais une formation d’instituteur : j’ai exercé pendant deux ans. Puis j’ai fait de l’illustration, du graphisme, de la BD et j’ai crée ma boîte. Donc je n’ai pas eu de formation d’artiste et cela m’a pris beaucoup de temps de savoir quelle discipline je voulais faire, même si j’ai toujours un carnet de dessin avec moi. J’ai essayé en faisant, en pratiquant. Donc à 28 ans je me suis dit qu’il fallait que je me décide, que je n’avais plus de temps à perdre. Après une discussion avec mon associé, je comprends que je n’ai plus envie d’être dans les arts appliqués avec des commandes, des clients, et que là où je suis le plus heureux  c’est en fabriquant de l’art, à l’atelier ou à l’imprimerie. A ce moment là j’ai décidé de devenir artiste. 

Oui je m’interroge sur comment faire des images, qu’est qui est intéressant dans l’image contemporaine ? Qui rencontrer ? C’est mon moteur.

Né en 1974, Michael Günzburger est un artiste plasticien vivant à Zurich,  qui a une pratique basée essentiellement sur le dessin, l’imprimé et l’installation. Il expose et publie son travail au niveau national et  international. Il est co-auteur du projet de recherche du SNF Hands-On à l’Institute for Contemporary Art Research de la Haute École des Arts de Zurich. En 2010, Michael Günzburger a décidé d’imprimer un ours polaire entier afin que chacun de ses poils soit rendu visible sur la feuille. Pour y parvenir il a réalisé une série d’empreintes précises de peaux d’animaux : l’empreinte d’une chose comme preuve ultime de son existence. Suivre ces traces et pistes devient une méthode d’élucidation de révéler des vérités possibles à travers des récits. En collaboration avec le célèbre imprimeur zürichois Thomi Wolfensberger, pour y parvenir, ils ont développé des techniques spécifiques de lithographie. Les empreintes directes obtenues d’animaux : castor, loup, renard … sont des représentations étonnantes de franchise et d’immédiateté.   Comment les empreintes ont-t-elle été faites ? Qui est l’auteur ? Quelles sont les limites éthiques qui se sont dégagées? Qu’est-ce qu’une position artistique dans ce domaine?

« Les ours polaires sont, à certains égards, des trophées qui suscitent beaucoup d’imagination. Symbole chargé du réchauffement planétaire, l’ours polaire est quelque chose de grand mais surtout d’inconnu. Son habitat sauvage est extrêmement hostile aux humains et la collecte de données scientifiques n’est possible qu’avec des efforts considérables. En fait, nous en savons peu sur eux, la plupart de ce que nous savons est ce que nous présumons. Cela transforme l’animal en un espace de projection parfait : un prédateur hautement spécialisé, blanc et sauvage, vivant dans un désert de glace préhistorique, menacé par l’humanité et sa gestion des ressources naturelles. »

Les recherches de Günzburger ont été vastes, il a interrogé : Inuits, chasseurs de trophées, vétérinaires et virologues, directeurs de zoo, collectionneurs d’art, écrivains, éthiciens… Chacun d’eux est un spécialiste des ours polaires dans son propre domaine, chacun ayant des opinions éloignées ou même opposées aux autres. Un ours polaire a été imprimé en juin 2016 avec l’aide de l’Institut polaire norvégien sur l’archipel du Spitzbergen.

Actuellement l’exposition monographique « Das Ende der Spur » (La Fin de la Trace ) au Musée Hans Erni de Lucerne regroupe pour la première fois les dix années de travail et de recherches consacrées à imprimer ces traces directes d’animaux dont l’ours polaire. (ouverte jusqu’au 8.11.2020)

Vue d’exposition « Das Ende der Spür », Hans Erni Museum. Courtesy Michael Günzburger

« Ma première exposition eut lieu à Berne en 1997, c’était une toute petite exposition. A mon retour de voyage de 3 mois à Los Angeles, j’avais 400 dessins. On a exposé avec un autre couple d’artistes, Lukas Bärfuss (ndt, célèbre romancier suisse) a fait son premier discours public, on a avait préparé de la frozen marguarita, c’était drôle. Il y avait déjà des collaborations, car produire seul ne m’intéresse pas. 

Actuellement je collabore à plusieurs niveaux. Pour ma série « Traces » ma collaboration avec l’imprimeur Thomi Wolfensberger est certainement la plus importante, et puis aussi celles avec les personnes qui me donnent accès aux animaux. J’ai commencé cette série avec une queue de renard et je l’ai fini avec l’ours polaire. J’ai compris que c’est un tout petit monde, 5 scientifiques au monde peuvent te donner accès à un ours polaire, je veux dire de pouvoir le toucher pour réaliser l’impression, sinon ce sont les chasseurs. Mon expérience avec les scientifiques m’a fait relativiser pas mal de choses, car d’une part ce n’est pas toujours très raffiné d’endormir un ours en lui tirant dans la nuque. Et d’autre part certains chasseurs inuit respectent réellement l’animal. Quand tu t’y intéresses, la réalité est forcément complexe. Pour ce projet d’Ours Polaire, je suis devenu un chasseur en quelque sorte, enfin en tout cas un spécialiste de l’ours.

Aucun animal n’a été blessé pour faire ce travail, sinon cela n’aurait eu aucun sens. J’ai travaillé avec des animaux vivants endormis ou déjà morts pour d’autres raisons.

En l’occurence entre 2010 et 2018 j’ai « imprimé » tout ce qui m’aiderait à imprimer un ours polaire. 

D’abord d’un point de vue technique. Avec Thomi, nous sommes arrivés à développer une technique de lithographie spécifique qui puisse marcher à -20C, de nuit et dans la neige profonde. Car la graisse employée normalement pour la lithogravure ne marche pas à -20C. On a réalisé plusieurs essais, la queue de renard était un des premiers. Et puis aussi pour éviter de transporter de grandes pierres en Arctique, on a développé cette technique sur cette bâche plastique. On a fait un essai aussi avec un veau vivant et endormi pour la taille. Et puis il a fallu mettre au point la bonne chorégraphie entre nous, sinon cela ne marche pas. Là on l’a fait avec un ours brun, 200 kg il dormait, nous étions 6. Car une fois que l’on a mis une couche très fine de graisse, l’animal doit toucher le film idéalement sans trop bouger, sinon ces poils deviennent un pinceau, et ça devient une peinture en quelle sorte. Or je voulais qu’en terme de tracé, on puisse voir chaque poil comme une écriture, que cela garde une certaine finesse. Ensuite on copie cette espèce de planche contact sur une plaque d’aluminium pour l’imprimer.

Je n’ai pas une définition de l’art; si quelqu’un me dit que cela en est, je veux bien le croire mais je me permets de lui poser des questions, car de toutes façons tu ne peux pas lui dire que ce n’est pas de l’art. De travailler avec des scientifiques a aussi rendu très clair le fait que je n’illustre pas une science naturelle.

Loup, 2014, Lithographie sur papier. Courtesy Michael Günzburger.

Quand le journal des Grisons, Südostschweiz, m’ a invité à une carte blanche pour faire une double page d’art, je leur ai proposé ma trace de loup qui venait de leur région. Pour l’imprimer, il me fallait 4 doubles pages, soit une double page sur 4 jours. Ils ont accepté, cela a été diffusé dans tout le pays, chez les chasseurs, chez les écolos, chez ceux qui n’ont pas de point de vue. Il y a eu beaucoup de réactions d’après le journal, c’était très équilibré et beaucoup plus serein qu’il ne l’aurait imaginé. Cela a aussi assuré un succès commercial à ma série « Traces » et ainsi permis d’autofinancer en grande partie la série de l’ours blanc, soit environ 100 000 euros, car j’ai voulu rémunérer tout ceux qui ont travaillé sur le projet. C’était devenu une petite entreprise pendant presque 8 ans, à la fin j’ai fini par réussir à « imprimer » l’ours polaire. J’ai tout dépensé, c’est un plaisir et un succès.

Ours Polaire 2018, Lithographie sur papier 152 x 240 cm

Actuellement je travaille à plusieurs projets, un porte sur les chimères mais imprimées à partir de corps réels, par exemple j’ai réalisé une chimère réalisée à partir d’une femme enceinte et d’un saumon. Car finalement d’imprimer une chimère, c’est en quelque sorte donner une preuve physique de leur existence… (rires)

Vue de l’exposition « das Ende der Spur », Les Chimères, Hans Erni Museum.. Courtesy Michael Günzburger.

J’ai un deuxième projet, qui est de nouveau une collaboration avec un artisan, un fabricant de stuc, où je dessine dans le plâtre.

De cette première vague de Covid 19, j’ai retenu que mes enfants étaient moins stressés, on a tous bien mieux et davantage dormi. Et que dans nos ères post-industrielles, si tu n’es pas une usine, cela ne me parait pas nécessaire de ne jamais s’arrêter, au contraire. Bref si cela pouvait faire réfléchir à un autre rythme pour chacun, ce serait intelligent. »

Pour en connaitre davantage sur ce travail de Michael Günzburger, en plus de son site guenz.ch, voici un lien :

https://www.editionpatrickfrey.com/de/books/contact-michael-gunzburger#

Interview réalisée par Valentine Meyer le 4 Juillet 2020 à Zurich.

Michael Günzburger, traces of the living

I decided to become an artist. For that, there were two key moments in my life. I still remember very well the feeling I felt when I was about 3 years old, when I did a locomotive drawing and I was very happy because it sounded right, with the proportions and it worked well as a good recipe for cooking.

And the second time at 28 when I became a dad for the first time. Before I had done a lot of things in my life, I was trained as a teacher: I practised for two years. Then I did illustration, graphic design, comics and I created my own box. So I didn’t have any artist training and it took me a long time to know what discipline I wanted to do, even though I still have a drawing book with me. I tried by doing, by practicing. So at 28 I told myself that I had to make up my mind, that I had no more time to waste. After a discussion with my partner, I understand that I no longer want to be in the applied arts with orders, customers, and that where I am most happy is in making art, in the workshop or in the printing shop. At that moment I decided to become an artist.


Yes I wonder about how to make images, what is interesting in the contemporary image? Who to meet? It is my engine.

Born in 1974, Michael Günzburger is a visual artist living in Zurich whose practice is based primarily on drawing, printing and installation. He exposes and publishes his work at national and international level. He is co-author of the SNF Hands-On research project at the Institute for Contemporary Art Research of the Zurich University of the Arts. In 2010, Michael Günzburger decided to print a whole polar bear so that each of its hairs would be visible on the leaf. To achieve this he made a series of precise impressions of animal skins : beaver, wolf, fox … are amazing representations of frankness and immediacy. How were the footprints made? Who is the author? What are the ethical limits that have emerged? What is an artistic position in this field?

« Polar bears are, in some ways, trophies that inspire a lot of imagination. A symbol of global warming, the polar bear is something big but mostly unknown. Its wild habitat is extremely hostile to humans and the collection of scientific data is only possible with considerable effort. In fact, we know little about them, most of what we know is what we assume. This transforms the animal into a perfect projection space: a highly specialized predator, white and wild, living in a prehistoric ice desert, threatened by humanity and its management of natural resources. »

Günzburger’s research was extensive, he questioned: Inuit, trophy hunters, veterinarians and virologists, zoo directors, art collectors, writers, ethicists… Each of them is a polar bear expert in their own field, each with distant or even opposing views. A polar bear was printed in June 2016 with the help of the Norwegian Polar Institute on the Spitzbergen Archipelago.
The monographic exhibition « Das Ende der Spur » (The End of the Trace ) at the Hans Erni Museum in Lucerne brings together for the first time the ten years of work and research dedicated to printing these direct traces of animals including the polar bear. (open until 8.11.2020).

‘My first exhibition was in Bern in 1997, a very small one. When I got back from my three-month trip to Los Angeles, I had 400 drawings. We exhibited with another couple of artists, Lukas Bärfuss (ndt, famous Swiss novelist) made his first public speech, we had prepared some frozen marguarita, it was funny. There were already collaborations, because I am not interested in producing alone.

Currently I collaborate at several levels. For my series «Traces» my collaboration with the printer Thomi Wolfensberger is certainly the most important, and also those with people who give me access to animals. I started this series with a fox tail and I ended it with the polar bear. I understood that it’s a very small world, 5 scientists in the world can give you access to a polar bear, I mean to be able to touch it to realize the impression, otherwise it’s the hunters. My experience with scientists has made me relativize a lot of things, because on the one hand it’s not always very refined to put a bear to sleep by shooting it in the back of the neck. And on the other hand some Inuit hunters really respect the animal. When you’re interested, reality is bound to be complex. For this Polar Bear project, I became a sort of hunter, or at least a bear specialist.
No animals were injured to do this work, otherwise it would have made no sense. I have worked with live animals that are asleep or already dead for other reasons.
In this case between 2010 and 2018 I «printed» everything that would help me to print a polar bear.

First, from a technical point of view. With Thomi, we managed to develop a specific lithography technique that could work at -20C, at night and in deep snow. Because the grease normally used for lithoengraving does not work at -20C. We did several tests, the fox tail was one of the first. And also to avoid carrying large stones in the Arctic, we developed this technique on this plastic tarpaulin.

We also did a trial with a live, sleepy calf for the waist. And then it was necessary to develop the right choreography between us, otherwise it does not work. There we did it with a brown bear, 200 kg he was asleep, we were 6. Because once we put a very thin layer of fat, the animal must touch the film ideally without moving too much, otherwise these hairs become a brush, and it becomes a paint what kind. But I wanted that in terms of layout, we could see each hair as a writing, that it keeps a certain finesse. Then we copy this kind of contact board on an aluminum plate to print it. We also did a trial with a live, sleepy calf for the size. And then it was necessary to develop the right choreography between us, otherwise it does not work. There we did it with a brown bear, 200 kg he was asleep, we were 6. Because once we put a very thin layer of fat, the animal must touch the film ideally without moving too much, otherwise these hairs become a brush, and it becomes a paint what kind. But I wanted that in terms of layout, we could see each hair as a writing, that it keeps a certain finesse. Then we copy this kind of contact board on an aluminum plate to print it.

When the newspaper of the Grisons, Südostschweiz, invited me to a carte blanche to make a double page of art, I offered them my wolf trail that came from their region. To print it, I needed 4 double pages, a double page over 4 days. They agreed, it was broadcast throughout the country, among hunters, among environmentalists, among those who have no point of view. There were a lot of reactions according to the newspaper, it was very balanced and much more serene than he would have imagined. It also ensured commercial success for my «Traces» series and thus allowed the polar bear series to be largely self-financed, around 100,000 euros, because I wanted to pay everyone who worked on the project. It had become a small business for almost 8 years. In the end I managed to “print” the polar bear. I spent everything, it’s a pleasure and a success. 

Currently I work on several projects, one on chimeras but printed from real bodies, for example I realized a chimera made from a pregnant woman and a salmon. Because finally, to print a chimera is to give a kind of physical proof of their existence… (Laughter)
I have a second project, which is again a collaboration with a craftsman, a stucco maker, where I draw in plaster.

From this first wave of Covid-19, I learned that my children were less stressed, we all slept much better and more. And that in our post-industrial era, if you are not a factory, it does not seem necessary to me to never stop, on the contrary. In short, if it could make one think of another rhythm for each one, it would be intelligent.


To learn more about this work by Michael Günzburger, in addition to his guenz.ch site, here is a link:
https://www.editionpatrickfrey.com/de/books/contact-michael-gunzburger#/p>

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